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L'aut'journal

432 - Bombe météo

Comment tenir tête aux géants du Web?

La contre-attaque est devenue une urgence démocratique.

Par Pierre Sormany

2024/12/04

L’auteur a été directeur de l’information à Radio-Canada
 

Alain Saulnier avait déjà fait paraitre, il y a deux ans, un appel à la résistance face à ce qu’il décrivait comme l’invasion « des barbares numériques ». Il y dénonçait la grande naïveté des autorités réglementaires canadiennes qui avaient décidé, en 1999, de ne pas soumettre les entreprises émergentes du Web au moindre contrôle, pour ne pas freiner l’innovation. Résultat : les Facebook, Twitter, Netflix et autres jeunes pousses du Web ont pu envahir notre territoire culturel sans résistance, une invasion menée sans armes, sans morts, mais néanmoins totale, et qui menaçait désormais notre langue, notre culture et nos médias.

Alain Saulnier récidive aujourd’hui. Mais ce n’est plus seulement la culture et les médias qui sont en jeu, constate-t-il. C’est la démocratie même qui est attaquée dans ses fondements. Le cas le plus évident est celui d’Elon Musk, l’homme le plus riche de la planète, qui a fait main basse sur l’ancien Twitter (devenu X) pour en faire un outil de désinformation et de promotion d’un libertarisme antigouvernemental. Après avoir largement contribué à l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, il est devenu chef d’orchestre de l’agenda politique républicain.

Il y a dans ce nouveau livre, Tenir tête aux géants du web – Une exigence démocratique (Écosociété, 2024), un portrait mis à jour de la domination des géants du Web et de leur refus de se plier aux lois nationales, en Europe comme ici. Pensons à la décision de Meta de bloquer sur Facebook et Instagram la diffusion du contenu journalistique, comme réaction à la loi C-18 qui cherchait à la contraindre de partager une modeste partie de ses revenus avec ceux qui paient très cher pour produire l’information. L’auteur traite aussi d’autres aspects sombres de l’explosion numérique, comme son empreinte environnementale désastreuse, son mode de diffusion « algorithmique » des contenus qui favorise la désinformation et les sujets clivants, en plus de sa mainmise sur le marché publicitaire.

L’auteur souligne quand même un certain réveil du côté des décideurs politiques. Certes, il est désormais trop tard pour empêcher les barbares numériques de nous envahir, car ils sont déjà implantés partout, mais nos gouvernements, tant à Québec qu’à Ottawa, préparent une riposte. Outre la loi C-18 sur le partage des revenus publicitaires qui a amené Google à verser 100 millions $ par an aux médias canadiens, on a aussi modifié le mandat du CRTC pour y inclure la réglementation du Web et entrepris une mise à jour de la Loi sur le droit d’auteur, une urgence devant les nouveaux entrepreneurs de l’intelligence artificielle qui s’estiment autorisés à piller toutes les productions sans en respecter les droits.

Mais ce réveil est fragile, avoue-t-il. Car le parti conservateur s’est opposé à toutes ces réformes au nom de la liberté d’expression, et promet de battre en retraite. Or, ce parti domine les sondages.

J’avais déploré, dans ma recension de l’ouvrage précédent, que Saulnier était un peu trop court quant aux solutions. Dans ce second ouvrage, il évoque plusieurs pistes. Mentionnons-en quelques-unes. Pourquoi ne pas suivre l’exemple de nombreux pays d’Europe qui ont imposé aux géants du Web des pénalités significatives concernant leurs pratiques monopolistiques? Pourquoi ne pas imposer aux multinationales comme YouTube ou Netflix des normes de découvrabilité des contenus culturels francophones ou autochtones? Pourquoi Québec ne décrèterait-il pas unilatéralement que tous les téléviseurs connectés vendus ici doivent obligatoirement afficher, dans leur page d’accueil, les chaines de télévision locales, au lieu de nous proposer Netflix, Prime, Disney ou Hulu? Pourquoi ne pas décréter que les dépenses publicitaires dirigées vers les plateformes ou des médias étrangers ne soient plus considérées comme des dépenses déductibles aux fins de l’impôt ? Cela pourrait favoriser le déploiement de nouvelles plateformes locales, ou forcer les géants multinationaux à créer des filiales locales qu’il serait plus facile d’encadrer.

Pour soutenir les médias d’ici, Saulnier propose aussi que l’État impose une redevance sur tous les types d’écrans (du téléphone au téléviseur), voire sur d’autres produits liés à cette explosion du Web (logiciels, microprocesseurs, câbles de branchement, consoles, etc.). Même une redevance modeste (pensons aux écofrais déjà imposés dans le marché des appareils) pourrait générer des millions.

L’auteur explore aussi de nouvelles approches de financement des médias qui puissent les affranchir des recettes publicitaires, à commencer par la Société Radio-Canada. « Un jour, il faudra bien que, comme société, on se dote d’une politique qui reconnait le fait que l’information constitue un bien public », écrit-il.

Il propose aussi une réforme majeure du CRTC pour y assurer une plus grande expertise sur les nouvelles plateformes et lui donner un pouvoir d’intervention face aux algorithmes des réseaux sociaux, et s’assurer d’une représentation plus grande des francophones et des autochtones, tant les enjeux culturels sont différents pour ces minorités.
 

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