Le Québec et la guerre en Ukraine
Par Gilles Gagné
2023/12/02
Voici un petit ouvrage qui appartient à un genre littéraire dont on doit déplorer qu’il soit de moins en moins pratiqué. À l’heure des influenceurs, des chroniqueurs de leurs humeurs, des « coachs » de la gestion (financière ou morale) et des réseaux sociaux voués aux réactions épidermiques ou aux bonnes causes incontestables, les ouvrages de synthèse portant sur l’actualité et basés sur des enquêtes journalistiques sérieuses sont d’autant plus précieux qu’ils se font rares.
Un petit ouvrage, certes, c’est là sa qualité première, mais un ouvrage qui s’assigne une tâche aussi importante que difficile : jeter sur les « nouvelles » concernant la guerre en Ukraine – celles qui font la une des grands médias – l’éclairage apporté par les nouvelles spécialisées des pages diplomatiques et financières, celles qui contredisent « l’industrie du consentement » dé-ployée par les agences de presse du camp de la liberté, le nôtre supposément.
Pour ce faire, Pierre Dubuc s’appuie aussi sur des ouvrages de recherche fondamentale en histoire économique et politique, sur des rapports gouvernementaux, sur des bilans issus d’organismes internationaux, sur les mémoires de témoins et d’acteurs de premier plan, sur des enquêtes menées par des journalistes réputés ou sur les déclarations d’intentions des belligérants, autant de sources qui se trouvent ainsi vérifiées et pondérées les unes par les autres et mises au service d’une description du contexte général qui donne son sens à cette guerre en trompe-l’œil.
L’ouvrage de Pierre Dubuc est impeccablement économe. Il évite la rhétorique et les longs développements destinés à noyer le poisson et il reste plutôt sur la crête de la question centrale : quels sont les éléments essentiels de la situation internationale où s’inscrit ce conflit? L’ouvrage fait droit aux partis pris et aux émotions empathiques qui marquent le rapport des Québécois aux malheurs des Ukrainiens et il ne demande pas à cette compassion de se dédire quand il l’invite cependant à aller plus loin et à prendre aussi la mesure des grandes puissances, qui sont si promptes à aller tracer la ligne de leurs intérêts stratégiques respectifs dans la cour des Ukrainiens, au prix de la vie des autres.
Certes, il appartenait aux seuls Ukrainiens de répondre à l’invitation à joindre le camp de l’Ouest qui leur fut lancée de longue date, certainement avec une arrogance nouvelle à partir de 2008. Il se trouve cependant que l’invitation à joindre cette alliance militaire (l’OTAN) a provoqué depuis lors en Ukraine une révolution, un coup d’État, une guerre civile, une aggravation de la corruption et maintenant une invasion russe, prévisible et peut-être souhaitée en coulisse; des évènements qui ensemble ont fait de ce pays le théâtre d’un choc des civilisations soigneusement construit.
Il se trouve de plus que l’opération même qui prétendait faire valoir à tout prix la souveraineté nationale ukrainienne a aboli cette dernière en cours de route : désormais, plus rien ne peut se faire en Ukraine sans les milliards $ de l’aide militaire étrangère, sans les milliards $ des investissements étrangers destinés à la reconstruction, sans l’aval du Conseil de l’Europe, sans l’appui de la direction de l’OTAN et du Département d’État américain, sans le blanc-seing de ses alliés surpuissants et de ses parrains financiers et sans l’aide aux réfugiés dont dépend maintenant le tiers de sa population qui s’est repliée vers les pays limitrophes.
Quand la paix reviendra, car elle devra bien finir par revenir, le pauvre gouvernement ukrainien ne sera plus rien d’autre qu’un cas d’Indirect rule financier où, comme c’est déjà le cas dans le système international du capital, la souveraineté nationale servira simplement de cache-sexe pour une élite locale contrôlée à distance (et peut-être irréversiblement corrompue par le transit des milliards $).
Les rapports quotidiens nous assurent que tout va bien en Ukraine, que les Russes reculent et que la souveraineté nationale triomphera. À n’en pas douter, l’armée russe s’arrêtera quelque part et peut-être sera-t-elle repoussée. Il n’en est pas moins possible que les Ukrainiens aient déjà perdu le pays qu’ils défendent.
Une perspective québécoise
Synthétique et incisif, l’essai de Pierre Dubuc tient aussi sa valeur du fait qu’il adopte la perspective québécoise. Comme le signale l’auteur en conclusion, exemples historiques à l’appui, l’engouement initial des Québécois pour les « guerres justes » n’est jamais allé jusqu’à les détourner d’une attitude pacifiste de fond qui, à nouveau cette fois-ci, contraste avec le revirement militariste du gouvernement canadien.
« Que, spontanément, les Québécois aient manifesté leur appui à l’Ukraine n’est donc pas étonnant, écrit-il. Il était facile de s’identifier à une nation agressée par un ennemi beaucoup plus puissant, d’autant plus que la Russie et Poutine faisaient l’objet de campagnes de dénigrement depuis plusieurs années. Cependant, l’analyse que nous produisons dans ce livre devrait permettre une meilleure évaluation de la situation et de la responsabilité des forces en présence, mais, également, de l’avenir qui nous attend. »
Quand la ministre des Affaires extérieures du Canada saute carrément par-dessus le problème ukrainien pour situer (en mars 2023) l’action militaire canadienne dans la perspective d’un changement de régime en Russie, on peut être certain que les Québécois ne sont pas davantage favorables à cette déclaration de guerre « sans le nom » qu’ils n’étaient favorables à l’envoi des troupes en Afghanistan pour y enseigner les valeurs canadiennes.
La pédagogie militaire passe mal aux yeux des Québécois, surtout venant d’un parti politique qui a déjà envoyé l’armée au Québec pour contrer des rumeurs d’indépendance nationale imputées à Claude Ryan, René Lévesque et quelques autres!
Or, c’est précisément du côté de l’avenir qui nous attend, comme le dit l’auteur, que les enseignements de son analyse de la catastrophe ukrainienne sont les plus utiles à la réflexion sur la situation québécoise.
