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Le gouvernement Lévesque (tome 3), de Jean-Charles Panneton
Souverainiste quand ça ne compte pas
Par Simon Rainville
2025/03/21
La crise actuelle entre le Canada et les États-Unis aura tôt fait d’avoir des conséquences sur les relations Québec-Canada. Depuis deux siècles, chaque crise d’envergure qui a secoué le Canada a nui au Québec. Si le mouvement indépendantiste joue correctement ses cartes, il pourrait cependant déjouer ce pronostic.
Afin de réfléchir un peu, retournons à la débandade péquiste des années 1980-1985 avec le livre Le gouvernement Lévesque. De l’éclatante victoire de 1981 au beau risque, de Jean-Charles Panneton (Septentrion). L’ouvrage s’ouvre sur les lendemains de la défaite référendaire. Lévesque et les siens ne font pas de véritable post mortem de la campagne. Aucune réflexion sérieuse ne sera tenue sur la question référendaire, le processus, la campagne (que plusieurs ont qualifiée d’amateure) et le pouvoir démesuré d’Ottawa sur Québec.
On retourne simplement gouverner. Gouverner quoi? Une province, sans émoi. On normalise ainsi la situation : un référendum est au fond une élection comme une autre et la défaite n’est pas d’une autre nature. Même les plus intransigeants, comme Camille Laurin, demandent que l’on reprenne les négociations constitutionnelles à partir des revendications traditionnelles du Québec.
Le déni du réel
Justement, l’idée des deux peuples fondateurs, le cœur des revendications historiques du Québec, n’est clairement plus (l’a-t-elle déjà été?) partagée par l’ensemble des Canadiens et encore moins par le PLC. Mais le Québec s’accroche à cette vue de l’esprit, à cette idéologie de compensation, comme le disait Maurice Séguin, même si Trudeau répète, dès la défaite du 20 mai 1980, que le Canada n’est qu’un seul peuple aux multiples racines. Malgré le rapatriement de la constitution, l’enchâssement de la charte des droits et la promotion du multiculturalisme, le PQ tient le cap.
Dans tout le troisième tome de Panneton, le déni qui habite la branche autonomiste des ministres péquistes est manifeste. Ils se sentent trahis – on parlera même de la Nuit des longs couteaux comme d’un événement ignoble alors qu’il s’agit de la realpolitik la plus simple.
Ils sont abasourdis de constater que le beau risque de Mulroney se termine exactement de la même façon que la « discussion constitutionnelle » avec Trudeau, comme si changer de premier ministre allait changer les intérêts d’un pays. De l’intérieur du système fédéral, les péquistes cherchent des solutions à un problème créé précisément par ce système. Lévesque continue de prétendre que la Constitution de 1867 donne de facto un droit de veto au Québec, interprétation que la Cour suprême rejettera, bien sûr, à l’unanimité en 1982.
Mais voilà, le Canada était le pays de Lévesque : il demeurait canadien-français. Il répétait sans cesse en privé, avant 1980, que la souveraineté-association était une « nouvelle Confédération », comme on peut le lire dans les deux premiers tomes publiés par Panneton. Cette idée est reprise publiquement sans ambages à compter de 1980. Lévesque espère, dit-il, « un renouvellement substantiel du fédéralisme ».
Le politologue détaille les débats, les tergiversations, les valses-hésitations du PQ jusqu’au « beau risque » de 1984, qui fera éclater au grand jour l’impossible pari et le gouvernement lui-même. C’est long, c’est triste, c’est gênant. Lévesque jure que la prochaine élection portera sur la souveraineté-association, puis il se rétracte… mais à moitié. Puis il veut enlever le «trait d’union», puis le remettre, pour mieux arrêter de parler de souveraineté. Lévesque dira même au gouvernement britannique : « Et si nous décidons de briser notre vieille camisole de force (le Canada) (…) nous avons l’intention, si on le veut bien, de rester dans le Commonwealth ». Tant qu’à être mélangé et frôler le ridicule, aussi bien l’être et le faire de la sorte : demander à la couronne britannique de poursuivre une dépendance envers celle qui a engendré le Canada que l’on dit vouloir quitter!
L’attente des conditions gagnantes
On nous vend toujours l’idée – et c’est le cas aussi dans ce tome – que Lévesque agissait ainsi parce qu’il était un grand démocrate qui voulait représenter le pouls de son peuple. Cela ne l’a pourtant pas empêché de menacer constamment le Congrès national de démissionner, si tel point – par exemple, la tenue d’un référendum dans le prochain mandat – du programme n’était pas retiré et de mettre de l’avant des mesures socioéconomiques impopulaires.
Faire de la probité péquiste la seule raison de cet atermoiement relève du déni. J’y vois surtout une forme de « confort et d’indifférence », pour reprendre la formule consacrée, et, disons-le, de peur du pouvoir, de peur de la prise de décision, de peur de forcer l’irréconciliable.
De leurs propres aveux, les négociateurs étaient mal préparés pour la discussion constitutionnelle qu’ils jugeaient pourtant essentielle. Il faut dire que Lévesque parle encore, après le rapatriement de 1982, de « nos amis d’en face » du Canada et de « certains accidents de parcours constitutionnels » qu’a permis la Grande-Bretagne en rétrocédant la Constitution. J’ai vu plus combatif.
Panneton décrit sur de longues pages l’apparition de tous les arguments en faveur de la remise du projet indépendantiste aux « conditions gagnantes » et aux « dernières chances ». Tout cela se déroule au moment où Lévesque fait plus de place aux anciens unionistes, aux « bleus », dans son gouvernement. Un autonomisme pépère quand ça compte, un souverainisme quand ça ne compte pas, devient alors la devise péquiste.
Le lendemain du rapatriement était bien le moment où l’indépendantisme aurait dû se montrer le plus virulent, malgré l’opinion publique. Les Québécois auraient pu ne pas les réélire. La politique péquiste aurait pu être d’aller jusqu’au bout de la logique indépendantiste et laisser le PLQ se pendre avec sa corde réformiste. Mais ce n’est pas arrivé. Et ça ne s’est pratiquement plus reproduit depuis 40 ans.
Une fois décidé qu’il n’y aura pas de référendum dans le prochain mandat, le PQ de Lévesque peut y aller de belles montées indépendantistes, sachant que ça n’implique rien, que le réel n’est pas en jeu. Ainsi, même si Lévesque n’a de cesse de fustiger le système fédéral et de rappeler « l’urgence vitale de réaliser la souveraineté-association » après 1982, il n’en appelle pas moins à la réforme du Canada.

Souverainistes quand ça compte
En filigrane du débat constitutionnel des années 1980-1985, il y a la terrible crise économique, qui force le PQ à sabrer dans le modèle québécois et dans l’État-providence. Le gouvernement péquiste – et Parizeau au premier chef – sait que la centralisation de la fédération rend moins efficace sa lutte pour redresser ses finances, mais il se contente de le dire publiquement du bout des lèvres.
Puisque c’est bien de cela dont il s’agit : la « chicane constitutionnelle » est en fait une lutte entre nations, qui a des répercussions colossales sur le quotidien des Québécois. Mais nous y sommes si habitués que nous ne voulons plus le voir et les politiciens intériorisent cet état de fait. Quarante ans plus tard, il est consternant de voir le gouvernement Legault et le Bloc québécois appeler à serrer les coudes avec nos « partenaires » canadiens pour contrer les États-Unis.
On nous dit – et Lévesque le disait déjà – qu’il faut agir ainsi parce que les Québécois ne sont pas prêts pour l’indépendance. À plusieurs reprises, c’était pourtant l’establishment du parti qui ralentissait les volontés des membres du PQ de l’époque Lévesque. Comment s’étonner ensuite que ceux-ci ne cherchaient plus à convaincre les récalcitrants? Cette histoire se répète depuis.
Comme pratiquement tout le monde, j’ai un grand respect pour le PQ de Lévesque et les militants de la première heure, malgré cette critique cinglante. Je crois cependant qu’il ne faut pas les mythifier. Ils ont rendu l’indépendance crédible, c’est déjà beaucoup. Mais ils ont aussi erré. Ils ont fait ce qu’ils croyaient possible à l’époque et l’idée n’est pas de les juger. Nous sommes maintenant rendus ailleurs. Le Québec n’est plus le même. Le PQ et le mouvement indépendantiste ne devraient plus être les mêmes.
Il faut être souverainistes quand ça compte et comprendre que le Canada n’est aucunement notre pays. Contrairement à ce que disait Lévesque en 1984, l’indépendance n’est pas notre « suprême police d’assurance » parmi un éventail de choix politiques. Elle est la seule solution aux problèmes que le Canada nous impose.
La crise entre le Canada et les États-Unis est une occasion historique à ne pas manquer. C’est le bon moment pour être indépendantiste. La crise suscitera nécessairement des discussions sur l’unité canadienne, le front commun des provinces commençant déjà à se fissurer. Plus la crise perdurera, plus les travers insolubles de la Constitution canadienne réapparaîtront au grand jour.
Contrairement à ce que prétend Panneton, pour qui le rapatriement de 1982 représente « la première fois » où le Québec « se voit imposer […] un fédéralisme canadien centralisateur », chaque crise internationale a servi de prétexte au gouvernement fédéral de s’arroger de nouveaux pouvoirs, comme ce fut le cas lors des deux guerres mondiales et de la crise des années 1930. Cette fois-ci ne sera pas différente.
***
Après avoir fait miroiter qu’il partageait l’espoir d’un « beau risque » à Lévesque en 1984, Mulroney refuse finalement tout compromis sur la position péquiste. Disons que le risque n’était pas beau et qu’il était seulement un risque pour le PQ et le Québec. Tout peut maintenant rentrer dans l’ordre canadien. Panneton, sans même noter l’ironie d’une telle situation, décrit le voyage du président Reagan à Québec le 17 mars 1985 :
« En effet, à l’arrivée du président américain à l’aéroport, Lévesque est en retrait du groupe de dignitaires qui entourent Ronald Reagan et il ne fait pas non plus partie du cortège de 37 limousines qui accompagnent le président et sa suite jusqu’à Québec (…) Le chef d’État québécois doit passer au détecteur de métal à l’entrée de la salle de bal du Château Frontenac, lors du dîner officiel où se retrouvent 400 convives, ce qui contrarie fortement sa femme, Corinne (…) Quant à l’invitation d’Ottawa à déjeuner avec l’hôte américain le 18 mars, le bureau du premier ministre la décline indiquant que celui-ci n’est pas disponible ».
Tout rentre dans l’ordre, comme je vous le disais. « Dans l’honneur et l’enthousiasme », répliquerait Mulroney.
