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L’auteur est éditeur.
À quelques jours d’une importante élection québécoise, l’épouvantail d’une ingérence américaine est brandi. L’objectif est d’ébranler les Québécois qui seraient tentés de voter pour un parti souverainiste et surtout pour le Parti Québécois.
Or, notre mémoire collective fournit toutes les informations pour nous prémunir contre de telles menaces, et ce, quelles que soient la source et la forme qu’elle prend. Aujourd’hui, ce n’est pas la même tactique qu’hier, mais l’objectif est le même : empêcher le Québec de devenir un pays libre et indépendant.
Pour la mémoire, voici un extrait du livre Référendum volé [1] sur la relation entre le Canada et les États-Unis dans la période précédant le référendum du 30 octobre 1995.
Alors qu’aujourd’hui, le gouvernement libéral du Canada se pose en défenseur des élections québécoises libres d’ingérence étrangère, en 1995, un autre gouvernement libéral se mettait à genoux pour implorer Washington de s’ingérer dans le débat référendaire en faveur du NON et de l’unité canadienne.
« C’est toujours surprenant de voir avec quelle facilité les nationalistes canadiens se tournent vers Washington dans leur combat contre l’indépendance du Québec. Antiaméricains primaires un jour, ils se mettent à genoux devant leur puissant voisin le lendemain aussitôt qu’il est question du Québec. Cette gênante génuflexion devant l’autorité de Washington n’est égalée que par les efforts déployés pour la banaliser et banaliser l’ingérence du pays duquel ils prétendent vouloir se distinguer.
« Entre février 1995 et la tenue du référendum, d’importantes autorités américaines en poste, dont le président Clinton, sont intervenues dans le débat sur l’avenir du Québec à au moins cinq reprises, sans compter deux séances de photo du premier ministre canadien et du président américain mises en scène surtout pour influencer le vote au Québec. Chaque fois, le contenu et les détails des interventions ont fait l’objet de consultations et de coordination par le bureau du premier ministre du Canada ainsi que par des membres de son Conseil des ministres, et toujours avec l’aide de l’ambassadeur américain à Ottawa, James Blanchard, qui, pendant le référendum, s’est transformé en une sorte de proconsul du Canada à Washington, jumelé à un missionnaire de l’unité canadienne.
« Tout le monde semble s’entendre, du moins chez les partisans du NON, sur le fait que l’intervention américaine a été l’un des éléments déterminants lors du vote du 30 octobre.
« Le lundi 23 octobre 1995, nous étions en difficulté, vraiment en difficulté, dit John Parisella, stratège du Comité du NON et chef de cabinet pendant de nombreuses années de l’ancien premier ministre Robert Bourassa. Dans la dernière semaine, il y a eu deux événements majeurs : l’intervention du président Clinton le mardi 24 octobre et la marche pour l’unité le vendredi 27 octobre. Avec un taux de participation frôlant les 94 %, il y avait des gens qui, normalement, ne votaient pas. Ces gens-là ne répondent pas nécessairement aux appels de la classe politique, c’est beaucoup plus profond que ça. Devant l’urne, ces gens se disaient : “Je ne pense pas que ça va bien aller. Ce gars du Sud (the big guy) [Clinton] ne pense pas que ça va bien aller. Et lui, c’est l’éléphant au sud!” Ce type de raisonnement va bien plus loin que la pensée politique sophistiquée, et c’est ce qui a fait pencher la balance dans la dernière semaine, ça et la marche de l’unité, le “love-in”.
« John Parisella n’est pas le seul à penser ainsi. John Honderich, qui dirigeait le quotidien The Toronto Star en 1995 et qui soutenait l’intervention du président américain, dit : “ J’ai toujours su que les Québécois avaient une fascination et du respect pour les États-Unis”. Le journaliste Lawrence Martin, dans sa biographie de Jean Chrétien, The Iron Man, accrédite également l’idée voulant que l’intervention de Clinton ait été un élément déterminant. Même son de cloche pour l’ambassadeur américain James Blanchard. (...)
« Que les interventions américaines aient influencé ou non le résultat, la façon dont elles ont été sollicitées et réalisées ainsi que leur contenu même mérite un second regard, pas seulement pour en savoir davantage sur les motivations des États-Unis, mais surtout pour mieux connaître le Canada et les motivations de ses dirigeants politiques.
« Voici la liste des interventions officielles: le 24 février 1995, visite d’État du président Clinton à Ottawa et discours à la Chambre des communes; le 18 octobre 1995, déclaration du secrétaire d’État Warren Christopher en compagnie du ministre canadien des Affaires extérieures, André Ouellet; le mardi 24 octobre, en point de presse Mike McCurry, porte-parole de la Maison-Blanche; le mardi 24 octobre, le président Clinton en point de presse aussi; le 30 octobre, Mike McCurry, porte-parole de la Maison-Blanche, dans un autre point de presse. À ces interventions officielles, il faut ajouter notamment la déclaration de l’ancien président George Bush père faite à la demande de l’ancien premier ministre du Canada, Brian Mulroney, aux alentours du 8 octobre et, bien sûr, le travail à temps plein pour le NON de l’ubiquiste ambassadeur Blanchard, qui reconnaît avoir été beaucoup plus actif que ses prédécesseurs.
« Signalons aussi la publication on ne peut plus opportune, le 5 octobre 1995, d’un document portant sur les implications de l’indépendance du Québec sur la politique commerciale des États-Unis, écrit par Charles E. Roh pour le compte du Center for Strategic and International Studies Americas Program de Washington et du Centre for Trade Policy and Law, de l’Université Carleton, à Ottawa. L’ambassadeur américain James Blanchard s’est fait le champion de ce document. »
Or, nous avons découvert après la publication du Référendum volé, grâce aux documents d’Option Canada, que cette recherche censée sérieuse a été payée secrètement par Option Canada, ce fonds occulté créé par le Gouvernement libéral du Canada pour financer en sous-main la campagne du NON. L’argent est passé par Centre for Trade Policy and Law, de l’Université Carleton, avant d’aboutir à Washington. Total : 8025$ en 1995, ce qui équivaudrait 15 600$ en $ 2026. (Voir Normand Lester et Robin Philpot, Les secrets d’Option Canada, Les intouchables, 2006, p. 46.)
[1] Robin Philpot Le référendum volé, 20 ans plus tard (Livres Baraka inc. 2015, pp. 163-166.) Publié avec la permission de Livres Baraka inc.

