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Avant l’Assemblée générale des Nations unies, fin septembre, dix économistes, parmi lesquels Lucas Chancel, Thomas Piketty, Joseph Stiglitz et Gabriel Zucman expliquent, dans une tribune au « Monde », pourquoi il est essentiel de dresser un état des lieux des inégalités mondiales, préoccupantes pour les démocraties et l’environnement.
En 2008, la France a demandé à deux prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, ainsi qu’à l’économiste Jean-Paul Fitoussi [1942-2022], d’examiner ce que nos indicateurs économiques mesuraient réellement. Leur rapport a modifié durablement la façon dont les organisations internationales rendent compte du progrès social. Cette initiative a déplacé les termes du débat mondial sur la mesure du progrès. Une nouvelle occasion se présente. Mercredi 23 septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, l’Afrique du Sud, le Brésil, la Norvège et l’Espagne réuniront, avec le secrétaire général, des chefs d’État et de gouvernement autour de la création d’un Panel international sur les inégalités. Nous appelons la France à s’y associer.
Le projet est né en 2025, pendant de la présidence sud-africaine du G20. Celle-ci a confié à un comité d’experts indépendants, supervisé par Joseph Stiglitz, un état des lieux des inégalités mondiales. Sa principale recommandation est la création d’un organe scientifique international, sur le modèle de ce que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a apporté au débat climatique. Plus de 700 chercheurs ont, depuis, signé un appel en ce sens.
Les inégalités économiques sont un fait déterminant de notre époque, dont les conséquences sur nos économies, nos démocraties et notre environnement doivent être prises au sérieux. Dans le monde, 2,8 milliards de personnes, soit la moitié de la population adulte, touchent 8 % des revenus, alors que les 10 % les plus aisés perçoivent 53 % du total.
L’inégalité des patrimoines est encore plus criante. La moitié la plus pauvre de l’humanité détient moins de 2 % de la richesse mondiale, alors que les 0,001 % les plus aisés, soit quelques dizaines de milliers de personnes, détiennent à eux seuls 6 % de la richesse mondiale; un chiffre qui a progressé de moitié en trente ans. Nous savons aussi que les plus aisés et les multinationales échappent fréquemment à l’impôt, ou s’en acquittent à des taux très inférieurs à ceux qui incombent aux autres contribuables.
Ces constats n’auraient pas pu être établis il y a une génération. L’ouverture des données fiscales et administratives, le croisement des enquêtes de ménages avec les comptes nationaux, l’accès progressif aux registres de patrimoine ont permis d’améliorer notre connaissance de l’inégalité. La recherche conduite en France, en réseau avec des collègues étrangers, a largement contribué à ces progrès majeurs de la mesure de l’inégalité. Hélas, les données nécessaires pour mesurer rigoureusement les inégalités restent difficiles d’accès dans de nombreux pays, en particulier dans le Sud global, et l’organisation du système financier international maintient revenus et patrimoines dans l’opacité. Les travaux existants sont dispersés, et les sources ne concordent pas toujours : au sein d’un même pays, la mesure peut changer selon que l’on interroge les ménages ou que l’on exploite les données fiscales.
Décideurs et opinion publique disposent ainsi de beaucoup de chiffres, sans toujours savoir ce que chacun mesure. La mesure n’est d’ailleurs qu’une partie du problème : comprendre les causes des inégalités et leurs conséquences compte tout autant. Des équipes de recherche et quelques organisations internationales s’emploient à synthétiser ces connaissances, mais aucune institution n’en a le mandat.
En 1988, les sciences du climat se sont dotées d’un organe de concertation et de réflexion international destiné à assurer un suivi de l’évolution du climat, des prévisions et des connaissances scientifiques. Suivant le même principe, le Panel international sur les inégalités réunirait aujourd’hui une quarantaine de chercheurs sélectionnés sur la base de leur expertise, avec une exigence de pluralisme disciplinaire, d’équilibre entre les femmes et les hommes et de représentation équitable entre pays du Nord et du Sud.
Un diagnostic rigoureux et partagé
Il publierait un rapport tous les trois ans, serait hébergé dans le système des Nations unies sous une charte garantissant son indépendance académique, et rendrait compte à un conseil, où les États membres seraient représentés. Dans le contexte géopolitique actuel, la création d’un tel panel serait en soi le signe que le multilatéralisme demeure une réponse crédible aux problèmes globaux. Des inégalités non maîtrisées en sont un.
Les écarts de richesses dépendent de décisions politiques en matière éducative, fiscale ou réglementaire. Chaque société est libre de choisir le niveau d’inégalité ou d’égalité qu’elle souhaite. Encore faut-il que le débat public sur ces questions repose sur un diagnostic rigoureux et partagé, ainsi que sur des analyses approfondies des causes et conséquences des inégalités et des politiques pour y faire face. C’est ce que permettra un tel panel.
Nous demandons donc que la France rejoigne le comité fondateur aux côtés de l’Afrique du Sud, du Brésil, de la Norvège et de l’Espagne, et qu’elle porte cette initiative auprès de la communauté internationale. Dans un monde toujours plus chaotique, l’établissement des faits et la coopération internationale restent nos meilleurs instruments. La France a contribué aux progrès récents de la mesure et de l’analyse de l’inégalité. Il lui revient, fin septembre, à New York, d’être au rendez-vous.
François Bourguignon, professeur émérite d’économie à l’École d’économie de Paris; Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po Paris; Lucas Chancel, professeur d’économie associée à Sciences Po; Marc Fleurbaey, professeur à l’École d’économie de Paris; Camille Landais, professeur d’économie à la London School of Economics; Thomas Piketty, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur à l’École d’économie de Paris; Emmanuel Saez, professeur d’économie à l’université de Californie, à Berkeley; Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001 et professeur à l’université Columbia, à New York; Alain Trannoy, directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales; Gabriel Zucman, professeur d’économie à l’École d’économie de Paris et à l’École normale supérieure - PSL.

