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Il n’est pas anodin que Mark Carney ait fait référence à une bataille de la Première Guerre mondiale lors de son discours du 17 septembre devant le Parlement européen. L’une de ses premières entrevues après son élection s’est tenue devant un blindé au Musée de la guerre. Et, surtout, souvenons-nous de son discours au pied de la Citadelle de Québec – au lendemain du discours de Davos – dans lequel, comme dans son interprétation de la bataille de Vimy (voir notre critique de la référence à la bataille de la crête de Vimy), il gomme l’affrontement entre le Québec et l’Angleterre, lors de la guerre de Sept Ans, pour en faire un symbole de collaboration entre les deux nations.
Malgré les apparences, son discours devant le Parlement européen à Strasbourg loge à la même enseigne. En fait, la série d’événements des jours précédents – entente de 100 ans avec l’Ukraine, Sommet des investissements – était habilement scénarisée pour préparer le discours des noix de chêne.
L’Europe a préparé le terrain
Du côté européen, la présidente du Parlement européen avait soigneusement préparé le terrain. Quelques jours avant la venue de Carney, Ursula von der Leyen a lancé l’invitation pour que le Canada devienne un « membre associé » à l’Union européenne. Plus important encore – ce dont les médias canadiens ont omis de mentionner – elle a proposé la création d’un conseil de sécurité européen, qui compterait le Canada, le Royaume-Uni, la Norvège et l’Ukraine. Cette structure militaire serait dotée d’un « Article 4 », calqué sur le dispositif de consultation entre alliés prévu par l’OTAN en cas d’agression extérieure.
Les médias européens ont souligné que le Canada était déjà devenu le premier partenaire non européen à participer à l'instrument SAFE (Agir pour la sécurité de l'Europe), un programme européen de prêts et d'achats conjoints de matériel de défense doté de plusieurs milliards d'euros.
L’Europe est actuellement saisie d’une frénésie guerrière en réaction aux provocations russes. Les gouvernements et les médias parlent d’une menace imminente de confrontation avec la Russie, alors que celle-ci est incapable de vaincre l’Ukraine.
Pour se sortir du marasme économique, l’Europe mise sur le développement d’une économie de guerre. Les budgets militaires explosent.
L’Europe doute de l’OTAN. Elle réalise qu’elle est dépendante d’un allié peu fiable – les États-Unis –, pour sa défense, du Moyen-Orient pour l’énergie et de la Chine pour son approvisionnement en minéraux critiques.
C’est dans ce contexte que Carney se présente à Strasbourg avec un bouquet de présents. Il déclare :
« Permettez-moi donc de vous dire clairement ce que le Canada propose.
Le Canada et l’Europe devraient protéger leur autonomie stratégique en approfondissant leur collaboration dans l’ensemble des secteurs stratégiques, ce qui inclut les minéraux critiques, les capacités industrielles de défense, l’intelligence artificielle, la puissance de calcul, la sécurité énergétique, l’espace et les paiements.
(…)
Le Canada offre quant à lui des ressources énergétiques en abondance, et ce, sous toutes les formes essentielles à la transition. Il dispose de l’un des plus grands gisements mondiaux de minéraux critiques. »
Carney est reçu en sauveur. De plus, ce qui séduit les Européens, il a des lettres. Après avoir cité Vaclav Havel à Davos, c’est maintenant Goethe, judicieusement choisi parce que le Canada négocie un accord de partenariat stratégique avec l’Allemagne qui s’est déjà traduit par le contrat accordé à l'entreprise allemande Thyssenkrupp Marine Systems (TKMS) pour fabriquer jusqu'à 12 nouveaux sous-marins destinés à la Marine royale canadienne. Le Canada a aussi conclu des accords majeurs pour exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) vers l'Allemagne, notamment via le projet de Ksi Lisims LNG en Colombie-Britannique.
Deux initiatives pour être crédible
Pour que sa proposition soit crédible, Carney a pris deux initiatives avant de se rendre devant le Parlement européen : un partenariat stratégique de 100 ans avec l’Ukraine et le Sommet canadien sur les investissements.
Le partenariat stratégique de 100 ans a pour objectif « de cimenter » le soutien déjà exprimé par la participation du Canada à la Coalition des volontaires mise sur pied pour soutenir l’Ukraine et contribuer à une « force de réassurance » en cas de cessez-le-feu qui pourrait être déployé en Ukraine dans le but de s'assurer que les combats ne reprennent pas. Donc, des soldats canadiens sur le sol ukrainien, un geste que Moscou a averti qu’il serait un « casus belli ».
L’autre initiative est le Sommet canadien des investissements, qui s’est tenu à Toronto les 14 et 15 septembre et qui réunissait 500 personnes, soit le gotha (Blackstone, Brookfield, Black Rock, etc.) du monde financier international.
Le gouvernement Carney leur a présenté un cahier de 160 projets d’investissements composé principalement de projets énergétiques, d’exploitation minière et de ports pour expédier ces hydrocarbures et ces minerais vers l’Europe. Le prospectus comprenait également des centres de données.
Avant le début du Sommet, les investisseurs potentiels avaient fait connaître leurs trois principales conditions : des exigences réglementaires simplifiées, des processus d’approbation plus efficaces et une fiscalité moins complexe.
Le gouvernement s’est rendu à leurs desiderata. Il leur a octroyé une « super déduction » fiscale, qui coûtera au trésor public la mirobolante somme d’environ 36 milliards au cours des cinq prochaines années. Elle réduira le taux d’imposition effectif de 13% à 6,4%, soit moins de la moitié de celui des États-Unis.
Avec la loi « Bâtir le Canada », Ottawa s’est déjà donné les moyens de passer outre les différentes lois, environnementales et autres, qui auraient pu retarder l’approbation des projets et a promis de donner le feu vert dans un délai d’un an.
Des chiffres gonflés
Mark Carney avait fixé l’objectif du Sommet à 1 000 milliards d’investissements au cours des cinq prochaines années. À la fin du Sommet, le gouvernement a déclaré que le Sommet avait « libéré » 500 milliards de dollars d’investissements.
Le chroniqueur Andrew Coyne du Globe and Mail tempère l’enthousiasme gouvernemental. Il calcule que, sur ce montant de 500 milliards, 325 milliards proviennent de financements accordés par des banques canadiennes à des entreprises sur une période de cinq ans, soit un peu plus de 60 milliards par an. Or, le volume des prêts consentis par les banques canadiennes s’élève déjà à environ 2 000 milliards par an. Coyne se demande s’il faut croire que les fonds avancés au Sommet sont tous des fonds nouveaux.
Chose certaine, cette méga entreprise de pillage des ressources naturelles, dont la plus grande partie se trouve en territoire autochtone, va être confrontée à une solide opposition citoyenne.
Des médias dociles
Avec l’augmentation astronomique des budgets militaires, la création de la Banque de la Défense, le Sommet sur les investissements, l’alliance militaire avec l’Union européenne, le Canada de Mark Carney est résolument engagé dans des préparatifs de guerre. On peut sérieusement se demander s’il n’est pas en train de nous entraîner dans une participation à une éventuelle guerre européenne.
Nos médias ne voient rien de cela. Ils célèbrent l’octroi des contrats militaires, si le Québec a sa « juste » part. Ils ne font jamais le lien entre l’augmentation des budgets militaires et les compressions dans les programmes sociaux.
Aujourd’hui, dépendants des subventions, des déductions fiscales aux donateurs et abonnés, et des crédits d’impôt des gouvernements pour leur survie, ils ne se risquent pas à mordre la main qui les nourrit.

