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Dans son allocution du 17 septembre devant le Parlement européen, le premier ministre Mark Carney a enrobé son discours avec une allégorie à partir de noix de chêne recueillies par un soldat canadien sur la crête de Vimy lors d’une sanglante bataille lors de la Première Guerre mondiale, en déclarant que « dans mon pays, on dit souvent que le Canada est devenu une nation lors de la bataille de la crête de Vimy ».

Justin Trudeau et Stephen Harper ont, avant lui, célébré la bataille de la crête de Vimy.

Selon Justin Trudeau, la bataille n’était pas seulement une victoire militaire, mais un tournant dans l’histoire canadienne parce que les soldats des quatre divisions du Corps canadien s’étaient battus côte à côte pour la première fois. Ils venaient, affirmait-il, « des quatre coins du pays : francophones, anglophones, nouveaux Canadiens et Autochtones ».

Nous saluons la mémoire des près de 3 600 Canadiens qui ont perdu la vie et des plus de 7 000 autres qui ont été blessés à cette occasion. Cependant, elle est loin d’avoir la même signification au Québec et au Canada anglais.

Stephen Harper en a fait l’acte fondateur du Canada. En 2007, son gouvernement a commémoré avec un faste exceptionnel le 90e anniversaire de l’assaut de la crête de Vimy par les troupes canadiennes. La presse anglophone a emboîté le pas et, se faisant l’écho de plusieurs manuels d’histoire canadiens-anglais, avait également présenté l’événement comme l’acte fondateur du Canada.

À l’époque de Harper, la commémoration de Vimy faisait partie d’une intense campagne de propagande du gouvernement canadien pour justifier la guerre en Afghanistan. Elle coïncidait avec le lancement de la télésérie La Grande Guerre, qui mettait en vedette Justin Trudeau dans le rôle de Talbot Mercer Papineau.

Un acte inventé de toutes pièces

Malgré cette campagne d’intoxication, particulièrement au Canada anglais, il s’est trouvé néanmoins des journalistes pour dégonfler le mythe de Vimy. Dans le Globe and Mail du 7 avril 2007, le journaliste Michael Valpy rappelle qu’il n’y a qu’au Canada où l’assaut de la crête de Vimy est célébré comme un important fait d’armes.

Il souligne également que, bien qu’il soit vrai que les soldats canadiens aient remporté une victoire tactique, celle-ci avait été préparée par des stratèges militaires britanniques, que les troupes canadiennes étaient composées en majorité d’immigrants britanniques de fraîche date, commandées par des officiers britanniques et qu’elles bénéficiaient du soutien logistique de l’artillerie britannique.

Il faut dire que le premier ministre Stephen Harper était un nostalgique de l’Empire britannique. Lors d’un voyage en Angleterre, il avait salué « les valeurs communes qui unissent toujours la petite île – le Royaume-Uni – et le grand Dominion, le Canada »! Il y avait longtemps qu’un premier ministre canadien avait fait référence à son pays comme étant un dominion britannique!

Le premier ministre Carney, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, est également un nostalgique de l’Empire britannique. Il a invité le Roi Charles à prononcer le discours du Trône lors du début d’une session parlementaire.

Michael Valpy précise que la reconnaissance par le Canada de l’importance de cette bataille est venue de la presse… anglaise et américaine! Il raconte que le premier ministre Borden a écrit dans son journal personnel : « Tous les journaux louent les Canadiens. Le New York Times a déclaré que la bataille ‘‘sera dans l’histoire canadienne [...] une journée de gloire qui servira d’inspiration aux jeunes Canadiens pour des générations à venir’’ ».

La crise de la conscription, un acte fondateur du mouvement indépendantiste

Du point de vue québécois, l’appréciation est tout autre. Avec à leur tête le leader nationaliste Henri Bourassa, les Québécois se sont opposés à une participation à cette guerre en rappelant le Règlement 17 en Ontario, qui privait les Franco-ontariens de leurs écoles françaises.

Lorsque les lourdes pertes subies lors de la bataille de la crête de Vimy forcent le gouvernement Borden à mettre en vigueur la conscription, le Québec se révolte et des émeutes font quatre morts dans la ville de Québec.

C’est pour combattre l’opposition du Québec à la guerre que les autorités fédérales sortent alors de leur manche Talbot Mercer Papineau, un arrière-petit-fils de Louis-Joseph Papineau. Talbot Mercer Papineau, un anglo-protestant d’origine américaine, fait paraître dans The Gazette un texte qui s’en prend au pacifisme d’Henri-Bourassa qui, rappelons-le, était le petit-fils de Louis-Joseph Papineau.

Son texte, nous rappelait Normand Lester dans un article publié dans Le Devoir (2 août 2006), sera utilisé à des fins de propagande impérialiste jusqu'en Angleterre. Sous le titre «The Soul of Canada», le Times de Londres le publie.

En voyant Mark Carney déclarer que « le Canada est devenu une nation lors de la bataille de la crête de Vimy », souvenons-nous que ces événements ont conduit à la crise de la conscription et, en réponse à la campagne de haine menée contre le Québec dans la presse anglophone, au dépôt à l’Assemblée législative du Québec d’une motion par le député J.-N. Francoeur, qui stipulait que le « Québec serait disposé à accepter la rupture du pacte fédératif de 1867 ».

C’était la première fois que la question de l’indépendance du Québec refaisait surface sur la scène politique depuis les Patriotes de 1837-1838.