La migration peut être une force positive
Un débat complexe et existentiel
2025/02/01
Cette phrase si simple, mais qui dissimule un débat complexe et existentiel, vient du livre « The Shortest History of Migration », par Ian Goldin, un économiste et expert en mondialisation à Oxford.
Son livre, sorti en juillet au Royaume-Uni et dont l’édition nord-américaine sera lancée à la fin janvier, fait partie d’une série qui vulgarise l’histoire de diverses questions complexes. Il s’agit d’une sorte de « Migration pour les nuls », mais plus étoffée et bien mieux documentée, pleine de photos, cartes et graphiques.
L’objectif de l’auteur est clair : « [Identifier] ce qui a fait migrer les personnes dans le passé et comment cela évolue dans le présent […] permet d’apporter un regard neuf sur les débats actuels autour des migrations. Des débats brûlants, mais peu éclairants. En comprenant mieux la migration, nous pouvons contribuer à façonner son avenir – et le nôtre. »
Des déplacements depuis le début des temps
Il nous propose donc un recul, un recul de 300 000 ans aux débuts d’homo sapiens en Afrique pour nous expliquer comment le monde a été peuplé. Un voyage qui vaut le détour. De l’Afrique, en passant par le Moyen-Orient, puis allant vers l’Europe à l’ouest et l’Asie à l’est, passant par le sud-est vers l’Inde et l’Indonésie jusqu’à l’Australie et traversant par le nord-est jusqu’aux Amériques.
À pied pendant des centaines de milliers d’années, les gens étaient surtout à la recherche des animaux et de l’eau fraîche. Le cheval (domestiqué il y a 6 000 ans) et l’invention de la roue (il y a 4 000 ans) ont permis de traverser des distances de plus en plus longues, en transportant des biens. On apprend que, même si l’arrivée de l’agriculture a donné lieu à un certain sédentarisme, les déplacements ont continué. En même temps, les centres urbains de commerce, lieux de rencontres des peuples, ont connu le développement et le progrès grâce à la coopération et au partage des diverses idées et expériences.
L’urbanisation et l’agriculture ont également donné lieu à des sociétés plus hiérarchisées et inégalitaires, mais l’histoire démontre que ce n’était en aucun cas inévitable.
Plus de déplacements forcés que volontaires
Goldin nous rappelle aussi que, depuis des millénaires, les migrations sont rarement le fruit d’un caprice de quelques individus. Il fournit moult exemples au fil des siècles et de tous les continents de déplacements forcés d’êtres humains pour travailler comme esclaves ou, quand l’esclavage n’était plus permis, en servitude sous contrat, pour soutenir des efforts de guerre et de reconstruction, ainsi que d’exils pour des raisons de religion ou d’ethnie et pour se débarrasser de ceux considérés comme « incompatibles » ou d’autres accusés de crimes.
« Les données historiques suggèrent que le travail forcé a été le mode de transaction de la main-d’œuvre le plus répandu dans le monde entier et à toutes les époques. À l’inverse, le travail libre – la main-d’œuvre obtenue grâce au libre consentement du travailleur, sans coercition psychologique ou physique – a été la voie la moins empruntée. »
Quelques chiffres pour mettre en perspective
Goldin présente des chiffres qui mettent en perspective les tendances actuelles. Il rappelle « qu’entre un cinquième et la moitié des migrants rentrent chez eux ou s’installent dans un pays tiers dans les cinq ans ». Alors que le nombre de migrants a augmenté parallèlement à la croissance de la population mondiale, la proportion de migrants est restée relativement constante – 3,6 % en 2020 contre 3,1 % en 1960 – et la population mondiale devrait atteindre son pic dans les 25 prochaines années. De plus, la vaste majorité de ces migrants se déplacent avec des documents de voyage légaux.
L’auteur met en lumière les bienfaits des migrations, qu’elles soient forcées ou volontaires. Il s’attaque au discours politique actuel qui exagère trop souvent les dangers perçus du mélange de personnes d’origines différentes, condamnant l’hypocrisie du recrutement des gens à travers le monde pour le combat ou le travail, et les départs forcés quand ils « ne sont plus utiles ».
L’importance d’une bonne gestion
En même temps, Goldin reconnait l’importance de bien gérer les migrations. Il note qu’il n’y a pas de cadre international pour les réfugiés climatiques. Il nous met en garde contre les politiques trop restrictives ou de construction de murs. Ce type de politique ne marche tout simplement pas et est souvent contre-productif. Il peut laisser les sociétés avec plus de migrants et rendre la gestion des migrations plus difficile. Les lois plus dures conduisent également à une augmentation de la migration sans papiers et non réglementée. Il reconnait qu’il faut prévoir les effets des migrations sur le logement, d’autres services publics et l’économie.
Trois propositions de gestion dévoilées
Cette année, le mois d’octobre a été particulièrement riche en propositions de gestion de l’immigration en provenance du milieu politique. Examinons brièvement les diverses propositions.
Le gouvernement fédéral
Le gouvernement libéral canadien a décidé, il y a neuf ans, sans aucune consultation, de réorienter son système d’immigration à une étape, reconnu sur la scène internationale comme une réussite, vers un système à deux étapes, c’est-à-dire une arrivée au pays avec un permis temporaire pour ensuite demander la résidence permanente.
Il n’a mis aucun plafond sur le nombre de permis temporaires délivrés, mais a maintenu un plafond sur le nombre de visas de résidences permanentes qui ne correspond pas du tout à l’immigration temporaire. Les conditions d’admission temporaire n’étaient aucunement alignées avec celles des admissions permanentes et, sans surveillance, la majorité des personnes à statut temporaire se trouvaient dans des postes à bas salaire.
Pendant ce temps, Trump a été élu en 2016 avec une promesse de déportations et la fin de programmes protégeant certaines personnes immigrantes aux États-Unis. Il y a eu automatiquement une augmentation importante du nombre de demandeurs d’asile arrivant du nord-est du pays, donc à la frontière du Québec, par le fameux chemin Roxham.
Le résultat : plus de 3 millions de résidents non permanents (RNP) au pays au 1er juillet cette année, 588 000 au Québec.
Le 24 octobre dernier, le ministre canadien de l’Immigration, Marc Miller, a annoncé un renversement total. Il met des plafonds sur certains permis temporaires et baisse de manière drastique les plafonds pour l’immigration permanente. Il annonce pour 2025 autour de 80 000 visas de résidence permanente dans la catégorie économique réservés hors Québec aux personnes avec un statut temporaire qui rencontreront ces conditions qui n’ont pas été encore précisées.
Selon les calculs du fédéral, ces cibles sont dépendantes du départ avant la fin de cette année de 588 000 résidents non permanents et de plus de 1 000 000 pour chacune des deux années suivantes. Questionné sur l’élection de Trump et son discours encore plus anti-immigrant qu’en 2016, le gouvernement canadien nous assure qu’il se prépare pour un autre afflux de personnes immigrantes fuyant les États-Unis, mais ne veut pas nous décrire les précautions qui sont mises en place, pour des raisons de sécurité.
Il est important de noter que le ministre Miller n’a pas justifié les nouvelles cibles. Il n’y a rien dans les annonces qui fasse un lien entre ses chiffres et la capacité d’accueil, par exemple le nombre les mises en chantier d’habitations, les services provinciaux de santé, d’éducation, les services de garde, ou même les besoins spécifiques du marché du travail.
Le Parti Québécois
Le lendemain, le 25 octobre, le Parti Québécois a rendu public sa position sur l’immigration. Lui aussi sort des cibles pour l’immigration permanente et temporaire sans aucune suggestion sur la façon de mesurer la capacité d’accueil. Il vise 35 000 admissions permanentes, affirmant que c’était le nombre au début des années 2020 quand, semble-t-il, tout était sous contrôle. Ça doit donc être le bon nombre.
D’abord, le Québec a connu 37 000 admissions permanentes en 2001 ce qui représentait 0,5 % de la population. Cette même proportion aujourd’hui donnerait plus de 45 000 admissions. Mais peu importe, le chiffre en 2001 était arbitraire et celui proposé par le PQ l’est tout autant.
Même constat pour le nombre de RNP. Le PQ veut le réduire de moitié. On sait très bien que le nombre actuel n’a pas fait l’objet d’une planification. Comment donc est-il arrivé à la conclusion que la moitié serait le chiffre magique?
Au-delà du nombre de personnes qui devraient être admises, le document du Parti Québécois ne révèle pas sa position sur le système d’immigration à deux étapes, un virage qui nous a mis dans le pétrin actuel. Il n’aborde pas la question de la grille de sélection que le gouvernement a décidé d’abolir. Si le nombre d’admissions d’il y a plus de 20 ans était parfait, que pense le parti du système de sélection en place à ce moment?
La CAQ
Enfin, le 31 octobre, huit semaines après sa nomination comme ministre de l’Immigration, Jean-François Roberge a déposé, comme il est exigé par la Loi sur l’immigration au Québec, son Plan annuel d’immigration 2025 qui fait partie de la planification pluriannuelle 2024-2025 déposée par sa prédécesseure à l’automne de 2023.
Rappelons que le gouvernement du Québec suit aussi depuis plusieurs années une politique d’immigration temporaire sans plafond, ce qui a contribué à la croissance importante des résidents temporaires travaillant généralement à bas salaire sur son territoire. L’annonce du ministre Roberge vise également à renverser cette tendance.
Il est, de toute évidence, téméraire pour un gouvernement de ne pas mettre de plafond sur certaines initiatives. Dans le plan de 2024, la ministre Fréchette a annoncé le retrait de tout plafond sur le Programme d’expérience québécoise – volet diplômé, en vue de prioriser la sélection des étudiantes et étudiants internationaux francophones. Il a été estimé que ça donnerait lieu à entre 7 200 et 9 200 personnes sélectionnées. En fait, le gouvernement s’attend maintenant à en avoir sélectionné 14 500 avant la fin de cette année et il a assez de demandes en inventaire pour en sélectionner un autre 4 500 à 5 700 en 2025.
Établir des programmes sans plafond va à l’encontre de l’objectif du système Arrima mis en application en 2018. Ce système, comme le programme Entrée express, au niveau fédéral, a remplacé un système de traitement des dossiers par ordre chronologique. Le nouveau système permet d’identifier en amont les dossiers les plus prometteurs et de contrôler le nombre de personnes qui sont invitées à faire une demande d’immigration.
Cette mesure devait permettre de beaucoup mieux contrôler le nombre et les critères des dossiers et de les traiter plus rapidement. Un programme sans plafond exige le traitement de chaque demande présentée. Si on ne prévoit pas les ressources nécessaires, les inventaires augmenteront et les délais de traitement s’étireront.
Se préparer pour une nouvelle façon de faire
On ne peut pas caractériser ces propositions de gestion de l’immigration comme de brillants modèles.
Cela étant dit, le ministre Roberge est tenu de déposer une nouvelle planification pluriannuelle avant le 1er novembre 2025 avec l’obligation de consultations préalables. Il a annoncé que la prochaine planification inclura l’immigration temporaire. Les règles et les façons de faire risquent de changer de manière significative à la suite de ces consultations, exigeant des modifications réglementaires et peut-être législatives.
Des systèmes informatiques devront être ajustés. Il est nettement préférable de baisser le plus possible le nombre de demandes en cours de traitement selon les règles actuelles avant de lancer des programmes avec de nouveaux critères de sélection et de nouvelles cibles.
Pour réussir ce défi de gestion, le ministre propose de devancer au printemps 2025 les consultations qui auraient normalement eu lieu à la fin août, pour arriver avec la nouvelle planification pluriannuelle avant la fin juin. Entretemps, il a arrêté de recevoir de nouvelles demandes dans le programme PEQ-diplômés et de lancer des invitations de demandes d’immigration dans le programme régulier de travailleurs qualifiés, dont le nom et les conditions allaient changer ce mois-ci, incluant l’élimination de la grille de sélection.
La grande inconnue est de savoir si la prochaine planification sera moins arbitraire que les précédentes. Les consultations vont-elles permettre de mieux saisir les objectifs de notre politique d’immigration et d’établir des orientations basées sur des données pertinentes? Allons-nous mieux prévoir les conséquences des décisions prises?
Les consultations promises dans les prochains mois seront-elles à la hauteur du défi lancé par Goldin? L’auteur nous rappelle que les migrations sont normales et inévitables et tire des leçons de l’histoire pour favoriser un ensemble de politiques et de pratiques plus humaines et plus efficaces pour garantir que les pays, les communautés et les migrants eux-mêmes en récoltent les avantages.
Pour y arriver, nous dit-il, il faut mener une « conversation mature et fondée sur des faits, sur les avantages et les inconvénients de la migration », qui reconnait les craintes et corrige les perceptions erronées.
Et puis, presque comme pour jeter le gant et comme s’il avait notre contexte québécois à l’esprit, il propose une citation d’une allocution de Robert Putnam : « Le principal défi pour les sociétés modernes en voie de diversification est de créer un nouveau sens, plus large, du “nous”. »
