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L'aut'journal

434 - Patriotisme dans les allées

Le politique et le réel

Le Québec et l'usure philosophique des nations et des hommes

Par Simon Rainville

2025/02/21

« L'intérêt pour Machiavel renaît toujours dans l'histoire au moment où s'annoncent les tempêtes, car il est celui qui sait philosopher par gros temps. Si on le relit aujourd'hui, c'est qu'il y a de quoi s'inquiéter. Il revient : réveillez-vous. » C’est ce qu’écrivait, dans Un été avec Machiavel, l’historien Patrick Boucheron en 2016, l’année même où Donald Trump déversait sa haine sur les États-Unis pour la première fois. Nous étions encore loin de nous douter que l’orage d’acier qui s’abattait sur nos voisins du Sud se transformerait, huit ans plus tard, en typhon mondial.

À quoi peut bien servir la philosophie à une époque comme la nôtre? Elle sert certainement à réfléchir, mais réfléchir à quoi et pour quoi? Il semble contre-intuitif de s’en remettre à la philosophie alors que l’état du monde appelle à l’action.

L’apolitisme

Cela est d’autant plus difficile à décortiquer pour un peuple qui n’a pas l’habitude de penser en termes politiques. On ne compte plus les auteurs qui ont cherché à analyser ce que l’on appelle « l’apolitisme » du Québec. Résumé à grands traits, l’apolitisme serait notre propension à ne jamais penser le monde politiquement. Toutes les opinions sont des idées sans grande prise sur la réalité matérielle, et les conflits d’intérêts et de visions du monde sont réduits à des débats culturels de l’ordre de l’idéalisme.

Le Québec, encore plus peut-être que le Canada, est tétanisé devant les frasques de Trump. Comme si l’on venait de découvrir que Washington est belliqueux et impérialiste, que les rapports de force existent réellement. Si le colonialisme feutré du Canada envers le Québec échappe à l’analyse de la plupart des Québécois depuis deux siècles et demi, la violence économique effective et la menace de violence politique et militaire des États-Unis ne peuvent pas être niées. Même le plus profond des apolitismes ne peut être complètement myope.

La philosophie comme pratique du monde

Roger Payette et Jean-François Payette ajoutent leur voix à la longue tradition de critiques de l’apolitisme en cherchant la racine philosophique de cette propension québécoise. Dans Le Québec et l’usure philosophique des nations et des hommes (PUL, 2024), les essayistes argumentent que le fait que le Québec n’ait jamais développé une tradition philosophique propre se répercute jusque dans sa capacité à appréhender la réalité du monde, qu’ils nomment « l’être ». C’est ce qui expliquerait notamment que le Québec soit le seul endroit en Amérique à ne pas être devenu indépendant.

Selon eux, les Québécois cherchent dans la lecture de la philosophie seulement ce qui valorise leur particularité plutôt que ce qui les rattache à la condition humaine entière. Ceci fait en sorte qu’ils sont incapables de chercher à atteindre l’universel, occupés qu’ils sont à perpétuer leur petite réalité locale.

Les auteurs y vont de plusieurs belles fulgurances contre le multiculturalisme et le néolibéralisme. Ils analysent la Révolution tranquille comme une « réforme provinciale » qui n’a en rien altéré la réalité du pouvoir canadien, puisqu’elle a joué selon les règles canadiennes. Ils avancent plusieurs arguments intéressants et synthétisent plusieurs idées qui jalonnent notre histoire intellectuelle, que je partage pour l’essentiel.

Mais, en fin de compte, les deux auteurs arpentent des voies passablement défrichées et le livre nous laisse sur notre faim. S’il montre bien que le Québec ne cherche pas à vivre pleinement la condition humaine, que devrait stimuler la fréquentation philosophique des questions universelles, il n’en explique pas les raisons.

La chair de l’histoire

Les deux Payette ont certes écrit, dans Ce peuple qui ne fut jamais souverain, que le fondement de notre condition politique se trouve dans le fait que nous n’avons jamais eu un pays à nous, que nous n’avons jamais eu à prendre les décisions qu’implique le contrôle politique. Ils n’ont cependant jamais montré les conséquences de cette particularité dans l’ordre de « l’être », pour reprendre leur terminologie.

Ils reviennent en quelque sorte eux-mêmes au péché originel québécois. Ils dénoncent, dans le monde des idées et des idéologies, une question éminemment matérielle. Le fait de ne pas avoir été souverain tire sa source encore plus loin dans le temps que le fait de ne jamais s’être auto-institutionnalisé par le politique.

La souveraineté politique se gagne dans le réel, dans la lutte, dans le rapport concret à la vie la plus matérielle. En d’autres mots, elle se gagne dans les rapports de pouvoir et dans les luttes pour y arriver. C’est ce que j’ai appelé « la chair de l’histoire » et « l’apolité » dans À la recherche du politique québécois. Et c’est là le drame du peuple québécois : jamais il n’a lutté pour prendre le contrôle de sa destinée concrète. Il n’y a pas eu de révolution québécoise comme il y a eu une révolution américaine. La liberté se conquiert.

Les patriotes de 1837-1838, bien sûr, ont pris les armes. Mais peut-on vraiment parler d’une réelle tentative de changer la chair de l’histoire quand on affronte l’une des grandes armées du monde sans préparation préalable et avec à peine assez d’armes pour tenir face à un seul régiment? On pourrait dire qu’il s’agissait d’un acte manqué. Au sujet des patriotes, les deux Payette se contentent de constater qu’ils ont échoué. Puis ils changent de sujet. « Nous sommes désarmés devant le réel », écrivait Pierre Falardeau. C’est là, me semble-t-il, le nœud gordien de l’affaire.

Passer de la parole aux actes

Si les auteurs invitent à aller dans l’ordre « du faire » pour « être », ils ne disent pas comment y parvenir. Ils affirment même paradoxalement, fidèles à notre tradition apolitique, que la parole est ce qui peut nous délivrer de notre condition. Comme si le Québec ne faisait pas précisément cela, parler à tout vent depuis ses débuts.

Il fallait voir les spectateurs au Centre Bell, lors du match Canada-États-Unis à la Compétition des quatre nations, arborer fièrement l’unifolié, scander « Go Canada Go » et huer l’hymne national américain pour prendre la pleine mesure de l’apolitisme québécois. Alors qu’aucun des leurs ne participait à la partie, les Québécois n’avaient aucun mal à s’associer à la lutte canadienne contre les États-Unis, même si la réalité quotidienne leur rappelle qu’ils sont de trop dans ce pays. L’action des Québécois, si rare, a servi à défendre le pays des autres, à vivre par procuration.

Les Américains, eux, comprenaient ce qui était en jeu dans cette lutte symbolique contre le Canada. Et ce n’est pas dans le langage qu’ils ont réglé leurs comptes, mais dans l’ordre du concret, avec trois bagarres en 7 secondes en début de match et une victoire éclatante. C’est cela être pleinement politique : savoir que tout se règle en fin de compte dans la chair. Le Canada, vaguement plus politique que le Québec, n’avait rien à opposer à cette réalité la plus simple.

Alors que les tensions s’intensifiaient entre les États-Unis et l’URSS en 1945, Raymond Aron écrivait, en entrevoyant la guerre froide qui se dessinait déjà: « La querelle du machiavélisme se rallume chaque fois que des Césars plongent l'Europe dans la servitude et la guerre. En sommes-nous là ? Peut-être pas, ou pas encore ». Aujourd’hui, cette querelle ne vient pas d’un César d’Europe, mais d’un petit Führer qui croit que la servitude et la guerre de l’humanité doivent venir de l’Amérique. En sommes-nous là ? Peut-être pas, ou pas encore. L’indépendantisme québécois devrait en prendre note. Il serait grand temps de lire Machiavel afin de préparer l’action. La parole ne sera que de peu de secours.