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Bien que la dédollarisation soit en cours depuis une vingtaine d’années, Donald Trump l’accélère avec sa guerre économique mondiale, les pays qui en sont victimes fuyant sa monnaie pour éviter son influence et ses tarifs, ce que le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient faire pour se protéger et continuer à se développer.

La déclaration finale de 149 points du 18e sommet des BRICS, qui s’est tenu du 12 au 13 septembre à New Delhi, a été adoptée à l’unanimité. La dédollarisation de l’économie mondiale était un de ses sujets importants. Le point 90 de la déclaration explorait des méthodes de paiement entre pays en utilisant les monnaies locales. Il expliquait que les solutions devaient être trouvées à la pièce, dépendamment des circonstances, ce que faisait le BRICS Payment Task Force (BPTF). Le point 92 traitait, pour sa part, d’un écosystème d’assurance pour le commerce entre ces pays, soit le BRICS Insurance Resilience Centre (BIRC).

Un analyste de la politique étrangère des États-Unis, Charles Kupchan, membre du Conseil des relations internationales, et professeur à l'université de Georgetown, affirmait sur les ondes de DW le 14 septembre dernier que ce sommet des BRICS, comme ceux d'autres groupes qui servent à contrer les institutions occidentales, montre qu’ils ne considèrent pas en faire partie et ne veulent pas le rejoindre. Selon lui, nous serions actuellement dans la phase de démantèlement de l’ancien ordre libéral qui a émergé après la Deuxième Guerre mondiale, bien que nous n'ayons même pas commencé la conversation sur ce qui vient après.

Les BRICS totaliseraient plus de 40 % du PIB à l'échelle mondiale en parité de pouvoir d'achat, 41 % de la production de pétrole, 48,5 % de la population, 60 % du commerce, 64 % de la production de riz et 71 % de la production mondiale de terres rares. La part du dollar dans les coffres des banques centrales est passée de 85 % en 1970 à 46 % aujourd’hui.

Vingt ans de dédollarisation

Quand les États-Unis sont devenus une superpuissance mondiale après la Seconde Guerre mondiale, l'accord de Bretton Woods de 1944 a établi un système monétaire où leur dollar est devenu la principale monnaie de réserve pour le commerce international. Les États-Unis, qui surveillent le réseau de transferts financiers SWIFT, ont la capacité d'imposer des sanctions l’étranger, ce qui a amené plusieurs pays à commercer en devises nationales.

La feuille de route de la dédollarisation remonterait à environ 25 ans. En 2011, la Chine a progressivement délaissé les échanges en dollar américain au profit de son yuan. Elle concluait aussi un accord pour échanger en devises nationales avec le Japon et faisait dans les années suivantes des accords similaires avec l'Iran, la Russie, le Brésil et l'Australie.

Après avoir envahi la Crimée en 2014, la Russie a pour sa part accéléré son processus de dédollarisation et développe SPFS en 2017, un équivalent russe du système de transfert financier SWIFT.

En juin 2021, la Russie a annoncé qu'elle éliminerait le dollar de son Fonds national de richesse pour réduire la vulnérabilité aux sanctions occidentales. En mars 2022, après l’invasion de l’Ukraine, elle obligeait les pays non amis à acheter son gaz en rouble.

Pour encourager les paiements en monnaies locales, les BRICS sont passés de cinq à onze pays après le sommet de Johannesburg en 2023. Lors de leur rencontre à New Delhi, il y a quelques jours, ils ont misé sur les nouvelles technologies, comme le Brics Pay, pour augmenter leurs échanges sans utiliser de dollars américains. Développée par une société basée à Dubaï, NB Pay FZCO, elle permet de faire des transactions financières via un code QR. Elle ne fonctionne actuellement qu'en Russie, mais devrait se généraliser d'ici la fin de l'année et pourrait être reliée aux applications de paiement instantané, tel PayShap en Afrique du Sud, UPI en Inde et Pix au Brésil. Concurrent chinois de Mastercard et Visa, UnionPay, devraient aussi y être intégrés en 2030. D’autres nations d'Asie centrale et la Turquie pourraient s’y rajouter.

Le dollar n'est plus une valeur refuge

Le stratégiste chez Pepperstone, Quasar Elizundia, affirme que le dollar n'est plus une valeur refuge. L'imprévisibilité de l'administration américaine actuelle, ses attaques répétées contre la Fed, le déficit des finances publiques qui atteint 1 900 milliards de dollars en 2026, soit de 7 à 8 % du PIB, l'explosion de la dette américaine, qui vient de passer le cap des 40 000 milliards de dollars, créent de la volatilité et questionne la fiabilité des actifs américains en tant que réserves à long terme.

Beaucoup d’investisseurs se sont donc tournés vers l'or, qui est devenu l'an dernier, avec 20 % des réserves, le deuxième actif détenu par les banques centrales du monde, derrière l’USD à 46 %, mais devant l'euro à 16 %. Les réserves mondiales d'or des banques centrales sont désormais de 36 000 tonnes. Dans les trois dernières années, les banques en ont acheté annuellement 1 000 tonnes, une quantité sans précédent depuis plusieurs décennies. L'Inde en aurait actuellement 876 tonnes. Des achats mondiaux de 900 à 950 tonnes métriques sont prévus en 2026.

La récente intervention du Trésor américain pour stabiliser le yen en raison de ses préoccupations face au coût de son endettement a choqué les investisseurs qui y ont vu l’avènement d’une nouvelle ère d’interventionnisme des États-Unis dans le domaine monétaire, ce qui a entraîné un désir de dédollarisation pour libérer les banques centrales internationales du pouvoir que procure aux Américains leur monnaie. Cette intervention du Trésor américain a propulsé l’or à 4 500 dollars l'once. Les annonces du Trésor sur les rachats de dette américaine à long terme ont aussi provoqué une forte hausse des cours de l'or.

Dédollariser pour se protéger?

Pour de nombreux experts, à moins d'un revirement de la politique américaine, cette année pourrait être le point historique où le dollar a commencé à perdre son statut de monnaie mondiale.

Les pays du BRICS ne dominent pas le monde, mais laissent l’ordre international s’effondrer de l’intérieur, affirme Charles Kupchan. La partie la plus dommageable de la présidence de Trump serait le degré de menace qu’il fait peser contre les démocraties, s’aliénant ses alliés avec ses guerres économiques.

Selon Michal Santi, macroéconomiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, chaque sanction, restriction d’accès au système financier en dollar, inciterait à diversifier les canaux de paiement et produirait un effet d’apprentissage. Selon lui, on ne sort pas du dollar par conviction idéologique, mais par gestion du risque. Les pays construiraient des alternatives de la même manière qu’ils prennent une assurance, soit avant d’en avoir besoin.

L’Euro, la prochaine monnaie de réserve mondiale?

Bien que le dollar soit à plus de 70 % la principale monnaie utilisée pour les échanges dans le commerce international, en Europe, c’est l’euro avec 66 %. Les spéculations sur la dédollarisation pourraient le soutenir, remarquent plusieurs spécialistes. La raison étant que le taux de change du yuan est contrôlé par la Banque populaire de Chine, ce qui n’est pas le cas de l’euro qui flotte librement.

En ce sens, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, ne voudrait pas supplanter l’USD du jour au lendemain, mais accroître le rôle international de l’euro. Pour ce faire, l’Europe pourrait créer un véritable actif européen sûr, puisqu’il n’y existe pas actuellement d'équivalent au Treasury américain. Il faudrait aussi stabiliser les règles budgétaires, car l'imprévisibilité de la dette détruit la confiance. Donner une lisibilité à la politique monétaire serait aussi important, puisque la stabilité monétaire est la priorité d'une banque centrale, la confiance se reconstruisant par la prévisibilité.

Un rôle international plus important de l’euro protégerait l'Europe des fluctuations, des taux de change et permettrait au secteur public et privé européen d'emprunter à moindre coût, ce qui devrait stimuler la demande intérieure.

Le professeur de géopolitique et d’affaires internationales à KEDGE Business School, Kambiz Zare, considère qu'après avoir été longtemps freiné par les faiblesses structurelles de l'UE, l'euro peut désormais gagner en crédibilité, puisque l’engagement en faveur des marchés ouverts, sa stabilité institutionnelle et le renforcement de son système financier le placent dans une position favorable et ouvrent la voie à une consolidation du statut international de sa monnaie commune.

Le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient utiliser l’euro en plus de la monnaie nationale pour commercer avec l’Europe, se protéger et continuer à se développer malgré les tarifs et la guerre économique américaine.