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Le « modèle Bukele » fait des émules en Amérique latine. Présenté à l’étranger comme la démonstration qu’un pouvoir fort peut venir à bout de la criminalité, le président salvadorien Nayib Bukele, qui se présente comme un « dictateur cool », est cité en exemple dans plusieurs pays d’Amérique latine, dont la Colombie, le Honduras, l’Équateur et même Haïti.
Mais pour Marisela Ramírez, du Bloc de Résistance et de Rébellion populaire de l’El Salvador, cette image ne correspond pas à la réalité vécue par une partie importante de la population salvadorienne.
Invitée le 24 septembre au Centre St-Pierre à Montréal, à l’occasion d’une rencontre réunissant des représentants du Centre international de solidarité ouvrière (CISO), du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) et de l’Institut culturel Karl-Lévêque (ICKL) d’Haïti, Marisela Ramírez a dressé un portrait particulièrement critique de la situation politique, économique et sociale de son pays.
Son intervention a pris une résonance particulière lorsqu’un représentant de l’ICKL, Marc-Arthur Fils-Aimé, a établi un parallèle avec Haïti. Il a rappelé que certains, dans son pays, proposent de suivre l’exemple de Bukele pour combattre les gangs.
Concentrer le pouvoir, neutraliser les contre-pouvoirs
Pour Marisela Ramírez, la consolidation du pouvoir de Bukele s’est faite par étapes depuis son élection à la présidence en 2019. Une étape décisive a été franchie en 2021, lorsque son parti a obtenu la majorité absolue à l’Assemblée.
Cette majorité a permis au gouvernement de s’attaquer aux mécanismes institutionnels susceptibles de limiter son pouvoir. Des magistrats de la Chambre constitutionnelle ont été destitués et remplacés, tandis que des enquêtes portant sur des soupçons de corruption visant des responsables gouvernementaux ont été bloquées.
Elle considère également comme une rupture majeure la réélection de Bukele en 2024, alors que la Constitution salvadorienne interdisait deux mandats présidentiels consécutifs. Depuis mars 2022, le pays vit sous un régime d’exception qui suspend plusieurs garanties constitutionnelles.
Pour Marisela Ramírez, cette concentration du pouvoir a profondément modifié le rapport entre l’État et la population. Elle évoque notamment la possibilité pour les forces policières ou militaires d’entrer dans des domiciles sans mandat judiciaire et de procéder à des arrestations arbitraires.
Un modèle économique qui favorise les investisseurs
La transformation politique s’accompagne, selon la représentante du Bloc, d’une transformation du modèle économique. Trois secteurs ont particulièrement bénéficié des politiques gouvernementales : le système financier, les importations et la construction, où Bukele et sa famille ont des investissements importants.
À l’inverse, l’agriculture a été délaissée. Les petits et moyens producteurs ont vu leurs ressources diminuer, alors que le pays importe désormais une partie importante de ses aliments du Guatemala, du Mexique et du Nicaragua.
Marisela Ramírez décrit également un développement urbain et touristique profitant largement aux grands investisseurs. Elle souligne notamment les exemptions d’impôt accordées aux constructions d’édifices de plus de 30 étages et aux investissements touristiques, pendant que les services publics subissent des compressions.
En effet, plus de 20 000 emplois ont été supprimés dans le secteur de la santé et quelque 7 000 dans celui de l’éducation. Elle dénonce également la réduction des budgets consacrés aux besoins fondamentaux de la population et une augmentation importante du coût de la vie.
Le décalage entre les revenus et les besoins essentiels est particulièrement révélateur. Pour une famille, le coût mensuel du logement, de l’alimentation, des vêtements, de la santé et de l’éducation dépasse 525 dollars américains, alors que le salaire minimum se situe à 408 dollars.
Cela entraine une augmentation de l’insécurité alimentaire : certaines familles sont contraintes de sauter un ou deux repas par jour.
La sécurité au prix des droits humains
C’est toutefois sur le terrain de la sécurité que l’image internationale de Bukele est la plus solidement établie. Et c’est précisément cette image que Marisela Ramírez cherche à déconstruire.
Elle ne nie pas les changements survenus dans les quartiers populaires. Au contraire, elle reconnaît que les extorsions ont diminué et que les habitants ne sont plus confrontés à la même présence des gangs.
Mais elle refuse d’en conclure que le problème de la sécurité a été réglé. « La peur qui provenait des gangs est maintenant causée par les militaires et les policiers », affirme-t-elle.
Mme Ramírez avance le chiffre de 90 000 arrestations depuis l’instauration du régime d’exception et rapporte que des organisations de défense des droits humains estiment qu’une partie importante des personnes arrêtées sont innocentes. Elle évoque également des cas de torture, de disparitions forcées et de décès en détention.
La répression touche désormais les mouvements sociaux. Elle parle du retour des prisonniers et prisonnières politiques et de l’exil de dirigeants sociaux.
« En Haïti, on ne parle que de Bukele »
C’est précisément cette dimension qui a retenu l’attention de Marc-Arthur Fils-Aimé. Pour le représentant de l’ICKL, certaines pratiques décrites par Marisela Ramírez rappellent des épisodes du duvaliérisme et des Tontons Macoutes, notamment lorsqu’un policier peut pénétrer dans une maison sans mandat.
Son intervention a surtout mis en lumière un paradoxe : en Haïti, Bukele est présenté par certains comme un modèle pour combattre les gangs, alors que l’expérience racontée par Ramírez montre les conséquences dramatiques d’un régime qui a fait de la sécurité le principal argument de sa légitimité.
Marisela Ramírez reconnaît d’ailleurs que la perception de la sécurité a changé. Mais les crimes ont changé de nature. Les plaintes pour agressions sexuelles, violences et répression policière ont beaucoup augmenté par rapport à 2019. Elle souligne aussi le phénomène des disparitions, largement sous-documenté selon elle.
« Je ne sais pas si vous l'avez entendu, mais le Salvador a les deux plus grandes fosses clandestines de l'Amérique latine. Il y a des milliers de personnes qui sont disparues », a-t-elle souligné.
Pour la représentante du Bloc de Résistance et de Rébellion populaire, le principal danger est donc de confondre l’image exportée du « modèle Bukele » avec la réalité vécue par la population.
Pour Marisela Ramírez, le véritable enjeu dépasse largement la question des gangs. Il concerne la concentration du pouvoir, les droits humains, les services publics, les conditions de vie et la capacité des mouvements sociaux à s’organiser et à contester les politiques gouvernementales.
La solidarité comme réponse
Son message aux organisations de solidarité réunies au Centre St-Pierre était sans ambiguïté : il est essentiel de maintenir les liens internationaux, soutenir les personnes emprisonnées pour des raisons politiques, dénoncer les violations des droits humains et exercer des pressions auprès des instances internationales.
Au-delà du débat sur la sécurité, son intervention pose une question fondamentale : peut-on réellement combattre la criminalité en sacrifiant les garanties démocratiques, les services publics et les droits humains? Pour Marisela Ramírez, la réponse salvadorienne démontre surtout que la sécurité ne peut être dissociée de la justice sociale et de la dignité humaine.

