425 - Mulroney : le vrai bilan
Que déchiffrer dans la déclaration de Macron ?
Ukraine : vers des négos ou une escalade?
Par Pierre Dubuc
2024/05/23
Avec sa déclaration sur l’envoi possible de troupes de l’OTAN en Ukraine, le président français, Emmanuel Macron, a ramené au premier plan la guerre en Ukraine, éclipsée dans l’actualité depuis le 7 octobre par les événements à Gaza.
Des commentateurs ont minimisé, voire ridiculisé, la déclaration de Macron en mettant en évidence les réactions négatives des autres membres de l’OTAN.
Macron a eu beau jeu de rétorquer à ses contradicteurs que « beaucoup de ceux qui disent “jamais, jamais” aujourd’hui étaient les mêmes qui disaient “jamais des tanks, jamais des avions, jamais des missiles à longue portée” il y a deux ans. Ayons l’humilité de constater qu’on a souvent eu six à douze mois de retard. C’était l’objectif de la discussion de ce soir : donc tout est possible si c’est utile pour atteindre notre objectif ».
La déclaration de Macron a surpris parce qu’elle marquait un tournant de la politique française. Après l’annexion de la Crimée, il avait proposé de bâtir une architecture de sécurité avec la Russie et il avait, au début de la guerre, poursuivi pendant de longues semaines ses échanges téléphoniques avec Poutine en insistant sur la nécessité de « ne pas humilier la Russie ».
Aujourd’hui, le virage est à 180 degrés. Macron déclare maintenant souhaiter la « défaite de la Russie » et non plus seulement qu’elle « ne gagne pas la guerre ».
Le débat est lancé
Le débat est lancé sur l’envoi possible de troupes de l’OTAN sur le sol ukrainien. Il découle de l’échec de l’offensive ukrainienne et des succès de la contre-offensive russe, des pertes importantes de l’armée ukrainienne et de ses difficultés de recrutement, de même que d’une désaffection du soutien populaire.
Les insuccès militaires de l’armée ukrainienne entrainent un désintérêt américain – les Américains n’aiment pas les losers – qui alimente le courant dit « isolationniste », comme en témoigne le blocage au Congrès par les Républicains trumpistes d’une aide de 60 milliards $.
En fait, Donald Trump n’est pas un « isolationniste ». L’establishment américain – majoritairement démocrate – a caricaturé ses relations avec Poutine et sa déclaration voulant qu’il mettrait fin à la guerre en Ukraine en « deux jours ». Mais le fin fond de l’affaire est que Trump voulait faire alliance avec la Russie contre la Chine, tout comme Nixon s’était allié avec Mao pour contrer l’URSS.
Mais les différentes administrations américaines ont poursuivi leur plan d’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN, tout en sachant que c’était un casus belli avec la Russie. La guerre a eu pour effet de pousser la Russie dans les bras de la Chine, au grand déplaisir de plusieurs analystes et stratèges américains qui voient les États-Unis faire maintenant face à deux ennemis, tout en s’enlisant dans la guerre en Ukraine, alors que l’objectif prioritaire, affirmé depuis la présidence d’Obama, est un pivot vers l’Asie pour contrer la Chine.
Il n’est pas étonnant que, devant le fiasco de l’aventure ukrainienne – la Russie est à l’offensive, les sanctions ont été contournées, son économie ne s’est pas écroulée, sa machine de guerre fonctionne à plein régime – paraissent dans le New York Times des articles plaidant pour une négociation, un cessez-le-feu, avec Kyiv acceptant d’inévitables pertes de territoire. En un mot, d’en arriver à une solution à la coréenne.
Vers des négos de paix?
Mais, bien entendu, It takes two tango. Poutine n’a jamais été fermé à des négociations de paix. Au contraire, il avait proposé deux projets de traités aux États-Unis et à l’OTAN, l’un en décembre 2021 pour éviter la guerre, et l’autre avec l’acceptation d’un accord de paix avec Kyiv à Istanbul en avril 2022. Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont fait dérailler ces deux initiatives.
Récemment, dans une entrevue accordée à Tucker Carlson, Poutine a réaffirmé être prêt à entamer des négociations de paix.
Aujourd’hui, Poutine est en position de force en contrôlant 20 % du territoire ukrainien. Pour réduire ses ambitions à une éventuelle table de négociations, l’OTAN montre ses gros bras.
Se tient présentement le plus grand exercice de l’OTAN depuis 1988 et la fin de la guerre froide. Pas moins de 90 000 soldats des 32 pays de l’OTAN sont mobilisés, dans le cadre de l’opération « Steadfast Defender 24 », sur l’ensemble du Vieux Continent pour tester les capacités des armées alliées à déplacer rapidement des forces à travers tout le territoire afin de défendre le flanc oriental.
Désormais, des bataillons de l’Alliance sont déployés dans huit pays limitrophes de la Russie et de la Biélorussie. Ensemble, les alliés développent également un nouveau modèle de force, doté de 300 000 hommes rapidement mobilisables.
Pourrait bientôt être levée l’interdiction imposée aux Ukrainiens de lancer des frappes en profondeur sur le territoire russe. Des pressions sont exercées sur l’Allemagne pour qu’elle lève son refus de livrer ses missiles Taurus, qui permettraient de détruire le pont stratégique de Kertch en Crimée.
L’étape suivante pourrait être l’envoi de troupes de l’OTAN en sol ukrainien. Une menace qu’on laisse planer dans une « ambiguïté stratégique », selon l’expression de Macron.
La corruption : talon d’Achille de l’Ukraine
Comment amener l’Ukraine à la table des négociations? Bien sûr, en coupant les approvisionnements en armes. Mais, si cela ne suffit pas, il y a toujours la bonne vieille méthode, bien éprouvée, que constitue le dévoilement de scandales de corruption.
Avant le déclenchement de la guerre, l’Ukraine était déjà cataloguée parmi les pays les plus corrompus au monde. Zelensky a été élu sur la base de la promesse de faire le ménage. Manifestement, il ne l’a pas fait. Récemment, un reportage du journal Le Monde montrait que Zelensky était fort impopulaire dans sa ville natale, parce que celui-ci était toujours sous l’emprise des mêmes oligarques corrompus.
Il ne serait donc pas étonnant de voir dans les prochaines semaines ou les prochains mois des articles dans les principaux journaux américains faisant part de détournement de cargaisons d’armes par des oligarques ukrainiens.
Cessez-le-feu ou troisième guerre mondiale?
Nous émettons l’hypothèse, dans ce texte, que les événements actuels préfigurent un prochain cessez-le-feu en Ukraine, accompagné de négociations qui conduiraient à un armistice comparable au dénouement de la guerre de Corée dans les années 1950.
Mais il est aussi possible que le tout dégénère en escalade, qui pourrait conduire le monde à une troisième guerre mondiale.
Dans notre livre, Le Québec et la guerre en Ukraine (ERQ, 2023), nous avons montré que, derrière la guerre en Ukraine, se profilait un conflit, plus important, entre les grandes puissances pour le repartage du monde.
Dans cette perspective, il faut prendre au sérieux le réarmement en cours – l’objectif sera bientôt fixé à 3% du PIB –, le débat en Allemagne sur l’instauration du service militaire obligatoire… et les déclarations de Macron sur l’envoi de troupes de l’OTAN, donc du Canada, combattre la Russie sur le sol ukrainien.
À Ottawa, nos parlementaires, tous partis confondus, n’ont pas exclu l’envoi de troupes canadiennes en Ukraine.
