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L'aut'journal

412 - Inflation - Les gagnants, les perdants

Inflation : Avantage au capital

Les gagne-petit, les sans-emploi et les aînés écopent

Par Gabriel Ste-Marie

2023/06/04

La situation économique actuelle est inquiétante. La crise inflationniste laisse entrevoir le spectre d’une récession. Avec leurs outils conventionnels, les banques centrales et les gouvernements sont en quelque sorte piégés. En choisissant de lutter contre l’inflation, ils se trouvent à favoriser l’avènement d’une récession. L’inverse serait aussi vrai : stimuler l’économie pour éviter la récession contribuerait à alimenter l’inflation.

À ceci s’ajoute le risque de non-arrimage de leurs politiques. Si un gouvernement veut stimuler l’économie, il se trouve à annuler la politique de la banque centrale. Le prix à payer est alors élevé, mais le résultat n’est pas au rendez-vous. Tout cela dans le cadre d’une sortie de pandémie où l’endettement des ménages et des États est très élevé.

Les perdants et les gagnants

Comme dans chaque crise économique, ce sont les gagne-petit et le monde ordinaire qui en sortent perdants. Chaque crise contribue à accroître les inégalités. Les banques centrales ne s’en soucient guère et les gouvernements n’en font jamais assez. Par exemple, même si on assiste à une hausse des salaires, elle n’est pas suffisante pour contrecarrer la hausse généralisée des prix. Avec comme résultat, une diminution du pouvoir d’achat. La situation des personnes dont le revenu est fixe, comme les aînés, est davantage critique. Leurs rentes sont directement réduites par l’inflation.

De l’autre côté, de nombreuses entreprises engrangent des profits records. On peut penser aux pétrolières ou aux banques. De façon plus généralisée, le rapport de force est suffisamment déséquilibré pour inquiéter le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. Il observe que les entreprises de nombreux secteurs transfèrent intégralement les hausses de prix de leurs intrants dans le prix des produits ou services qu’ils vendent. Cela lui fait dire que le mécanisme normal de la concurrence n’opère pas. Même si le problème est beaucoup plus large, cela démontre que tant la Loi sur la concurrence que le Bureau de la concurrencent jouent mal leur rôle. Dans tous les cas, nous assistons à une asymétrie du rapport de force au bénéfice du capital.

Normalement, la réduction relative du nombre de travailleurs devrait permettre un rééquilibrage, mais il n’est pas observé. Avec le vieillissement de la population, le ratio de remplacement est d’un travailleur qui intègre le marché du travail pour deux qui le quittent. Selon l’économiste Nouriel Roubini, ce changement ne fait pas le poids face à plusieurs autres facteurs. 

Il fait notamment référence à la mondialisation de l’économie, à l’innovation technologique qui permet de produire plus avec moins de travailleurs, au manque de concurrence dans plusieurs secteurs avec la présence d’oligopoles, au déclin du pouvoir de négociation des travailleurs et des syndicats et à la force du pouvoir politique des élites financières et économiques. Ces facteurs renforcent l’avantage détenu par le capital. L’application grandissante de l’intelligence artificielle devrait continuer à accentuer ce déséquilibre.

Différents scénarios

C’est dans ce contexte que la Banque du Canada et les autres banques centrales choisissent des politiques monétaires restrictives. Leur objectif est de briser les anticipations inflationnistes pour revenir à leur cible de 2 % d’inflation annuelle. Une inflation contrôlée stabilise l’économie et permet ensuite une meilleure croissance. 

Pour ce faire, les banques centrales sont prêtes à contribuer à ralentir l’économie, voire à la plonger en récession, et tant pis pour les pertes d’emplois et la hausse du chômage. Selon leur raisonnement économique, c’est le moins pire des choix et plus on attend, plus le prix à payer sera élevé, c’est-à-dire qu’on aurait une plus importante récession et plus de pertes d’emplois. Avec sa politique monétaire actuelle, la Banque du Canada prévoit revenir à une inflation contrôlée en 2024 et anticipe trois trimestres de stagnation économique.

Selon certains économistes, comme Joseph Stiglitz, la politique monétaire se trouve limitée pour contrôler l’inflation dans plusieurs secteurs. La politique chinoise du zéro-COVID et ses confinements à répétition ne dépendent pas des taux d’intérêts. Même chose pour les mauvaises récoltes, la guerre en Ukraine, la pénurie de main-d’œuvre et dans une moindre mesure les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement. Son analyse l’amène à la conclusion que les banques centrales font payer un coût trop élevé pour l’objectif visé et que, encore une fois, les premiers à payer sont les gagne-petit et la classe laborieuse.

À ce genre d’arguments, Tiff Macklem et ses homologues rétorquent que si ces éléments font reculer l’offre globale, la demande générale actuelle se trouve aussi trop élevée, notamment en raison du fait que les gens ont repoussé leur consommation durant la pandémie jusqu’à maintenant, et qu’il est important de la ralentir pour contrôler la flambée des prix. Sans oublier l’importance de casser la spirale inflationniste.

Pour Nouriel Roubini, de toute façon, les banques centrales ne pourront pas mener leur lutte à l’inflation longtemps. Avec les niveaux élevés d’endettement actuel, il anticipe une récession plus importante conjuguée à une crise financière. Ceci forcerait les banques à revoir leurs politiques. Si ce scénario se réalise, tant l’inflation, la stagflation que l’endettement continueront de s’accroitre. Il explique que la situation sera particulièrement difficile pour les pays en développement, étant donné que leurs emprunts sont généralement libellés en devises étrangères.

Il est difficile de prévoir lequel des scénarios se réalisera : celui des banques centrales, avec une faible récession et un retour à une inflation contrôlée envisageable ou celui de Roubini, avec une crise économique et financière et une inflation persistante ? Les inquiétudes sont légitimes.

Dans tous les cas, face à ces risques, peu importe le scénario retenu, on ne peut que déplorer la passivité du gouvernement fédéral. 
Les sans-emploi et les aînés

Par exemple, face au risque de récession, il est urgent de réformer l’assurance-emploi. Ce stabiliseur ne joue plus son rôle d’assurer un revenu aux travailleurs qui perdent leur emploi. Six travailleurs sur dix qui perdent leur emploi ne sont plus couverts par ce régime. Les emplois atypiques et à temps partiel, souvent occupés par des femmes, et les travailleurs autonomes sont mal protégés. Le gouvernement nous promet sa réforme depuis sa première élection en 2015. Son dernier engagement était de mettre en œuvre la réforme l’été dernier. On attend encore.

Toujours pour réduire les inégalités, le gouvernement doit aussi mieux soutenir les aînés. S’il a bonifié la Sécurité de la vieillesse pour les 75 ans et plus, il délaisse les 65 à 74 ans qui n’ont ni économies ni de régimes de retraite privés. Souvent, encore ici, il s’agit de femmes. Il ne faut pas oublier qu’en période inflationniste, le gouvernement voit ses revenus augmenter. Sa politique de redistribution est loin d’y correspondre. L’occasion est aussi idéale pour mieux financer notre système de santé qui est à bout de souffle.

Pour rééquilibrer les rapports de force, le gouvernement doit en faire beaucoup plus. La légère ponction supplémentaire qu’il annonce vouloir effectuer auprès des banques est loin d’être suffisante. Il doit aussi briser les comportements oligopolistiques des firmes, s’assurer que les secteurs les plus profitables fassent leur part et commencer à réimplanter un minimum de justice fiscale en s’attaquant véritablement à l’utilisation des paradis fiscaux. Évidemment, tout cela n’est pas facile dans un contexte mondial de concurrence fiscale où les élites économiques et financières jouent les États les uns contre les autres.

Cela peut expliquer pourquoi le recours aux paradis fiscaux continue à prendre de l’ampleur. Nous y reviendrons.

L’auteur est député du Bloc Québécois