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Traduction de « The Middle Power Delusion », publié dans Foreign Affairs, le 25 mai 2026.
Michael Beckley est professeur associé de science politique à l’université Tufts, chercheur senior non résident à l’American Enterprise Institute et directeur des études sur l’Asie au Foreign Policy Research Institute.
En janvier, le premier ministre canadien, Mark Carney, a averti les dirigeants réunis au Forum économique mondial de Davos que les États pris entre Washington et Pékin devaient cesser de négocier seuls. « Si nous ne sommes pas à table, nous sommes au menu », a-t-il déclaré. Cette formule a résumé l’état d’esprit du moment. Dans les capitales et les conférences internationales, les puissances moyennes sont soudain redevenues à la mode. Des rapports de groupes de réflexion et des tribunes de presse décrivent l’Inde comme un acteur pivot capable de faire pencher la balance; ils présentent le Brésil, l’Indonésie, l’Arabie saoudite et la Turquie comme des modèles de stratégie d’équilibrage réussie; et ils exhortent l’Australie, le Canada, l’Europe, le Japon et la Corée du Sud à mieux se coordonner et à moins dépendre des États-Unis. Un nouveau vocabulaire a suivi: autonomie stratégique, multialignement, minilatéralisme, géométrie variable.
L’interprétation habituelle veut que toute cette activité marque l’avènement d’un monde multipolaire. Les États-Unis perdent leur emprise. L’essor du reste du monde a créé des alternatives à l’ordre dominé par l’Occident. L’ancienne hiérarchie cède la place à un système plus souple, dans lequel les États intermédiaires peuvent négocier, jouer les intermédiaires et dresser les grandes puissances les unes contre les autres.
Mais cette lecture confond anxiété et puissance. Les puissances moyennes ne sont pas devenues plus visibles parce qu’elles seraient plus puissantes. Elles le sont parce qu’elles sont davantage exposées. Les conditions qui ont permis à nombre d’entre elles de prospérer au cours des dernières décennies se dégradent. Pendant des années, elles ont pu se mettre à l’abri sous l’hégémonie américaine, profiter d’une économie mondiale en expansion et commercer avec des puissances rivales sans avoir à choisir entre elles. Elles pouvaient récolter les bénéfices de la taille sans la posséder elles-mêmes.
Ce monde est en train de disparaître. La croissance a ralenti, la mondialisation est devenue une lutte autour de goulets d’étranglement, et les grandes puissances sont devenues plus prédatrices. Les États-Unis sont de plus en plus disposés à utiliser leur domination pour obtenir des concessions. La Chine recourt aux subventions et aux excédents d’exportation pour désindustrialiser d’autres pays, à la dette et aux infrastructures pour les rendre dépendants, ainsi qu’au harcèlement militaire et aux sanctions économiques pour réduire leurs marges de manœuvre. Le résultat n’est pas un monde plus horizontal où les puissances moyennes seraient en ascension, mais un monde plus dur, dans lequel les deux principales puissances disposent de davantage de moyens pour plier les autres à leur volonté.
Le danger est que les puissances moyennes répondent à cette nouvelle réalité par des symboles plutôt que par une stratégie. Les sommets et les partenariats peuvent donner une apparence d’autonomie, mais ils ne remplacent pas la puissance brute, qui dépend de plus en plus de la capacité à financer, construire et diriger de vastes systèmes technologiques, industriels, de renseignement, logistiques et militaires. La plupart des États ne peuvent pas non plus simplement flotter entre les États-Unis et la Chine, en achetant leur sécurité à l’un, leurs biens à l’autre et un accès aux marchés aux deux. À mesure que la rivalité se durcira, l’équilibrage finira par ressembler à une trahison. Washington et Pékin obligeront les États à afficher leur position en restreignant l’accès aux technologies, en réorientant les chaînes d’approvisionnement, en refusant de partager des renseignements, en bloquant les investissements, en augmentant les droits de douane ou en menaçant de représailles militaires. Dans un monde de plus en plus hiérarchisé, le milieu n’est pas un marché ouvert. C’est un champ de mines.
Les puissances moyennes ont encore des cartes à jouer. Beaucoup contrôlent des actifs dont les États-Unis et la Chine ont besoin : ressources, bases militaires, ports, usines, technologies, armées. Mais ces niches ne garantissent pas l’autonomie. Elles ne produisent sécurité et prospérité que lorsqu’elles sont intégrées à des systèmes plus vastes de protection, de technologie, de finance et de marchés. La voie à suivre n’est donc pas de rechercher sans fin de nouvelles coalitions pour contourner Washington et Pékin. C’est l’alignement : choisir le système de grande puissance qui offre le meilleur abri contre la menace la plus grave à laquelle un pays est confronté, renforcer ses capacités nationales et utiliser cette force pour négocier de l’influence au sein de la coalition. Cela exclut le fantasme de la liberté d’action absolue. Mais cela préserve quelque chose de plus précieux : la capacité à survivre et à prospérer dans un monde plus dangereux.
Renverser la situation
Pendant la majeure partie de l’histoire écrite, les puissances moyennes ont été des espèces menacées. Entre environ 200 av. J.-C. et 1800 apr. J.-C., à un moment donné, plus de la moitié de l’humanité vivait sous l’autorité de seulement trois à cinq empires. Des entités politiques de taille moyenne existaient, mais elles étaient régulièrement broyées puis rejetées à mesure que les centres impériaux montaient et déclinaient.
L’Europe fut la grande exception. Après l’effondrement de l’Empire romain d’Occident au Ve siècle, plus aucun souverain ne contrôla jamais plus d’environ un cinquième de la population du continent. Mais la fragmentation ne rendit pas l’Europe sûre pour les puissances moyennes. Elle créa une arène brutale où la guerre façonnait les États et où les États faisaient la guerre. La compétition élimina les faibles, endurcit les forts et finit par produire des prédateurs industrialisés. En 1900, les quelque 500 entités politiques européennes qui existaient vers 1500 avaient été réduites à environ 20, et ces puissances avaient établi des empires couvrant près de 85% des terres émergées.
Ce n’est qu’après que les deux guerres mondiales eurent brisé cet ordre impérial que les puissances moyennes prospérèrent. Les guerres affaiblirent et discréditèrent les grandes puissances, tout en contribuant à transformer des peuples autrefois soumis en nations souveraines. L’industrialisation avait déjà commencé à relier les sociétés par les chemins de fer, les télégraphes, l’éducation, la production de masse et l’expansion des bureaucraties. Les guerres mondiales accélérèrent ce processus en mobilisant des millions de personnes — notamment des sujets coloniaux — au sein d’armées de masse, d’économies nationales et d’administrations centralisées. Après 1945, de nombreuses sociétés retournèrent contre la domination impériale l’organisation et la conscience nationaliste forgées par la guerre. Le résultat fut un renversement historique : au lieu que les États soient absorbés par les empires, les empires se fragmentèrent en États. Le nombre de pays souverains augmenta fortement et finit par quadrupler, créant des dizaines de puissances moyennes potentielles.
La guerre froide transforma la décolonisation en une période durable d’essor des puissances moyennes. Engagées dans une rivalité idéologique mondiale, les deux superpuissances avaient intérêt à reconnaître les nouveaux États, à protéger leurs partenaires plus faibles et à se disputer leur influence. Les États-Unis étendirent un parapluie sécuritaire et économique sur l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale et la première chaîne d’îles d’Asie orientale, du Japon aux Philippines en passant par Taïwan. Washington déploya des forces à l’étranger, ouvrit son marché et fournit à ses alliés des capitaux et des technologies. L’ordre dirigé par les États-Unis était loin d’être bienveillant partout : Washington contribua au renversement des gouvernements au Chili, au Guatemala et en Iran, et transforma l’Indochine en champ de bataille pendant la guerre du Vietnam. Mais pour des alliés comme l’Australie, le Canada, le Japon et l’Allemagne de l’Ouest, l’hégémonie américaine constituait un abri. Elle leur donnait la possibilité de devenir riches, sûrs et influents sans devenir eux-mêmes des grandes puissances.
L’hégémonie soviétique était plus dure et plus pauvre. Elle étouffait l’autonomie en Europe de l’Est et alimentait la violence révolutionnaire dans certaines régions d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Pourtant, elle contribua elle aussi à créer un monde de puissances moyennes. Moscou soutint la décolonisation, arma et subventionna des régimes amis et développa les capacités industrielles de l’Europe de l’Est. Plutôt que d’absorber directement les États de taille moyenne, l’Union soviétique les gouvernait souvent indirectement, par l’intermédiaire de régimes satellites en Bulgarie, en Tchécoslovaquie, en Allemagne de l’Est, en Hongrie et en Pologne, ainsi que de régimes clients situés hors d’Europe, comme Cuba et le Vietnam. Nombre de partenaires soviétiques disposaient de peu d’indépendance réelle, mais ils conservaient leurs frontières, leurs bureaucraties, leurs armées, leurs bases industrielles et leurs sièges dans les institutions internationales.
Ensemble, ces deux hégémonies rivales fournirent le socle de sécurité qui permit l’essor des puissances moyennes. Avant 1945, les États étaient régulièrement rayés de la carte. Après 1945, la disparition d’États devint rare, passant d’environ un pays tous les trois ans à environ un tous les trente ans. Pour de nombreux États, le risque de conquête tomba à des niveaux historiquement sans précédent.
Quand il pleut, il pleut à verse
La survie ne fut que la première condition de cette période d’essor des puissances moyennes. Ce qui transforma les États protégés en pays prospères et influents fut la plus grande poussée de croissance mondiale de l’histoire, alors que l’industrialisation se diffusait bien au-delà de son noyau occidental d’origine. Pendant des millénaires, la plupart des sociétés avaient vécu près du niveau de subsistance, freinées par la rareté de l’énergie, la faible productivité agricole, la mauvaise santé et la brièveté de la vie. L’industrialisation brisa ce plafond en exploitant les combustibles fossiles, les machines et les infrastructures modernes. À l’époque de la guerre froide, les pays en développement tardif n’avaient plus à construire l’économie moderne à partir de rien. Ils pouvaient emprunter des technologies inventées ailleurs, importer des machines, copier des méthodes de production éprouvées, déplacer les travailleurs des fermes vers les usines et tirer parti de l’électrification, de l’assainissement, de l’urbanisation et de la fabrication de masse. Pour les puissances émergentes, cela créa un escalier roulant industriel.
L’ordre dirigé par les États-Unis facilita l’accès à cet escalier roulant. Grâce à la protection américaine, des dizaines de pays purent prospérer sans s’emparer de colonies, construire des marines capables d’opérer sur tous les océans ou défendre entièrement leurs propres chaînes d’approvisionnement. Les États-Unis maintenaient ouvertes les voies maritimes, soutenaient le système financier fondé sur le dollar et garantissaient un monde où les capitaux, les marchandises, l’énergie et les technologies circulaient avec une facilité inhabituelle, notamment grâce à l’introduction des conteneurs et à la coordination numérique, qui permirent l’expansion de la production mondiale.
Des pays qui auraient autrefois pu être prisonniers de marchés trop petits, de voisinages dangereux ou de ressources limitées purent s’intégrer à une économie mondiale qu’ils n’avaient pas à surveiller eux-mêmes. Le Mexique, la Pologne, la Corée du Sud, la Turquie et le Vietnam devinrent des pôles manufacturiers. L’Australie, le Brésil, le Chili, l’Indonésie, les États du Golfe et l’Afrique du Sud profitèrent du boom des matières premières. L’Inde et les Philippines gagnèrent en importance grâce aux services, tandis que l’Irlande, Singapour et les Émirats arabes unis devinrent des plateformes commerciales. Les trajectoires variaient, mais le résultat était similaire : les États situés en dessous du niveau des grandes puissances pouvaient bénéficier des économies d’échelle mondiales sans disposer d’une puissance mondiale.
La mondialisation rendit ensuite la croissance contagieuse. Le décollage d’un pays devenait le marché d’exportation, la possibilité d’investissement ou le moteur du boom des matières premières d’un autre. L’ascension de la Chine amplifia considérablement le processus. Son économie, qui abrite plus d’un cinquième de l’humanité, croissait à des taux annuels proches de 10%, achetant une grande partie de ce que les puissances moyennes avaient à vendre et déclenchant un choc de demande sans précédent. Entre 1990 et 2008, la production économique mondiale a presque triplé en valeur courante et le commerce mondial a plus que quadruplé.
Ce boom a surtout profité aux puissances moyennes. Au cours de la première décennie de ce siècle, les économies en développement ont progressé en moyenne de près de 6% par an, soit presque trois fois plus vite que les États-Unis. Environ deux tiers des pays ont connu une croissance supérieure à 4%, au moins deux fois plus rapide que celle des États-Unis. Une grande partie du monde ne s’enrichissait donc pas seulement : elle rattrapait son retard. La mondialisation semblait avoir résolu le vieux problème des puissances moyennes. Les États n’avaient plus besoin d’un empire pour gagner en influence. Ils pouvaient devenir plus riches, plus connectés et plus importants simplement en s’intégrant à une économie mondiale en expansion.
La « montée du reste du monde » qui en résulta semblait annoncer une ère multipolaire. Les puissances moyennes ne faisaient pas que croître : elles s’organisaient. L’Union européenne s’étendit vers l’est et fut largement présentée comme une superpuissance potentielle. Les BRIC passèrent du statut d’acronyme inventé par Wall Street pour désigner les économies à forte croissance du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine à celui de club diplomatique, donnant une forme institutionnelle à l’idée que le pouvoir se déplaçait hors de l’Occident. Le boom des matières premières renforça le poids de l’OPEP. Les demandes d’élargissement du Conseil de sécurité de l’ONU gagnèrent en force. Et après 2008, le G20 remplaça le G7 comme principal forum de gestion des crises mondiales. Un monde qui ne serait plus dominé par une poignée de grandes puissances semblait soudain possible.
De l’essor à la rupture
Mais les fondations de cette période d’essor des puissances moyennes se fissurent aujourd’hui. La protection hégémonique s’affaiblit, l’hypermondialisation se défait et la croissance rapide ralentit. Ce schéma se vérifie que l’on définisse les puissances moyennes matériellement — les 20 plus grandes économies après les États-Unis et la Chine — ou politiquement — les États qui tentent de manœuvrer entre Washington et Pékin. Dans les deux cas, les anciens soutiens cèdent.
La première chose à disparaître fut la croissance facile. Les puissances moyennes connaissent désormais une croissance inférieure d’environ un quart à un tiers à celle du boom de 1990-2008, laissant l’économie typique plus de 20% en dessous de ce qu’elle aurait été si le rythme précédent s’était poursuivi. Elles ont également cessé de rattraper les États-Unis. Beaucoup avaient doublé leur poids économique relatif par rapport aux États-Unis au début des années 2000 ; depuis, la plupart ont perdu environ un tiers de ce gain. Le poids de la dette est environ un quart plus élevé qu’en 2005, et la croissance de la productivité est devenue négative dans environ deux tiers de ces pays depuis 2008.
Il ne s’agit pas seulement d’un mauvais cycle. L’escalier roulant qui portait les puissances moyennes ralentit parce qu’une grande partie des gains les plus faciles a déjà été réalisée. Les pays ne peuvent paver les autoroutes, électrifier les villages, construire les ports et déplacer les travailleurs des fermes vers les usines qu’une seule fois. Ensuite, la croissance dépend davantage de l’innovation, qui est plus difficile à produire et plus lente à diffuser. Les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, n’ont pas encore généré de gains de productivité comparables à ceux des précédentes révolutions industrielles.
La démographie aggrave le problème. Environ les trois quarts des puissances moyennes connaissent désormais une fécondité inférieure au seuil de remplacement, une population active stable ou en diminution et une population âgée qui devrait doubler en moyenne au cours des 25 prochaines années. Ensemble, ces vents contraires ont inversé la montée du reste du monde.
De nouveau au menu
Le ralentissement économique mondial depuis 2008 a également incité les États les plus lourdement armés à affirmer un contrôle accru sur les marchés, les ressources, les technologies et les territoires. La Russie a cherché à enfermer ses voisins dans une sphère économique captive. Vers 2010, elle a commencé à faire pression sur les États postsoviétiques pour qu’ils rejoignent une union douanière dirigée par Moscou, qui aurait réduit les barrières aux produits russes tout en les augmentant vis-à-vis de l’Occident. Lorsque l’Ukraine résista en se rapprochant d’un accord de libre-échange avec l’Union européenne, Moscou exerça des pressions économiques, puis envahit le pays en 2014. La Chine a répondu au ralentissement de sa croissance par des mesures de relance financées par la dette, des subventions industrielles, des excédents d’exportation, des prêts à l’étranger transformés en recouvrement brutal de créances et un renforcement militaire autour de Taïwan et de la mer de Chine méridionale. Les États-Unis, quant à eux, sont devenus plus transactionnels, utilisant les droits de douane, les sanctions, la politique industrielle et la puissance militaire pour négocier plus durement avec leurs alliés comme avec leurs adversaires. L’hypermondialisation permettait autrefois aux puissances moyennes de prospérer sans défendre sérieusement leurs frontières, leurs chaînes d’approvisionnement ou leurs parts de marché. Ce n’est plus le cas.
Les puissances moyennes ne peuvent plus non plus obtenir aussi facilement des concessions des grandes puissances. Pendant la guerre froide, l’allégeance idéologique avait de la valeur. Les États faibles comptaient comme dominos symboliques, bases militaires ou zones tampons le long des lignes de fracture entre les blocs américain et soviétique, ce qui leur permettait de négocier de l’aide, des armes, un accès aux marchés et un soutien diplomatique. L’Égypte, l’Inde, le Pakistan, la Yougoslavie et d’autres ont joué ce jeu. Les superpuissances subventionnaient également les principales puissances moyennes alliées. Les États-Unis fournirent au Japon, à la Corée du Sud, à Taïwan et à l’Allemagne de l’Ouest des capitaux, des technologies et un accès aux marchés, tout en tolérant les politiques protectionnistes adoptées par ces pays pour protéger leurs industries naissantes. L’Union soviétique soutenait son bloc grâce à une énergie bon marché, des échanges préférentiels, des crédits, des armes et de l’aide — des transferts représentant des dizaines de milliards de dollars par an.
La rivalité actuelle entre les États-Unis et la Chine fonctionne différemment. Washington et Pékin ne construisent pas deux mondes rivaux séparés par un rideau de fer; ils se battent pour dominer une seule économie mondiale. Leur objectif n’est pas d’acheter l’allégeance à n’importe quel prix, mais de contrôler les systèmes dont les autres dépendent : la finance, la technologie, les minerais, l’énergie, le transport maritime et les données. À première vue, cette stratégie pourrait sembler favoriser les puissances moyennes qui contrôlent les goulets d’étranglement. Taïwan domine la fabrication de puces de pointe, les Pays-Bas produisent des machines avancées de lithographie, la Corée du Sud est un leader des puces mémoires, le Chili est un géant du cuivre et du lithium, Singapour est une plaque tournante mondiale du transport maritime et la Turquie contrôle les détroits reliant la mer Noire à la Méditerranée — la liste est longue. Ces actifs donnent aux puissances moyennes un moyen de pression. Mais le pouvoir de levier n’est pas l’indépendance. Un pays qui contrôle un nœud critique peut perturber un système. Un pays qui contrôle de nombreux nœuds dans de nombreux systèmes peut décider qui y accède, à quelles conditions et à quel prix.
C’est là la différence entre le pouvoir de niche et le pouvoir structurel. Les États-Unis disposent d’un pouvoir structurel. Le dollar domine la finance mondiale. Le marché de consommation américain est plus vaste que ceux des sept pays suivants réunis. Les entreprises américaines fournissent environ la moitié du capital-risque mondial et génèrent plus de la moitié des revenus mondiaux de la haute technologie. Les États-Unis sont le premier producteur mondial de pétrole et de gaz, le seul pays capable de mener des guerres majeures loin de son territoire et le garant de la sécurité d’environ 70 pays. Une puissance moyenne peut posséder une usine, une ressource, un port ou une technologie essentielle, mais, si elle a besoin des dollars américains, de clients, d’énergie, de protection, de logiciels ou de services de cloud américains, elle doit toujours composer avec Washington.
Les contrôles américains sur les semi-conducteurs destinés à la Chine illustrent cette hiérarchie. Les alliés produisent des composants indispensables de la chaîne de valeur des puces, mais les États-Unis se situent à plusieurs niveaux de cette chaîne: conception, logiciels, équipements, plateformes cloud, marchés finaux, financement et règles de contrôle des exportations qui s’appliquent aux entreprises étrangères utilisant des technologies américaines. Après que Washington eut imposé d’importantes restrictions sur les puces en 2022, les alliés protestèrent et cherchèrent à obtenir des exemptions pour leurs entreprises. Mais le Japon et les Pays-Bas adoptèrent finalement des restrictions parallèles, tandis que les entreprises sud-coréennes et taïwanaises avaient toujours besoin de l’autorisation américaine pour maintenir en activité leurs usines de fabrication implantées en Chine, appelées « fabs ».
Les droits de douane du « Liberation Day » de Trump, annoncés en avril 2025, révélèrent le même schéma. Les puissances moyennes furent indignées par les droits imposés à presque tous les partenaires commerciaux des États-Unis, y compris leurs alliés proches. Mais rares furent celles qui organisèrent une réponse collective, et encore plus rares celles qui contraignirent Washington à reculer. La plupart négocièrent bilatéralement des versions moins sévères des mesures, recherchant des taux plus faibles, des exemptions sectorielles ou un allègement partiel en échange de promesses d’investissement, d’achats de produits américains et de concessions politiques. Elles pouvaient négocier les modalités de la pression américaine, mais pas y échapper.
La Chine crée une autre version de la même hiérarchie. Elle ne dispose pas de l’influence financière et sécuritaire de Washington, mais son échelle industrielle lui permet d’attirer les autres pays dans des chaînes d’approvisionnement centrées sur la Chine. Ses banques publiques peuvent financer de gigantesques projets d’infrastructures et industriels, et ses usines produisent environ un tiers des biens manufacturés mondiaux, avec des parts dominantes dans la construction navale, les batteries, les véhicules électriques, les drones, les panneaux solaires et le traitement des terres rares. Cela donne à Pékin de nombreux moyens de faire pression sur les puissances moyennes. La Chine peut acheter des matières premières, inonder les marchés d’exportations bon marché, suspendre le financement ou le soutien à la construction de projets inachevés et exploiter la dépendance des usines étrangères à l’égard des composants chinois. L’Indonésie possède du nickel, mais les entreprises chinoises contrôlent une grande partie de son raffinage. Le Mexique et le Vietnam bénéficient du déplacement des chaînes d’approvisionnement hors de Chine, mais nombre de leurs usines dépendent encore d’intrants chinois. Les puissances moyennes peuvent contrôler des pièces précieuses du système, mais la Chine contrôle souvent l’écosystème industriel qui les entoure.
La puissance militaire est tout aussi hiérarchisée. Les drones, les missiles, les mines et les cyberattaques ont donné aux puissances moyennes des griffes plus acérées. Mais infliger de lourdes pertes à un envahisseur près de chez soi n’est pas la même chose que projeter sa puissance à l’étranger. Les opérations américaines de l’année dernière ont montré la différence. Au Venezuela, les États-Unis ont passé des mois à surveiller les déplacements du dirigeant du pays, Nicolás Maduro, puis ont lancé plus de 150 appareils depuis 20 sites, neutralisé l’électricité dans certaines parties de Caracas, désactivé les défenses vénézuéliennes et envoyé des forces spéciales et des agents du FBI par hélicoptère dans la capitale pour s’emparer de Maduro et le ramener à bord d’un navire de guerre américain. Contre l’Iran, les services de renseignement américains et israéliens ont suivi les déplacements de dirigeants iraniens et les ont frappés avant qu’ils ne puissent se disperser. Les forces cybernétiques et spatiales ont aveuglé les centres de commandement iraniens. Plus de 100 appareils américains ont ensuite décollé depuis la terre et la mer au cours d’une vague coordonnée, frappant plus de 1 000 cibles, décapitant une grande partie de la direction iranienne et détruisant les défenses aériennes, l’armée de l’air, la marine et les forces de missiles du pays. Alors que Téhéran ripostait, les équipages américains ont intercepté des centaines de missiles et de drones visant les navires et les bases du Golfe.
C’est la différence entre la perturbation et le commandement. Certaines puissances moyennes peuvent faire saigner des armées plus fortes. Mais aucune ne peut suivre régulièrement des milliers de cibles, déplacer des forces sur de longues distances, les protéger pendant leur transit, les ravitailler et les réarmer, fusionner les renseignements provenant de plusieurs domaines et poursuivre les combats pendant des semaines ou des mois loin de son territoire. Même une résistance réussie dépend généralement d’un système plus vaste. L’Ukraine, par exemple, s’est remarquablement bien battue, mais seulement en s’intégrant à un réseau occidental de financements, de renseignements, de défenses aériennes, de formation, de communications et de munitions.
Le milieu ne peut pas tenir
Si les puissances moyennes sont de nouveau au menu, la réaction évidente consiste à s’unir. Tel était le message de Carney à Davos, et cette impulsion est compréhensible. Les coalitions peuvent amplifier la voix des puissances moyennes et leur donner un levier sur des questions précises. Mais elles ne peuvent pas les transformer en grandes puissances ni leur garantir une place permanente à la table.
Le premier problème est celui de l’échelle. Le monde n’est pas multipolaire. Selon les principales mesures de la puissance, les États-Unis dominent largement, la Chine arrive généralement en deuxième position et tous les autres pays sont très loin derrière. L’écart entre les deux premières puissances et le reste est bien plus important que les écarts entre les puissances moyennes elles-mêmes.
Cette forte rupture signifie que même les coalitions de puissances moyennes les plus larges qu’on puisse imaginer ne peuvent former un pôle. Prenons les 13 « puissances moyennes » désignées par le Belfer Center de Harvard : Brésil, Égypte, Inde, Indonésie, Kazakhstan, Nigeria, Pakistan, Arabie saoudite, Singapour, Afrique du Sud, Turquie, Émirats arabes unis et Vietnam. Ensemble, ces pays représentent moins de la moitié du PIB américain, environ deux cinquièmes du marché de consommation américain, environ un quart des dépenses militaires américaines et presque aucun des principaux revenus mondiaux de la haute technologie. Le Belfer Center lui-même les qualifie de « bloc dépourvu de cohérence ».
Même les coalitions imaginaires restent insuffisantes. Prenons les pays classés de la troisième à la dixième place selon n’importe quelle grande mesure de puissance — PIB aux taux de change du marché, taille du marché de consommation, dépenses militaires ou revenus de la haute technologie — et réunissons-les. Ils ne dépassent toujours pas les États-Unis. De tels blocs seraient extrêmement improbables, car ils exigeraient que certains des alliés les plus proches de Washington s’alignent sur la Russie. Pourtant, même sur le papier, ils auraient un PIB inférieur à celui des États-Unis, un marché de consommation inférieur d’un quart, des dépenses militaires équivalant seulement aux deux tiers de celles des États-Unis et des revenus de la haute technologie inférieurs de moitié.
Mais la taille n’est que le premier problème. L’obstacle le plus profond est politique. Les coalitions de puissances moyennes sont confrontées à un compromis fondamental : plus elles sont grandes, plus leur poids est important, mais plus elles sont difficiles à maintenir. Les petits clubs peuvent agir rapidement, mais manquent de masse pour compter. Les grands acquièrent du poids au prix de points de veto, de rivalités et de passagers clandestins supplémentaires. Pour surmonter ces difficultés, les coalitions qui réussissent ont généralement besoin d’un ancrage : un État au sein de la coalition disposé et capable de la guider vers un objectif commun, en assumant les coûts, en rassurant les hésitants et en sanctionnant les défections. Le Royaume-Uni joua ce rôle contre Napoléon. Les Britanniques, puis les Soviétiques le jouèrent contre Hitler jusqu’à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, aucune puissance moyenne n’assume ce rôle. Il n’existe donc aucune coalition sérieuse de puissances moyennes.
Le moyen le plus simple de bâtir une coalition de puissances moyennes est de la placer sous la protection d’une superpuissance. Mais cette solution crée un paradoxe. La protection hégémonique aide les puissances moyennes à mettre leurs ressources en commun et à surmonter leurs divisions internes, mais elle affaiblit aussi leur capacité à se tenir debout seules. Comme une serre, elle permet à un jardin fragile de pousser tout en le laissant mal préparé à un climat plus rude.
L’Union européenne incarne ce paradoxe. Riche et profondément institutionnalisée, elle semble être la coalition de puissances moyennes la plus prometteuse du monde. Mais l’Union européenne est un produit de l’hégémonie américaine, et non une alternative à celle-ci. La protection américaine a rendu l’intégration européenne possible en supprimant les anciens dilemmes sécuritaires du continent. Ce faisant, elle a toutefois étouffé la volonté et la capacité de l’Europe à exercer une puissance dure. À l’époque de l’après-guerre froide, l’Europe est plutôt devenue une superpuissance sociale, consacrant moins de 2% de son PIB à la défense, mais environ 25% à la protection sociale — plus de la moitié du total mondial, alors qu’elle ne représente que 5% de la population mondiale. Il en résulte une dépendance extrême à l’égard des États-Unis pour le renseignement, le ciblage, le ravitaillement en vol, la défense aérienne, la logistique, les munitions et les capacités de frappe à longue portée. L’Europe a éprouvé à plusieurs reprises des difficultés à gérer seule les crises sur son propre continent, des Balkans à l’Ukraine, sans parler de projeter sa puissance outre-mer.
L’Europe s’est également habituée à acheter ce dont elle avait besoin auprès d’une économie mondiale protégée par les États-Unis, plutôt qu’à développer sa puissance industrielle chez elle. Elle s’est concentrée sur l’élaboration de normes, en supposant que les autres adopteraient ses standards, mais elle s’est plutôt réglementée jusqu’à devenir vulnérable sur le plan énergétique et stagnante sur le plan technologique. Elle a fermé des centrales nucléaires, interdit la fracturation hydraulique et importe désormais 60% de son énergie. Avant la guerre en Ukraine, la Russie fournissait environ la moitié des importations européennes de gaz et de charbon et plus d’un quart de celles de pétrole. Depuis, l’Europe a remplacé sa dépendance à la Russie par une dépendance accrue à l’égard des États-Unis.
Dans le domaine technologique, seules quatre des 50 plus grandes entreprises technologiques mondiales par capitalisation boursière sont européennes, contre environ 30 américaines. Entre 2013 et 2023, la part de l’Europe dans les revenus technologiques mondiaux est passée de 22% à 18%, tandis que celle des États-Unis progressait de 30% à 38%. L’Europe réglemente le capitalisme numérique, mais le produit rarement. Comme elle ne possède aucune entreprise à l’échelle d’Amazon, Google, Meta ou Microsoft, une grande partie de son économie numérique fonctionne désormais grâce aux plateformes américaines : informatique en nuage, logiciels professionnels, cybersécurité, systèmes d’intelligence artificielle, systèmes d’exploitation pour smartphones et systèmes de paiement.
La tendance générale est celle d’un déclin relatif. En 2008, l’économie de l’Union européenne était plus importante que celle des États-Unis et représentait 25% du PIB mondial. En 2024, elle était inférieure d’un tiers à celle des États-Unis et sa part du PIB mondial était tombée à 17%.
Les autres coalitions de puissances moyennes sont encore plus faibles. Les BRICS, qui avaient commencé avec les BRIC avant d’ajouter l’Afrique du Sud, se sont ensuite élargis à de nouveaux membres et pays partenaires, dont l’Iran. Mais au lieu de devenir un contrepoids à la coercition des grandes puissances, les BRICS sont devenus un groupe exprimant des griefs, réunissant des puissances moyennes avec la Chine et la Russie — précisément les puissances intimidantes contre lesquelles nombre de leurs membres cherchent à s’équilibrer. Ses membres contestent la domination occidentale, mais se méfient aussi les uns des autres: l’Inde craint la Chine, l’Iran est en conflit avec les États du Golfe et la plupart préfèrent la flexibilité à la discipline d’un bloc. Lorsque les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran cette année, les BRICS n’ont même pas pu s’accorder sur une déclaration commune.
L’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, désormais composée de 11 pays, n’est pas plus forte. Ses membres ne partagent ni menace commune, ni stratégie commune, ni base économique commune. Le Vietnam et les Philippines craignent la Chine, tandis que le Cambodge et le Laos dépendent d’elle ; l’Indonésie protège son autonomie, Singapour pratique l’équilibrage et le Myanmar est en guerre civile. Les règles du consensus permettent à n’importe quel membre de bloquer une décision, réduisant souvent l’ASEAN à une salle d’attente diplomatique.
Les regroupements plus restreints semblent plus prometteurs uniquement parce qu’ils font moins de choses. L’OPEP a autrefois montré que les puissances moyennes pouvaient exercer un véritable levier lorsqu’elles contrôlaient une ressource concentrée et indispensable. Mais l’OPEP est un cartel fondé sur une seule matière première, pas un bloc géopolitique. Ses membres veulent des prix élevés du pétrole, non un ordre politique commun — et même cet accord limité se fissure, l’Angola, le Qatar et les Émirats arabes unis ayant quitté l’organisation. L’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste est un pacte commercial, pas une coalition stratégique. Les groupes constitués au sein d’organisations internationales plus vastes, comme le Groupe d’Ottawa à l’Organisation mondiale du commerce, sont des forums techniques utiles, mais ne remplacent pas la puissance. Les minilatérales les plus efficaces, en revanche, ne font que confirmer la règle. Le Quad relie l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis dans le domaine de la sécurité. Pax Silica est une initiative portant sur les chaînes d’approvisionnement technologiques. Les deux fonctionnent parce que Washington les ancre.
Il reste l’option proposée par Carney dans son discours de Davos : la « géométrie variable », terme technique désignant l’improvisation de coalitions au cas par cas. Mais ce n’est pas un ordre fondé sur les puissances moyennes. C’est la politique mondiale habituelle : des États qui cherchent fébrilement une solution sous la pression, tandis que les puissances plus fortes divisent, achètent, menacent et punissent toute coalition qui tente de les contourner. Certains chercheurs imaginent un ordre à la carte dans lequel les puissances moyennes choisiraient librement leur sécurité ici, leur technologie là et leur accès aux marchés ailleurs. Mais le monde n’est pas un centre commercial. C’est un état de nature. Après que l’Europe eut créé en 2019 un mécanisme appelé INSTEX pour contourner les sanctions américaines et poursuivre ses échanges avec l’Iran, Washington menaça ses utilisateurs de les exclure du système fondé sur le dollar. La même année, après que la Turquie eut acheté des défenses antiaériennes russes, Washington l’expulsa du programme F-35. En 2025, alors que l’Inde continuait d’acheter du pétrole russe malgré les avertissements américains, Washington lui imposa des droits de douane de 50%.
La Chine fait respecter sa hiérarchie avec la même agressivité. Elle a fait pression sur le Cambodge pour qu’il empêche l’ASEAN de critiquer l’expansion militaire de Pékin en mer de Chine méridionale ; elle a puni la Lituanie pour ses relations avec Taïwan en restreignant les échanges et en visant les composants lituaniens dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ; et elle a imposé des droits de douane et des interdictions informelles sur l’orge, le vin, le bœuf, le charbon, le coton et les homards australiens après que Canberra eut demandé une enquête sur les origines de la COVID-19. Elle a également contraint le Vietnam à interrompre des projets gaziers en haute mer menés avec des entreprises liées à l’Espagne, aux Émirats arabes unis, à la Russie et au Japon, en menaçant de provoquer une confrontation et en déployant des navires de milice maritime autour des sites de forage. Dans un monde déchiré par le conflit entre grandes puissances, la géométrie variable ne protège pas les puissances moyennes. Elle les expose, car toute coalition suffisamment forte pour compter est suffisamment visible pour être punie.
Choisir son protecteur
Si les puissances moyennes ne peuvent ni rester seules, ni former un pôle, ni se dissimuler au sein de coalitions ad hoc, elles doivent choisir un système plus vaste dans lequel s’inscrire. Cela n’exige pas une obéissance aveugle. Elles peuvent continuer à commercer largement et à dialoguer avec tout le monde. Mais sur les questions fondamentales de puissance — quelles armes acheter, avec quels pays partager le renseignement, quelles banques utiliser, sur quelles puces et plateformes cloud s’appuyer, à quels réseaux énergétiques se rattacher et quelles sanctions appliquer —, elles devront de plus en plus choisir un camp. L’équilibrage fonctionne lorsque les menaces sont lointaines et que les grandes puissances tolèrent l’ambiguïté. Il s’essouffle lorsque la rivalité se durcit et que les deux camps commencent à poser la même question : êtes-vous avec nous ou contre nous? Pour les puissances moyennes, le défi n’est donc plus de savoir comment éviter de choisir. Il est de savoir comment choisir un protecteur sans devenir un pion.
L’alignement n’est pas la soumission. C’est une stratégie permettant de transformer des atouts de niche en levier. Pris isolément, les actifs des puissances moyennes — ports, bases, outils de fabrication de puces, gisements miniers, industries de drones, chantiers navals — peuvent ne pas suffire à garantir la sécurité d’un pays. Mais au sein d’une alliance plus vaste, ces niches peuvent devenir des moyens d’obtenir ce qui leur manque: protection, renseignement, technologies, capitaux, accès aux marchés et influence sur la stratégie. Il ne s’agit pas d’échapper à la dépendance, ce qui est généralement impossible, mais de la rendre réciproque. Un pays qui se rend utile à une superpuissance peut devenir un partenaire que celle-ci consulte, arme, finance et défend.
Le Japon montre comment cela fonctionne. Comme l’a récemment expliqué Michael Green dans Foreign Affairs, Tokyo ne cherche pas à remplacer la puissance américaine en Asie; il cherche à se rendre indispensable à celle-ci. Le Japon fournit à Washington ce dont il a besoin pour rivaliser dans la région: des bases locales, des technologies, une capacité industrielle, des services de réparation navale, une production de missiles, une aide à l’organisation de coalitions et une légitimité régionale, en faisant apparaître la stratégie américaine moins comme une intervention extérieure que comme une coalition dirigée en partie par une grande démocratie asiatique. En échange, le Japon bénéficie de l’accès à la seule puissance suffisamment grande pour équilibrer la Chine, ainsi que d’une voix plus forte dans la manière dont cette puissance est utilisée.
La Finlande et la Suède ont fait un choix similaire en Europe. Elles ont rejoint l’OTAN non parce qu’elles auraient oublié comment se défendre, mais parce que la résilience nationale fonctionne mieux lorsqu’elle est soutenue par la puissance américaine. L’OTAN a gagné deux armées nordiques très capables, tandis que la Finlande et la Suède ont obtenu la protection de l’article 5. L’Australie, la Pologne, les Philippines et la Corée du Sud illustrent des variantes de la même logique : chacune renforce ses capacités nationales tout en devenant plus utile au sein d’un réseau dirigé par les États-Unis.
C’est pourquoi les alliances, contrairement à la plupart des organisations internationales de sécurité, fonctionnent réellement. Les organismes de sécurité collective, comme la défunte Société des Nations et les Nations unies, sont conçus pour demander aux États de défendre des règles abstraites — contre tout agresseur, en tout lieu, et qu’ils y aient ou non un intérêt direct. La géométrie variable est encore plus fragile: elle demande essentiellement aux États d’improviser au fur et à mesure que les dangers apparaissent. Les alliances, en revanche, sont beaucoup plus pratiques. Elles désignent la menace, mettent les capacités en commun, répartissent les rôles et établissent des habitudes de coopération avant que les crises n’éclatent. Leur ciment n’est pas la bienveillance universelle. C’est le danger commun. Ce n’est peut-être pas un facteur très noble, mais les États coopèrent plus sûrement lorsqu’ils savent contre quoi ils coopèrent.
Choisir le bon alignement n’est toutefois pas automatique. Les puissances moyennes ne devraient pas s’attacher aveuglément à l’État le plus puissant ou le plus familier. Elles devraient se poser une question plus difficile : quelle grande puissance menace le plus leur sécurité, leur prospérité et leur autonomie? Les réponses varieront. Certains États font face à une invasion. D’autres subissent une coercition économique, une dépendance technologique, une ingérence politique ou l’abandon par un protecteur peu fiable. Quelques grandes puissances moyennes, comme l’Inde, peuvent conserver davantage de marge de manœuvre que la plupart des autres. Mais à mesure que la rivalité entre grandes puissances s’intensifiera, même les puissances moyennes les plus solides devront décider de quel danger elles doivent le plus se protéger et quel système plus vaste leur offre le meilleur refuge.
Pour la plupart des puissances moyennes, il s’agit d’un choix entre plusieurs maux, mais il devrait être facile. Les États-Unis sont un protecteur de plus en plus difficile. Ils intimident leurs alliés par les droits de douane, les sanctions, les contrôles à l’exportation, les demandes d’accès militaire à leurs territoires et les brusques changements de politique. Mais ils offrent toujours ce qu’aucune autre puissance ne peut égaler: la protection de la seule armée capable de mener des guerres majeures loin de son territoire; l’accès aux marchés de capitaux les plus profonds du monde, au plus grand marché de consommation et aux principaux pôles d’innovation; et l’entrée dans un vaste club d’alliés riches et capables. Plus importante encore, la puissance américaine passe par des institutions démocratiques que les acteurs extérieurs peuvent parfois influencer. Les alliés peuvent faire pression sur le Congrès, mobiliser des entreprises, façonner les débats médiatiques et former des coalitions avec d’autres partenaires des États-Unis. Ils ne gagneront pas toujours, mais ils peuvent jouer.
La Chine offre un marché plus limité. Pékin peut construire des routes, financer des ports, acheter des matières premières et fournir des biens et des composants industriels bon marché. Pour certains États, cela est utile. Mais au-delà des prêts, des infrastructures et d’un levier contre l’Occident, Pékin offre peu: pas de parapluie sécuritaire, pas de monnaie de réserve ni de canaux politiques ouverts permettant aux partenaires plus faibles de négocier. Sa puissance fonctionne par encerclement. Elle finance le port, fournit les entreprises de construction, bâtit le réseau, transforme le minerai, inonde le marché d’exportations et cherche progressivement à acheter moins. Ce qui commence comme du développement peut devenir une vassalisation.
En définitive, les puissances moyennes ne peuvent pas choisir de vivre ou non dans un monde hiérarchisé. Elles doivent choisir la hiérarchie qui leur laisse le plus de marge de manœuvre. Le danger est de confondre la mise en scène de l’autonomie avec la substance de la puissance — de célébrer les sommets, les forums et les discours exaltants, tandis que les véritables leviers de l’argent, de la technologie, de l’énergie et de la force s’accumulent entre les mains des plus puissants. La sécurité ne viendra ni de l’isolement ni de la création de coalitions ad hoc, mais d’une négociation efficace au sein d’un système plus vaste. Les puissances moyennes ne sont pas des acteurs libres dans un monde horizontal. Mais elles peuvent encore prospérer en s’associant à une grande puissance dans un monde de plus en plus inégal.

