437 - Indépendantistes, intéressez-vous à la géopolitique
Carte blanche aux prédateurs
La nouvelle oligarchie
2025/05/16
L’auteur est député du Bloc Québécois
L’entreprise Google et sa société mère ont réalisé un bénéfice net de 34,5 milliards $ au premier trimestre de l’année. Cette hausse de 46% représente l’un des plus importants profits jamais réalisés. Les autres GAFAM, comme Amazon, Meta et Apple, enregistrent aussi des bénéfices mirobolants.
Les géants de la tech constituent désormais les empires où est captée la valeur. Différents pays, comme les États-Unis, ont choisi de leur laisser carte blanche tant en ce qui concerne la réglementation que la fiscalité. Ça leur permet de continuer à élargir leur champ d’activité, en intégrant maintenant l’intelligence artificielle, tout en ne payant pas d’impôt sur l’essentiel de leurs activités, grâce aux paradis fiscaux.
Le complexe technologico-industriel
Dans son discours d’adieu en janvier dernier, Joe Biden mettait en garde contre ce complexe technologico-industriel, en écho au complexe militaro-industriel évoqué par Eisenhower en 1961 : « Une oligarchie prend forme en Amérique » et elle « menace concrètement notre démocratie tout entière, nos droits et libertés élémentaires ».
L’écrivain et conseiller politique Giuliano da Empoli abonde dans le même sens dans son dernier livre, justement titré L’heure des prédateurs (Gallimard, 2025) : « Pendant de nombreuses années, les seigneurs de la tech ont dû faire preuve de diplomatie, être plus renards que lions, même si à l’intérieur d’eux rugissait le désir d’affirmer leur supériorité sur les chefs des vieilles tribus de la politique. »
Donald Trump s’est évidemment entouré de ces PDG, à commencer par Elon Musk, qui a financé la campagne électorale du président à la hauteur de 250 millions $US. Jeff Bezos d’Amazon et Mark Zuckerberg de Meta étaient aussi présents à la cérémonie d’investiture de Donald Trump. Jamais dans l’histoire des États-Unis, la proximité entre les dirigeants de grandes entreprises – ici les seigneurs de la tech – et le gouvernement n’aura été aussi visible.
La responsabilité des Démocrates
Mais da Empoli rappelle que, de Clinton à Obama, les géants de la tech ont d’abord marché main dans la main avec les Démocrates, jusqu’à l’arrivée de Biden. Par exemple, c’est sous Clinton que la décision a été prise de ne pas les réglementer.
L’auteur italo-suisse rappelle que le second mandat de Barack Obama a été gagné grâce à Eric Schmidt, le génie qui a transformé Google en géant. En utilisant le microciblage, Obama a réussi à gagner les États pivots, lors de sa deuxième élection, même s’il a reçu 3,5 millions de votes en moins.
Deux semaines après cette élection, la commission antitrust classe l’affaire concernant ses poursuites contre Google. Et Obama ne s’arrête pas là : « Déjà membre du bureau des conseillers pour la Science et la Technologie et la Maison-Blanche, Schmidt est nommé président du premier Defense Innovation Board, bureau chargé des stratégies pour ‘‘garantir la suprématie technologique et militaire des États-Unis’’, selon la mission qu’il formule lui-même pour ce nouvel organisme, et ensuite, de la première commission sur l’intelligence artificielle (…). » Les géants choisissent de soutenir leurs politiciens qui ensuite adoptent des politiques complaisantes à leur égard.
Un article de La Presse cite David Lingelbach, professeur d’entrepreneuriat à l’université de Baltimore, qui ne s’inquiète pas tant la fortune ou de la taille de ces géants que le fait « qu’ils utilisent la désinformation pour saper les fondements de la démocratie américaine, sous couvert de défendre la liberté d’expression ».
L’article rappelle que Musk a utilisé X, anciennement Twitter, « comme vecteur d’un discours politique sous-tendu par des théories complotistes et des allégations mensongères, sans que les contenus ne fassent l’objet de modération ». Il dénonce aussi le fait que Mark Zuckerberg a choisi de laisser tomber la vérification des faits sur Facebook et Instagram.
Un nouveau modèle économique
Pour l’économiste et ancien ministre des Finances de la Grèce Yanis Varoufakis, « Trump est une aubaine pour Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos et les autres seigneurs techno féodaux. Toute perte à court terme due à ses illusions tarifaires est un faible prix à payer pour un programme visant à déréglementer leurs services basés sur l'intelligence artificielle, à soutenir les cryptomonnaies et à exonérer d'impôt leurs revenus provenant de l’infonuagique ».
Dans un texte publié à la fin avril, il s’explique : « Aujourd'hui, l'essor d'une nouvelle forme de capital – le capital nuagique, ces machines algorithmiques en réseau qui confèrent à leurs propriétaires le pouvoir remarquable de modifier nos comportements – nécessite la libération complète de son idéologie. J'ai appelé ce nouveau système le techno féodalisme – un mode de production et de distribution qui, alimenté par le capital nuagique, remplace les marchés par des fiefs nuagiques (comme Amazon) et les profits capitalistes par des rentes nuagiques. »
Pour continuer à soutenir l’expansion du capital nuagique, Varoufakis explique les démarches de ces géants. Premièrement, élargir les champs d’activité de l’IA : véhicules autonomes, services médicaux et juridiques, jusqu’à la traduction de la poésie ou l’éducation des enfants.
Deuxièmement, accaparer les données publiques et coupler leurs services nuagiques aux agences fédérales, comme l’Internal Revenue Service (Agence du revenu américaine). C’est ce que fait Elon Musk avec son DOGE (Département de l'efficacité gouvernementale). C’est aussi ce que font Palantir, l’entreprise de défense de Peter Thiel, et Google avec le Pentagone, cherchant à se rendre indispensable au complexe militaro-industriel.
Enfin, ces géants de la tech travaillent à s’implanter dans le monde de la finance, où ils pourraient fournir du financement nuagique sans entrave et hors des marchés traditionnels. Elon Musk cherche à créer une application de paiement « universelle ».
Ces géants font évidemment la promotion de cryptomonnaies, afin de déployer leurs activités dans le secteur de la finance en échappant aux mécanismes de régulations, comme celles effectuées par les banques centrales. Il n’est pas anodin que Donald Trump ait justement signé un décret ordonnant à la Fed de créer une réserve stratégique de cryptomonnaies.
Ces nouveaux oligopoles poursuivent leur expansion et ne semblent toujours pas être freinés par les politiques. L’économiste Yanis Varoufakis croit même que ce modèle des seigneurs de la tech pourrait même être en train de remplacer le néolibéralisme.
Il affirme que l’algorithme vient remplacer le marché décentralisé en créant un mécanisme centralisé de mise en relation entre acheteurs et vendeurs, comme le fait Amazon. Ce nouveau modèle économique serait en train de transformer profondément la société, augmentant au passage l’instabilité économique et menaçant même la démocratie.
