40 ans de lutte
Par Monique Pauzé
2024/05/23
L’aut’journal célèbre ses 40 ans d’existence. Un fait unique pour un journal entièrement indépendant de toutes subventions gouvernementales ou de publicités commerciales. Son directeur fondateur et rédacteur en chef, Pierre Dubuc, avec qui j’ai eu le privilège de travailler pendant de nombreuses années, est un homme engagé, rigoureux et généreux de partager toutes ses connaissances. J’ai beaucoup appris avec lui et je dois dire que, pour la défense du français, Pierre est implacable.
Autour du chiffre 40
Pour cette édition anniversaire, j’ai eu l’idée un peu folle de faire un texte autour du chiffre 40 puisque, après tout, pour faire face à la crise climatique, le Canada dit vouloir réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030 et atteindre la carboneutralité d’ici 2050.
C’est un peu loufoque de penser que le gouvernement Trudeau va réussir à réduire les GES de 40 % quand on sait que le secteur pétrolier et gazier est celui qui pollue le plus au Canada. On lui demande de faire un effort pour réduire de seulement 31 % ses émissions, alors que ses émissions globales ont augmenté au lieu de diminuer au cours des dernières années.
Les prévisions ne s’annoncent guère plus reluisantes. Alexandre Shields l’explique bien dans son article du Devoir de février : « Depuis 2005, soit l’année de référence utilisée par le fédéral pour son plan de lutte contre la crise climatique, les émissions de l’exploitation d’énergies fossiles au pays ont augmenté de plus de 40 millions de tonnes. Cette situation s’explique par “une hausse de 215 %” de la production des sables bitumineux, selon le bilan des GES de 2021. »
De plus, il faudra surveiller de près la mise en service prochaine du pipeline Trans Mountain qui, selon plusieurs experts, contribuera à propulser la production de pétrole à des niveaux records. Selon les analystes de S&P Global Commodity Insights, le nombre de barils de pétrole brut produit par jour pourrait passer de 4,8 millions à 5,3 millions d’ici la fin de 2024.
40 ans de désinformation.
Les pétrolières savaient, il y a 40 ans, que leurs activités avaient des effets néfastes pour l’environnement. Comme le révélait l’Agence France Presse : « Dès les années 1980, le grand groupe pétrolier ExxonMobil disposait de prédictions sur le réchauffement climatique d’une justesse remarquable, réalisées par ses propres scientifiques, et qui se sont révélées être précisément ce qui s’est produit plusieurs décennies plus tard. »
Qu’ont-ils fait? Ils ont tabletté les rapports, les ont cachés au public et ont entretenu un double discours sur les changements climatiques.
Bien entendu, les pétrolières souhaitent nous faire croire qu’elles ont changé et elles font des courbettes pour convaincre le gouvernement et la population qu’elles agissent pour contrer la crise climatique. D’ailleurs, les publicités de l’Alliance nouvelles voies, qui vantent les efforts de la capture et le stockage de carbone (CSC), me donnent envie de vomir.
Doit-on croire les pétrolières alors que, dès 2022, nous savions que des treize grands projets de CSC à travers le monde, dix avaient raté leurs cibles, deux avaient carrément échoué et le dernier avait été abandonné?
Doit-on croire les pétrolières quand un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), datant d’à peine quelques mois, nous met en garde contre cette technologie estimant qu’elle donne l’illusion que des quantités invraisemblables de capture de carbone sont la solution à la crise climatique mondiale?
La réponse à toutes ces questions est : non!
La taxe carbone
Les pétrolières n’ont qu’un seul but, extraire plus de pétrole et elles le font avec la bénédiction du gouvernement Trudeau. En effet, le fédéral a fait du CSC, un élément phare de son plan de décarbonation.
Si les libéraux mangent dans la main des pétrolières, du côté des conservateurs c’est tout aussi inquiétant, sinon plus. Que dire de l’intense opposition, accompagnée d’une campagne de désinformation, de Pierre Poilièvre et de sa troupe à la taxe carbone?
Les bureaux des députés reçoivent en ce moment un nombre croissant d’appels et de courriels de gens opposés à cette mesure. Bien entendu, nous prenons le temps d’expliquer que cette taxe ne s’applique pas au Québec, qu’elle est imposée dans les provinces et territoires canadiens où les exigences minimales du gouvernement fédéral pour réduire les émissions de GES ne sont pas respectées.
Au Québec, nous avons notre propre système de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre (SPEDE) pour lutter contre les changements climatiques, et ce, depuis 2013.
Un autre mensonge des conservateurs : ils affirment que la taxe carbone serait responsable d’une hausse majeure de l’inflation. Or, selon les projections de la Banque du Canada, la taxe sur le carbone contribue à seulement 0,1 % de l’inflation annuellement. Encore une fois, c’est une tempête dans un verre d’eau.
Heureusement, les citoyens et citoyennes – qui prennent le temps de nous appeler pour s’informer – comprennent et sont déçus d’être tombés dans le piège de Pierre Poilièvre. D’ailleurs, celui qui aspire à gouverner le Canada passe la majorité des journées dédiées à l’opposition à la Chambre des communes, sur la taxe carbone en brandissant parfois un simple sondage, parfois des chiffres tirés d’aucune source scientifique. C’est probablement parce qu’il ne trouve aucun autre argument pouvant tenir la route.
40 ans de militantisme
Heureusement, depuis 40 ans, il y a toujours eu des gens pour qui le sort de l’humanité pèse plus dans la balance que d’engranger des profits faramineux pour satisfaire des actionnaires. Plusieurs organisations environnementales ont vu le jour en réalisant la force potentielle de la mobilisation citoyenne pour la protection de l’environnement. Je tiens à les saluer aujourd’hui.
D’abord Greenpeace, fondée en 1971 par un groupe de personnes avec une vision d’un monde plus vert et plus pacifique. Depuis, l’organisme est devenu l’organisation environnementale la plus visible au monde avec des bureaux dans plus de 55 pays.
Dix ans plus tard, Nature Québec voyait le jour avec pour mission la conservation des milieux naturels et l’utilisation durable des ressources.
Équiterre, fondée en 1993, s’efforce depuis plus de 30 ans de trouver de nouvelles façons sobres en carbone de nous nourrir et de nous déplacer.
Dès ses débuts en 1989, la Fondation David Suzuki décriait les effets néfastes de certaines actions humaines sur la planète. La même année, des avocats mettaient leur expertise au service des citoyens et de l’environnement en fondant le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE).
La Coalition Eau Secours, dont j’ai été la vice-présidente, fêtait récemment ses 25 ans. Quand on sait que le Québec dispose de 3 % des eaux douces renouvelables de la planète et que près de deux milliards d’êtres humains n’ont pas d’accès à l’eau potable, il est primordial de prôner une gestion responsable de cette richesse.
L’automne dernier, nous avons eu la chance de célébrer le 15e anniversaire de la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine! qui regroupe une trentaine d’organismes militant pour un meilleur encadrement du secteur minier au Québec, tant au plan social qu’environnemental.
Bref, la crise climatique est bien réelle. Inondations, tempêtes, températures extrêmes, sécheresses, incendies de forêt, ces phénomènes s’accélèrent, mais tout n’est pas noir. Nous sommes nombreux à réaliser que nous n’avons plus le luxe d’attendre. Nous allons donc nous retrousser les manches, travailler ensemble et redoubler nos efforts pour que les climatosceptiques ne prennent pas les 40 prochaines années pour se réveiller.
L’autrice est députée du Bloc Québécois
