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En 2015, Isabelle Daunais faisait paraître chez Boréal Le Roman sans aventure, dont notre chroniqueur Simon Rainville résumait ainsi la thèse : le roman québécois n’intéresse pas le reste du monde, parce que son manque d’universalité relève de la vacuité de la condition québécoise, qui est une expérience du monde sans aventure.
Ces temps-ci, un roman, C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, publié aussi chez Boréal, portait l’espoir de faire mentir par son propos ce verdict. Malheureusement, son universalité relèvera d’une autre aventure.
Si notre roman n’intéresse pas le reste du monde, il en va tout autrement pour le roman carneysien de la politique canadienne. Avec sa prose raffinée de Davos et de Strasbourg devant le Parlement européen, Mark Carney est la « rock star » de la politique internationale.
Cependant, au pays, sa « stratégie de choc » – avec son Sommet sur l’investissement, regroupant le gotha du monde financier international, avec ses projets de loi (C-5, C-39), qui virent cul par-dessus tête toute la structure politique, environnementale, syndicale du pays – n’a pas troublé la quiétude des cinq aspirantes et aspirants au poste de premier ministre du Québec, lors de leurs trois débats. C’est la politique sans aventure, en feignant d’ignorer l’éléphant dans la pièce.
La lune de miel Fréchette-Carney
Soyons honnêtes. Le bout de la trompe de l’éléphant s’est pointé, lors du troisième débat, sous la forme d’un manque à gagner budgétaire d’un milliard de dollars, résultant de la «méga déduction» fiscale de 39 milliards $ accordée par Mark Carney à ses amis financiers pour les inciter à investir au Canada.
La première ministre Fréchette, mise devant le fait accompli – son partenaire canadien n’ayant pas jugé utile de la consulter – s’est dite « réjouie » de la mesure et s’est empressée – sous la recommandation de son patron, le ministre des Finances Éric Girard – d’« harmoniser » le régime fiscal québécois avec celui d’Ottawa. Surtout, pas de dissonance dans « l’harmonie » de la lune de miel Fréchette-Carney.
Jadis, dans ces temps lointains où il était péquiste, François Legault avait imposé le thème du déficit fiscal avec Ottawa. Tous les partis politiques avaient eu à se positionner. Aujourd’hui, tous les chefs sont regroupés en silence autour de sa dépouille.
Se retrouve également dans la fosse commune la revendication de l’augmentation des transferts en santé. Lors de l’adoption de la loi sur la santé en 1970, Ottawa s’était engagé à assumer 50% de la facture. Aujourd’hui, c’est 22%! Timide murmure des cinq candidats : « Nous nous contenterons de peu. »
Pas question non plus de souligner le fait que le gouvernement Carney a versé la somme mirobolante de 44 milliards $ en subventions aux géants – principalement américains – pétroliers et gaziers de l’Ouest canadien. Chut ! S’il-vous plaît, ne pas contester la riposte Carney aux tarifs trumpiens, même si ce n’est pas « dollar pour dollar » pour le Québec.
Le « trou d’un milliard »
Avec la découverte d’un « trou d’un milliard », pour employer l’expression de La Presse, Charles Milliard n’a pas osé répéter : « La fédération canadienne est la somme de toutes les provinces qui sont souveraines dans leurs champs de compétence. »
Mais, soyez rassurés, il applique scrupuleusement sa conception du fédéralisme pour sa promesse phare de créer 100 000 logements. Loin de lui, l’idée de demander une contribution fédérale.
Étant donné sa base électorale montréalaise, on s’attendrait à ce que Milliard exprime une quelconque inquiétude devant le pharaonique projet de Carney de développement d’un port en eaux profondes à Churchill sur les rives de la baie d’Hudson, dont la réalisation va court-circuiter le port de Montréal.
Pour acheminer pétrole, gaz naturel, grains, potasse, etc., en Europe, le projet implique la construction d’une route, d’une voie ferrée, d’une ligne électrique, d’un oléoduc et la présence de brise-glaces dans la baie d’Hudson. Le coût? Un astronomique 57 milliards!
Le déficit Duhaime
Éric Duhaime a imposé au PLQ, à la CAQ et au PQ le thème de la réduction drastique de l’État pour atteindre le plus rapidement possible – on ne sait trop pourquoi – le déficit zéro. Pendant ce temps, à Ottawa, l’ancien gouverneur des banques centrales canadienne et britannique multiplie les artifices fiscaux pour camoufler l’explosion du déficit fédéral.
Ottawa se vante de mener une guerre implacable contre la bureaucratie fédérale à coups de licenciements de fonctionnaires, mais, en sourdine, il remplace les postes supprimés par la création de nouvelles agences fédérales plus malléables (Transformation numérique Canada, Agence de l'investissement pour la défense, Institut canadien de la sécurité de l'intelligence artificielle, Maisons Canada).
Avec son État affaibli, Duhaime promet d’arracher des pouvoirs à Ottawa… dans le cadre d’une coalition avec les autres provinces. Il n’a pas remarqué que l’Alberta, la Saskatchewan et le Manitoba sont déjà les provinces chouchous de Carney, comme en témoigne la liste des grands projets.
Faudrait aussi lui rappeler ce qu’il est advenu du front commun des provinces du gouvernement Lévesque lors de la nuit des longs couteaux. Alors, bonne chance!
Solidarité… fédérale
Pour ne pas effaroucher son électorat fédéraliste, Québec Solidaire propose de « faire payer les riches » plutôt que de revendiquer des transferts fédéraux. Pour que le message soit reçu 5 sur 5, Ruba Ghazal est accompagné, lors des points de presse, d’Alexandre Boulerice, l’ex-député NPD, le parti le plus centralisateur au Canada.
QS se proclame le parti champion de l’environnement, mais n’a pas pensé, lors des débats, de dénoncer le projet Kino Aski LNG, qui prévoit la construction d’un gazoduc qui partirait de l’Ouest canadien pour rallier le port de Baie-Comeau en vue d’exporter du gaz naturel liquéfié vers l’Europe. Un projet de 23 milliards US, tel qu’il est inscrit dans la liste des grands projets de Carney.
On se serait attendu à ce que Ruba Ghazal, qui se targue de mentionner la nécessité d’inclure les Autochtones, chaque fois qu’il est question de l’indépendance – ce qui est fort bien – montre de l’intérêt pour ce projet d’oléoduc qui passe en territoire autochtone.
Le PQ « nouveau »
Étant donné son histoire, le Parti Québécois devrait, lui aussi, se sentir interpellé par certains grands projets figurant sur la liste de Mark Carney, particulièrement ceux qui touchent Hydro-Québec.
Pensons au Projet Mauricie de production d’hydrogène, au coût de 3 milliards US de capitaux, piloté par France Chrétien-Desmarais, qui suscite une vaste mobilisation citoyenne contre le développement de son parc privé de mégaéoliennes.
Dans le grand livre des projets Carney, on trouve également les centres de données, qui rencontrent une opposition grandissante à travers le monde. Il y a actuellement 72 sites de centres de données au Québec, qui appartiennent majoritairement à des intérêts américains. Douze autres centres de données sont en construction ou en voie de l’être. Aucun n’appartient à des intérêts québécois ou canadiens.
Les experts estiment que 25% des nouvelles capacités de production d’Hydro-Québec, telles qu’inscrites dans son Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) d’ici 2035, devront être consacrées aux centres de données si on veut répondre à leurs besoins énergétiques.
Encore là, motus et bouche cousue du côté du PQ. Dans le cadre de la préparation des référendums de 1980 et 1995, le Parti Québécois se faisait un devoir de tisser des liens avec les groupes mobilisés. Aujourd’hui, le mot d’ordre semble être de s’en éloigner.
Il en va de même avec les centrales syndicales. Les mots «travailleuses» et «travailleurs» ont disparu du vocabulaire péquiste et sont à peine audibles du côté de QS. Significativement, aucun des deux partis n’a jugé pertinent, lors du troisième débat, de dénoncer l’attaque en règle contre le droit de grève contenu dans le projet de loi « Bâtir un Canada fort » (C-39). Oui, c’est le Code du travail fédéral, mais des travailleurs québécois seront touchés.
Plus globalement, il n’y a aucune remise en question, par ces deux partis, de ce qui constitue la pièce maîtresse du projet de transformation du Canada de Mark Carney, soit la militarisation de l’économie.
Au contraire. Dans son Livre bleu, le Parti Québécois propose qu’un Québec indépendant adhère à l’OTAN, s’engage à se conformer aux objectifs définis par Trump pour l’OTAN et vise « une part des dépenses et des investissements militaires qui atteigne la cible des 5% par rapport au PIB à l’horizon 2035 ».
Somme toute, pourquoi contester Ottawa, pourquoi s’aventurer à sortir de notre torpeur, pourquoi ne pas continuer plutôt notre roman national sans aventure?
L’Empire britannique donnait le nom de « home rule » à cette gouvernance. On cède aux peuples colonisés les pouvoirs de proximité (santé, éducation, routes, etc.) et on réserve les pouvoirs régaliens (politique étrangère, défense, économie, etc.) au pouvoir central.

