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Cinquante-trois ans après le coup d’État qui renversa Salvador Allende, l’extrême droite est de retour au pouvoir au Chili. C’est dans ce contexte lourd de symboles que plus de 200 membres de la communauté chilienne, québécoise et latino-américaine du Grand Montréal se sont réunis, le 11 septembre dernier, au Centre St-Pierre.

Une dizaine d’organisations chiliennes établies au Québec avaient décidé d’unir leurs forces pour faire de cette commémoration un événement rassembleur, placé sous le signe de la mémoire, de la vérité et de la solidarité.

Car, commémorer le 11 septembre 1973, ce n’est pas seulement se souvenir des morts, des torturés, des disparus et des exilés. C’est aussi se demander ce que cette histoire nous enseigne alors qu’un gouvernement d’extrême droite dirige à nouveau le Chili.

José Antonio Kast est au pouvoir depuis mars 2026. Et, selon Hector Uribe, un militant chilien vivant à Santiago, la société chilienne demeure profondément divisée.

« Il y a une partie des Chiliens qui ont élu Kast et qui sont d’accord avec son message », explique-t-il. Certains continuent même de défendre le coup d’État, la dictature de Pinochet, la torture et les disparitions. « Il y a même des gens qui disent qu’ils n’ont pas tué assez de communistes », rapporte-t-il.

La peur comme héritage

Pour Hector Uribe, cette situation ne peut être dissociée de l’héritage de la dictature. « La dictature de Pinochet a réussi à atomiser la société chilienne. Beaucoup de gens sont très méfiants », affirme-t-il.

Cette atomisation se manifeste notamment par la faiblesse actuelle de la mobilisation populaire. Le Chili, qui avait connu l’immense explosion sociale de 2019-2020, avec près d’un million de personnes dans les rues de Santiago, semble aujourd’hui beaucoup plus paralysé.

« Quelques milliers de personnes seulement ont manifesté récemment, mais ce n’est pas comme avant », rappelle Hector Uribe.

Les raisons sont multiples : la peur, la précarité, le coût de la vie et la nécessité, pour beaucoup, de simplement survivre.

Criminaliser la contestation

Depuis son arrivée au pouvoir en mars, le gouvernement Kast a adopté plusieurs mesures qui inquiètent les organisations sociales et l’opposition.

L’une des plus controversées concerne la création d’un « Registre des incivilités », qui vise à sanctionner les personnes accusées de troubles à l’ordre public. Des étudiants qui participent à une manifestation, par exemple, pourraient perdre l’accès à certaines prestations sociales, notamment la gratuité universitaire, des crédits étudiants et la Pension garantie universelle.

Pour Hector Uribe, il s’agit clairement d’une tentative de criminaliser la contestation et de faire taire la jeunesse. « Ils cherchent à avoir un contrôle total de la population », affirme-t-il.

Une politique économique qui inquiète

Depuis l’arrivée de Kast au pouvoir, les signaux sont inquiétants : il y a eu une militarisation accrue des frontières, des expulsions massives, un recul important des protections environnementales et des baisses d’impôts favorisant les grandes entreprises.

Le mécanisme de stabilisation du prix des carburants, le MEPCO, a été suspendu, entraînant une forte hausse du prix de l’essence et du diesel. Le gouvernement défend cette décision au nom de l’assainissement des finances publiques, tandis que ses opposants dénoncent les conséquences sur le pouvoir d’achat.

La pression se fait sentir dans la vie quotidienne. Le panier d’épicerie est devenu beaucoup plus cher, le prix des pommes de terre a bondi de près de 50 %. L’emploi se précarise. Le taux de chômage a atteint 9,5 %, son plus haut niveau depuis cinq ans, avec un taux dépassant 20 % chez les jeunes. Les femmes sont également durement touchées par la précarité de l’emploi.

Pour de nombreuses familles, la priorité demeure simplement de payer le loyer et de subvenir aux besoins quotidiens. « C’est la survie », rappelle Hector Uribe.

Les services publics subissent aussi des compressions. Il y a eu des coupes budgétaires de 650 millions de dollars canadiens au ministère de la Santé, provoquant des listes d’attente dans les hôpitaux publics. Les Chiliens doivent maintenant s’endetter pour se faire soigner.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les derniers sondages révèlent que l'approbation de Kast est tombée à 30 %, son niveau le plus bas depuis mars, son taux de désapprobation atteint 58 %.

L’extrême droite s’organise à l’échelle internationale

Le contexte chilien doit aussi être replacé dans une dynamique internationale.

Les 3 et 4 septembre, Santiago a accueilli la cinquième rencontre régionale du Forum de Madrid, un rassemblement de la droite radicale et conservatrice internationale organisé par la Fundación Disenso, un groupe de réflexion associé au parti espagnol Vox. Le président argentin Javier Milei a prononcé le discours d’ouverture. Des représentants de la droite radicale étatsunienne et européenne étaient également présents.

Face à ce rassemblement, l’opposition chilienne, du centre à la gauche, a organisé un forum parallèle sous le thème « Democracia Siempre » (Démocratie pour toujours). Elle y a dénoncé les discours du Forum de Madrid et ce qu’elle considère comme une menace pour les droits humains et la démocratie.

« Malheureusement, c’est un phénomène global », constate Hector Uribe. La montée de l’extrême droite ne peut être comprise uniquement à partir de réalités nationales. Elle s’inscrit dans un mouvement international où les discours sécuritaires, la désignation de boucs émissaires et la remise en question des droits sociaux se renforcent mutuellement.

Défendre la mémoire

Dans ce contexte, la mémoire du coup d’État de 1973 est une responsabilité. La vérité est une nécessité. Et la solidarité est notre force.

Nous devons écouter les voix du Chili, soutenir celles et ceux qui défendent la démocratie, les droits humains, les travailleurs, les étudiants, les femmes, les peuples autochtones et les migrants. Nous devons aussi défendre les lieux de mémoire, comme le Musée de la Mémoire et des droits humains, parce qu’un peuple qui oublie est plus vulnérable à la répétition des tragédies.

La bataille est aussi celle de l’information. Le système médiatique chilien est fortement concentré et dominé par des groupes de droite. Cette concentration limite fortement la capacité des voix progressistes à faire entendre une autre lecture de la réalité.

C’est pourquoi les commémorations comme celle du 11 septembre à Montréal demeurent essentielles.

Elles permettent de transmettre une mémoire, mais aussi de créer des liens entre celles et ceux qui refusent que le passé devienne l’avenir. Elles rappellent que le coup d’État contre Allende n’est pas seulement un événement du passé : il demeure un avertissement sur les conséquences de la destruction de la démocratie, de la criminalisation de la contestation et de la banalisation de l’autoritarisme.

C’est précisément le sens de cette soirée de commémoration. Cinquante-trois ans après le coup d’État, la mémoire n’est pas un regard nostalgique vers le passé. Elle constitue un rempart pour le présent.

Mémoire, vérité et solidarité : pour le Chili, et pour tous les peuples qui refusent de céder à la peur.