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L'aut'journal

421 - Réanimer l'indépendance

Mise au point

La migration interprovinciale

Par Charles Castonguay

2023/12/02

La récente chronique de Frédéric Lacroix, « Il faut aussi parler d’immigration interprovinciale » (« L’aut’journal » no 420, octobre 2023), présente une analyse erronée de l’incidence de la migration interprovinciale sur la situation linguistique au Québec. 

L’auteur soutient que l’entrée au Québec de migrants en provenance du reste du Canada est un facteur important d’anglicisation du Québec. En appui, il présente le lieu de naissance des Québécois dont l’anglais est la « première langue officielle parlée », ou PLOP, et souligne que « parmi les anglophones du Québec […] 36 % étaient nés à l’extérieur du Canada et 11 % étaient nés au Canada hors Québec. On peut donc estimer que l’immigration interprovinciale [sic] équivaut environ au tiers de l’impact anglicisant de l’immigration internationale et est responsable d’environ les deux cinquièmes de l’anglicisation du Québec résultant de l’intégration à la communauté anglophone de personnes qui ne sont pas nées au Québec ». 

La provenance du deux cinquièmes ci-dessus n’est pas claire. La PLOP, aussi, est une construction douteuse. Plus de 52 000 Québécois avaient l’anglais comme PLOP en 2021, mais parlaient le français comme langue d’usage à la maison. Ce ne sont pas tous les angloplops, donc, qui exercent un « impact anglicisant » ou « anglicisent » le Québec.

Le principal défaut, cependant, de cette analyse est de ne retenir que le résidu du va-et-vient migratoire entre les provinces que représentent les angloplops du Québec qui sont nés dans le reste du Canada, ou ROC, sans considérer sa contrepartie, soit le nombre d’angloplops du ROC qui sont nés au Québec.

Il est notoire, en effet, que les échanges migratoires entre le Québec et le ROC se soldent au détriment de la population anglo-québécoise. En 2021, le Québec comptait 120 930 angloplops nés dans le ROC, alors que le ROC comptait 336 510 angloplops nés au Québec. À l’exact opposé, donc, de la conclusion citée ci-dessus, la migration interprovinciale exerce sur le Québec un effet largement désanglicisant.

L’auteur avance encore que « depuis plusieurs années, le solde migratoire interprovincial [du Québec] est de moins en moins négatif et le tamisage migratoire [c’est-à-dire le départ en surnombre du Québec des anglophones et allophones anglicisés] est en train de s’enrayer ». En guise d’appui, la chronique en version électronique renvoie au tableau « Migrations internationales et interprovinciales, Québec, 1961-2022 » sur le site de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

Or, ce tableau ne dit rien de la langue des migrants. Et plutôt que de devenir de plus en plus négatif, le solde migratoire interprovincial y évolue en dents de scie. Plus précisément, il fluctue en fonction de la conjoncture politique, avec des soldes plus négatifs quand le PQ est au pouvoir et moins négatifs au cours d’un règne fédéraliste.

On peut notamment constater, à l’aide du dernier recensement, qu’entre 2016 et 2021, période de déconfiture indépendantiste s’il en est, 46 820 angloplops ont déménagé du ROC au Québec, contre 50 715 angloplops qui ont migré du Québec au ROC, pour un solde migratoire négatif de seulement 3 895 angloplops. Le tamisage migratoire se poursuit, quoi, sauf à petit train.

L’auteur relève également en appui les récentes projections de la Société canadienne d’hypothèques et de logement. Il suffirait, pourtant, que le PQ reprenne du poil de la bête aux prochaines élections pour que la SCHL soit renvoyée à sa planche à dessin.

L’auteur identifie, enfin, le tamisage migratoire comme « le facteur principal qui a permis au Québec français de maintenir le poids démographique relatif des francophones en haut de 80 % pendant plus d’un siècle ». Nos aïeules doivent-elles donc aller se rhabiller? Sans parler de l’hémorragie historique de la population francophone du Québec au profit notamment de la Nouvelle-Angleterre. Dur à battre comme tamisage!