Le miroir de la culture

Le portulan de l’histoire

2019/04/19

Les Québécois sont un peuple parce qu’ils possèdent une culture et ils partagent une culture qui leur est propre parce qu’ils forment un peuple. C’est une tautologie. Leur culture est distincte. C’est une évidence qui saute aux oreilles. Surtout en Amérique du Nord. 

Cela dit, être distincte n’est pas sa raison d’être. Elle nous permet de nous reconnaître entre nous et non de nous différencier. On est différents. C’est d’ailleurs à partir du moment où on sait qu’on l’est qu’on peut se permettre d’être « pas pareil », c’est-à-dire être semblable et différent. Donc, d’avoir une vraie culture qui traduit nos différences et qui permet à chaque auteur, par exemple, de se tailler, comme il se doit, une langue bien à lui dans la langue de tous.

Il en vaut de même pour les compositeurs, les musiciens, les chanteurs, les comédiens, les danseurs, les cinéastes et les artistes visuels. La culture est le seul moyen qu’on a découvert d’être seul ensemble et moins on est seul à être seul, plus on est ensemble. 

Avant d’être une culture, le Québec a été un mode de vie, un way of life qui a été reconnu comme tel très tôt dans notre histoire. Cinquante ans après notre arrivée, tous les visiteurs s’accordent pour établir une nette différence entre les Français et les Canayens, c’est-à-dire les futurs Québécois. 

Le passage du mode de vie à la culture s’est avéré laborieux. Ça nous a pris un peu moins de deux cent cinquante ans et il a fallu qu’un Britannique nous donne un coup de main en déclarant que nous étions un peuple sans histoire et sans littérature. Autrement dit, a-t-il écrit, ils ne sont rien de moins qu’un way of life. Ce qui, entre nous, était déjà beaucoup.

On aurait pu lui répondre qu’avec les problèmes politiques, les problèmes économiques et les problèmes du français – parce qu’avant la Capitulation de Montréal, on avait des problèmes avec les Français et après, avec le français. Bref, avec tous ces problèmes sur le dos, on avait manqué de temps pour s’occuper des problèmes de la culture en plusse. 

Ce n’est pas une réponse valable. On n’était pas sans s’en douter. Ni à l’époque, ni aujourd’hui. C’est pas plus facile d’avoir une culture que d’être un pays. Comme on ne savait pas comment faire ni l’un ni l’autre, on a laissé faire les autres pour le pays. Pour la culture, on a tenté de s’en faire une en imitant celle des autres. Mais on ne se sentait jamais à l’aise ni dans l’un, ni dans l’autre. Ni dans le pays, ni dans la culture.
 
Ça ne nous ressemblait pas ! Ni l’un ni l’autre ne correspondait à notre mode de vie, à notre way of life, à notre façon d’être. En tout cas, pas tout le temps. Seulement par moments. De temps en temps. Des p’tites vites !

Tout ça a duré près de cent ans. Puis, tout à coup, y’est arrivé comme une sorte de miracle. À partir de 1960, on s’est vu dans le miroir et on s’est reconnu. C’est ça la culture ! Y faut se voir pour se croire et une fois qu’on s’est cru, on se met à exister. Pis, on a le goût de se revoir tel qu’on s’est vu. 
 
Les premières fois qu’on se voit, on se trouve drôle. Ça donne le fou-rire. On se regarde de proche, puis on se regarde de loin, de face, de côté, de dos, on se détaille, on s’agrandit, on se rapetisse, on se fait des grimaces. Pis à un moment donné, on s’habitue et on a le goût de se voir autrement. On a le goût d’agrandir le miroir pour se comparer aux autres. Sans jamais se perdre de vue. C’est ça le miroir de la culture.

Évidemment quand on voyage, on ne peut pas emporter le miroir, d’autant plus qu’à force de l’agrandir pour mettre tout le monde dedans, il est devenu aussi grand que le monde entier. 

Y faut donc apprendre à se regarder dans le miroir des autres. Au début, on ne se voit pas, c’est à peine si on se devine. Ça prend toujours un certain temps avant que les miroirs s’habituent à une nouvelle image, à une nouvelle présence. Lorsqu’on se voit dans le miroir des autres, c’est comme si on ne s’était jamais vu. L’image est plus nette. On est plus beau. Plus intéressant. Ça se peut pu comme on se ressemble en mieux. Ce jour-là, on se rend compte que si on peut se refléter dans tous les miroirs, non seulement on a une culture, mais on est une culture. 

Pis là, on revient de voyage pour se rendre compte que la culture est en avance sur le pays. On a peut-être un presque pays, pour citer le docteur Ferron. Mais on n’est toujours pas un pays. C’est d’autant plus évident quand on est vraiment une culture. Peut-on être une culture sans le pays qui vient avec ? Pendant un certain temps, sûrement. Mais ses artisans et ses maîtres d’œuvre auront de plus en plus tendance à aller par le vaste monde pour obtenir la reconnaissance qui leur est due. Depuis déjà un bon moment, la culture québécoise traite de plain-pied avec ses égales. 
     
Du temps des monarques, l’histoire était un monument majestueux à̀ la gloire du roi. Du temps de l’Église, une cathédrale à la glorification de Dieu. Dans l’histoire moderne, elle se confond avec celle de la liberté. Du goût de la liberté, de la soif de liberté, de la perte des libertés. Celle des peuples, des nations et des individus. L’histoire de la liberté passe inévitablement par la libération de celles des églises et des rois.

À l’usage, toutes les libérations ne se révèlent pas libérantes. Les idéalistes se métamorphosent plus souvent qu’autrement en idéologues. Mais le goût irrépressible de la liberté, sa soif inextinguible, sa longue conquête, cent fois stoppée et cent fois reprise, cent fois donnée pour morte et cent fois revigorée par un nouveau printemps ; sa marche régulière et infatigable demeure la trame et le souffle même du récit de l’histoire moderne. 

La liberté n’attend pas son heure. Elle est dans toutes les heures. Elle n’a pas de date, mais dans l’histoire de tous les pays modernes, il y a un avant et il y a un après la liberté. Elle est multiforme, protéiforme et s’adapte à tous les âges et à tous les continents. Elle hurle de joie en monténégrin, grince des dents en Asie, gronde en Amérique du Sud, éclate dans le regard des populations qui l’espèrent, mais ne marche jamais au pas cadencé. 
Elle jure en basque, lâche une bordée de jurons avec l’accent irlandais ou écossais et sacre hardiment en québécois dans toutes les largeurs avec un char de chrisses six par banc qui tapent du pied comme des malades. Y’a rien qui peut arrêter une gigue qui est bien giguée ! à un moment donné, y as pu de pieds ! Pus de jambes ! On est libre comme l’air ! Comme une idée qui danse sur la pointe d’un clocher ou comme on dit, sur le toit du monde ! Libre dans sa tête ! La liberté n’est pas plus un monument qu’une cathédrale, c’est une danse ! 

J’entends avec de plus en plus d’agacement que nous sommes appelés à « faire un pays ». Pourquoi ? Le pays est déjà fait. Il est dans ses grosseurs comme on disait autrefois. On l’a fait sans le savoir, dès les premiers jours. Sans attendre la permission pour se mettre en train. Dès la deuxième génération, tout le monde en a témoigné. Les visiteurs encore plus. On n’a jamais cessé de « faire du pays ». 
Pour se « payser » comme on disait, il n’a pas suffi pas de découvrir le pays, de l’arpenter, de le défricher et de le peupler, on a dû l’imaginer et le rêver, non pas comme des Français, mais en français. Un rêve, d’ailleurs, fortement métissé au grand rêve indien.

Parfois, on a mis les bouchées doubles en parlant des deux côtés de la bouche : La réforme tranquille d’un bord, la révolution nationale de l’autre et swingne l’indépendance dans le coin de la boîte à bois ! 

La création d’un pays survient souvent longtemps après son accouchement naturel, comme nous l’enseigne l’histoire du monde et des civilisations. Un pays prend conscience de son existence quand il atteint l’âge de sa liberté. 

La culture nous a déjà fait une tête de pays, un corps bien constitué et une pointure de souliers format pays. Elle a l’âge de sa liberté. Ce n’est pas le cas du politique qui persiste à porter des souliers de province, un complet de province et un couvre-chef de province. 

La culture québécoise donne une voix et un visage au Québec, aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur. À l’exception du périmètre de l’Assemblée nationale où, règle générale, elle est sans visage et sans voix.