434 - Patriotisme dans les allées
L’achat chez nous de Legault
Une recrue pour la Ligue nationale d’improvisation
Par Sylvain Martin
2025/02/28
L’auteur est syndicaliste
Le 2 février s’ouvrait une nouvelle saison de la LNI (Ligue nationale d’improvisation). Quelques jours plus tard, lorsque j’ai entendu François Legault et lu les comptes rendus de sa déclaration ministérielle concernant les conséquences et les solutions possibles pour faire face à la guerre tarifaire avec les États-Unis, je me suis dit que notre « bon » premier ministre nous avait servi une autre improvisation de son cru.
Ce n’est malheureusement pas la première fois que des observateurs de la scène politique qualifient d’improvisation les sorties du gouvernement de la CAQ.
Dans sa déclaration, M. Legault y est allé de belles phrases toutes faites, sorties du credo de la droite comme : « Le Québec est ankylosé par le manque de productivité, la surrèglementation, la bureaucratie et la taxation. »
Il est particulièrement ironique d’entendre le premier ministre se plaindre de la bureaucratie alors qu’il vient de créer deux nouvelles structures bureaucratiques, Santé Québec et Mobilité infra Québec, qui reprennent les fonctions de ministères existants.
Le précédent de la COVID
Mais ce qui m’a le plus interpelé dans l’improvisation de M. Legault, c’est cette rhétorique déjà utilisée pendant la pandémie sur l’achat québécois. Papa Legault nous a à nouveau demandé de nous serrer les coudes et d’acheter des produits québécois! Wow! Quelle idée innovante qui va sauver l’économie du Québec!
M. Claude Erb, représentant des fermes de proximité de l’UPA en Estrie, n’a pas tardé à réagir à cette invitation en la qualifiant « d’hypocrisie et d’opportunisme »! M. Erb a rappelé à M. Legault que, pendant la pandémie, la même invitation avait été faite au peuple québécois et que les 1 400 fermes de proximité de l’Estrie (Les fermes de proximité sont de petites fermes dédiées à un commerce local avec un revenu brut annuel pour la plupart du temps inférieur à 100 000$) avaient répondu à l’appel pour offrir des produits de qualité à la population de l’Estrie.
Afin de pérenniser cette offre locale, ils ont demandé l’aide du gouvernement, entre autres pour des programmes de soutiens financiers dédiés aux petites productions, avec une règlementation adaptée à leur situation. Par exemple, en leur donnant accès à une assurance récolte en mesure de les soutenir en cas de mauvaises conditions météo.
Toutes ces demandes sont restées lettre morte. Comme vous pouvez le constater, il faut plus qu’un beau discours de Papa Legault pour que l’achat local fonctionne. Il faut que le gouvernement légifère dans ce sens, entre autres en aidant les fermes de proximité, mais également avec une politique d’étiquetage des aliments permettant de voir facilement la provenance des produits.
J’ajouterais, sans vouloir diminuer la portée d’une déclaration de notre « bon » premier ministre, qu’une bonne campagne publicitaire serait utile pour changer durablement les habitudes de consommation des Québécoises et Québécois.
En matière d’achat chez nous, remplir notre panier d’épicerie de denrées québécoises est ce qui est le plus facile à faire. Pour les autres achats, nos vêtements, nos meubles, téléviseurs, ordinateurs, articles ménagers ou voitures, c’est une autre paire de manches. En fait, c’est très difficile, voire même parfois impossible.
L’exemple de Novabus
Il y a une quinzaine d’années, j’ai travaillé à élaborer une politique d’achat canadien pour l’acquisition d’autobus destinés au transport urbain. Cela avait été rendu nécessaire parce que des membres de notre syndicat, qui travaillaient chez Novabus, avaient appris que leur entreprise devait s’installer aux États-Unis afin de pouvoir vendre des autobus à des villes américaines.
Novabus devait se conformer au fameux « Buy American Act » qui, à ce moment-là, exigeait un contenu américain d’au moins 60% dans les autobus vendus aux villes américaines. Un drapeau rouge s’est vite levé pour les travailleuses et travailleurs québécois de l’entreprise. Qu’est-ce qui empêcherait l’entreprise de fabriquer tous ses autobus aux États-Unis et de les vendre ensuite aux villes canadiennes, puisque le « Buy Canadian Act » n’existait pas?
Les membres de notre syndicat craignaient, avec raison, de perdre leur emploi. Nous avions alors décidé de mener une campagne auprès des différents paliers de gouvernement pour réclamer une politique de contenu canadien et québécois pour tous les achats publics.
Nous avions des arguments de base solides. L’exemple de Novabus démontrait très bien que les entreprises canadiennes et québécoises n’avaient pas d’autre choix que de s’installer aux États-Unis pour avoir accès au marché américain. Il était aussi possible que certaines d’entre elles, qui étaient déjà présentes de ce côté-ci de la frontière, décident de s’installer de l’autre côté et qu’elles réduisent ou même cessent leurs activités au Canada ou au Québec.
Finalement, il était tout à fait normal que nos taxes et nos impôts servent à créer et maintenir des emplois chez nous. Cependant, le talon d’Achille de notre campagne résidait dans le calcul du pourcentage de contenu canadien ou québécois d’un produit.
Définir un contenu québécois
D’abord, il nous fallait définir ce qu’est un contenu québécois. Tous les produits que nous consommons ont été conçus, fabriqués, assemblés et distribués dans un ou plusieurs pays différents. Alors, comment déterminer le contenu québécois ou canadien d’un produit?
Si je prends l’exemple d’un autobus, le moteur, les roues, les sièges, soit toutes les composantes de la structure, peuvent avoir été fabriqués dans plusieurs pays différents. Même l’assemblage de l’autobus peut se faire dans des pays différents. Par exemple, chez Novabus, la structure du squelette de l’autobus était montée à l’usine de St-François-du-lac au Québec et l’assemblage final à l’usine québécoise de St-Eustache ou à l’usine américaine de Plattsburgh.
Pour la petite histoire, nous avions réussi à sensibiliser les différents paliers de gouvernement à notre cause, sans toutefois que cela mène à la création d’un « Buy Canadian Act » ou d’un « Buy Québécois Act ». Novabus a finalement mis fin à son aventure américaine et est restée au Québec.
Cela démontre bien qu’il faut beaucoup plus qu’un discours de politicien pour que nous puissions effectuer des achats canadiens ou québécois. Si nos gouvernements veulent réellement favoriser l’achat local, ils devront élaborer des politiques claires, comme une politique d’achat publique avec une exigence de contenu local et que soit élaborée une grille d’analyse afin de s’entendre sur ce qu’est un contenu canadien ou québécois.
Monsieur Legault, suite à ce que j’ai lu et entendu de votre improvisation sur l’achat chez nous, je dois vous imposer deux punitions. Une première pour « cliché » en improvisation, un cliché étant une idée banale reproduite à plusieurs reprises ou l’utilisation facile ou peu subtile d’un référent.
L’autre punition est pour cabotinage. Le cabotinage, c’est lorsqu’un joueur tente de s’attirer la faveur du public afin d’obtenir leurs votes.
