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Est-ce vraiment un problème?
La perte de confiance envers les médias
Par Pierre Sormany
2025/05/02
C’est devenu une manchette récurrente : chaque année, les sondages nous annoncent que de plus en plus de gens éprouvent des doutes sur l’information en provenance des médias. Les chiffres varient selon les enquêtes et selon les pays, mais le scepticisme progresserait partout dans le monde, et surtout chez les jeunes.
Pour les médias, c’est une préoccupation majeure. Comment recréer ce lien de confiance qui se serait effrité avec la multiplication des sources de désinformation sur le web et sur les réseaux sociaux? Les solutions proposées passent par la mise en place, dans les écoles, de programmes d’initiation aux médias – comme les sessions offertes ici par le Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information (CQMI) –, un renforcement de la transparence des organes de presse quant à leurs règles d’éthique, voire un meilleur encadrement du métier de journalisme par la création d’un ordre professionnel.
Certains pensent, au contraire, qu’il faut aller plus en profondeur, et remettre en question des façons de faire des médias, investir dans les réseaux sociaux, apprendre à s’adresser aux jeunes dans des formats qui les rejoignent et trouver de nouvelles approches plus respectueuses de la diversité de nos publics.
De bonnes pistes, certes. Mais je me pose une question : si cette la perte de confiance est réelle, est-elle aussi dramatique qu’on le prétend?
Bien meilleur au Canada et au Québec
Regard sur les statistiques d’abord. D’après l’Enquête sociale canadienne de Statistique Canada de 2024, seulement 17% des Canadiens accorderaient un haut niveau de confiance envers les médias, alors que 28% leur accorderait une confiance modérée (total : 45%). Les chiffres pour le Québec sont tout de même meilleurs avec 24% et 32% respectivement.
Selon le Digital News Report de Reuters de la même année, 39% des Canadiens font confiance « à la plupart des nouvelles, la plupart du temps ». Ce taux atteint 49 pour cent chez les francophones. Ça reste faible, dira-t-on. Notons tout-de-même que, dans l’ensemble des pays industrialisés, nos médias font bonne figure. Le niveau de confiance était de 36% au Royaume Uni, 35% au Mexique, 34% en Italie, 32% aux USA, 31% en France.
Enfin, le Edelman Trust Barometer de 2025 est un peu plus optimiste : il donne une cote de confiance envers les médias de 52% pour le Canada (autour de 60% chez les francophones), ce qui nous place devant tous les pays du G7, dont l’Italie (52%), la France (45%), les USA (42%) ou la Royaume-Uni (36%).
Ces taux sont-ils si alarmants, au point de nous forcer à remettre en question nos pratiques?
Premier constat, malgré le phénomène de la surcharge informationnelle, les sondages du Digital News Report révèlent que plus de 80% des Canadiens s’intéressent encore aux nouvelles, et 73 % disent avoir consulté des médias dans les deux derniers jours. Et si on observe les données brutes, les médias écrits (journaux et magazines) qui ont survécu à la crise ont vu le nombre de leurs lecteurs augmenter ces dernières années. Le public est donc encore là.
Quand on les interroge afin de mieux comprendre leur méfiance, on découvre que les lecteurs font plus confiance aux contenus qu’ils consultent… qu’à ceux qu’ils ne consultent pas. Bref, leur critique des médias ne concerne pas leurs propres sources, jugées fiables, mais les autres, celles qui, de fait, viennent brouiller le paysage.
Une dérive qui vient des USA
Certes, il y a eu une dérive réelle, au fil des 30 dernières années. Aux États-Unis, ce dérapage découle d’un changement réglementaire. En 1949, la Commission fédérale des communications américaine (FCC) avait inscrit dans ses règlements le principe d'impartialité (fairness doctrine) qui exigeait que les titulaires de licences traitent les questions controversées « d'une façon honnête, équitable et équilibrée ». Les médias gardaient une grande latitude dans leur application de ce principe, mais un traitement trop biaisé pouvait donner lieu à des plaintes et une éventuelle révocation de licence.
En 1969, la Cour suprême des États-Unis avait confirmé le droit de la FCC d’imposer ce principe d'impartialité. Dans un contexte où le nombre de chaînes accessibles était limité, il fallait s'assurer que les auditeurs et téléspectateurs aient accès à une pluralité de points de vue.
Mais avec la prolifération de la télévision par câble après 1975, cet argument de « rareté » devenait moins probant. La Fairness doctrine a été officiellement abolie par la FCC sous la présidence de Ronald Reagan, en 1987, consacrant le droit aux diffuseurs de présenter désormais leur seule version des faits. Cela a rendu possible l’expansion des stations de Trash Radio à travers le pays, puis le lancement de la chaîne de télé Fox News en 1996.
La main-basse sur les médias par de grands barons à l’agenda politique extrême comme Rupert Murdoch au Royaume-Uni et aux États-Unis, Bernard Arnaud et Vincent Bolloré en France ou Izzie Asper au Canada, a ensuite transposé ce clivage dans la presse écrite.
Quand plus de 50 % de la population américaine, britannique ou française affirme que les médias « cherchent plus à attirer des auditoires qu’à bien informer les gens », ou qu’ils « mettent de l’avant leur idéologie plutôt que la vérité », comme il ressort dans les réponses recueillies par l’Institut Edelman, n’ont-ils pas raison pour une bonne partie de ces médias kidnappés par des idéologues?
Ce biais politique des médias accompagne les clivages de la société dans son ensemble. Plus les sociétés sont marquées de tensions, plus les gens ont tendance à remettre en question les consensus… y compris ceux qui servent de balises aux médias. La baisse de confiance envers les médias a été plus forte en Grande Bretagne au moment du référendum sur le Brexit. Elle a soudainement grimpé en France lors de l’épisode des « gilets jaunes » et, plus récemment, avec la montée de l’extrême droite. Sans oublier l’émergence du complotisme et de l’idéologie MAGA aux États-Unis.
Une presse au service des consensus
Je ne dis pas qu’il faille absoudre les médias. Oui, il faut l’admettre, même avec la meilleure volonté, les journalistes tournent parfois les coins ronds. Ils essaient de ne pas mentir, certes, mais ils glissent souvent dans leurs textes des explications trop sommaires. Ils n’approfondissent pas. Dans le doute, ils ont tendance à adhérer aux consensus qui leur servent de balise pour encadrer les débats.
On l’a vu pendant cette dernière campagne électorale, où les questions de fond sur l’avenir du Canada, l’environnement, les inégalités ou le retour du militarisme n’ont jamais été abordées. On l’avait vu aussi pendant la pandémie où les politiques sanitaires n’ont jamais été questionnées. Ce fut le cas dans l’analyse unilatérale du conflit entre les Serbes et leurs voisins. Ou plus récemment avec l’Ukraine. Les discours plus nuancés n’y ont occupé qu’une place congrue… sauf peut-être dans L’aut’journal, dois-je ajouter sans chauvinisme. C’est un des rares médias qui ait osé analyser ces tensions internationales en dehors des clichés issus du discours des puissances occidentales.
Quand cela porte sur les secteurs qu’ils connaissent, les lecteurs éclairés voient bien ces écarts. Cela installe une part de doute qui peut les amener à questionner la rigueur des journalistes, lorsqu’ils abordent les questions avec lesquelles ils sont moins familiers. La méfiance envers les médias serait-elle en partie liée à l’éveil d’un esprit critique? Si c’est le cas, cela exige certes des journalistes une plus grande rigueur, mais n’est-ce pas une bonne nouvelle?
Une campagne chez les influenceurs
Alimentés par cette conviction que les citoyens ne se fient plus aux grands médias et s’informent de plus en plus sur les réseaux sociaux, les Conservateurs de Poilièvre ont décidé, dans la récente campagne électorale, d’exclure les représentants des grands médias de la caravane du chef, et de privilégier le canal des influenceurs.
Le bilan de cette stratégie reste à faire. Il semble que cela ait été efficace pour mobiliser leurs partisans les plus fidèles et cibler certains groupes minoritaires, en Ontario surtout. Cette mobilisation leur a permis d’attirer de grosses foules. Mais ils n’ont pas rejoint les autres, ceux qui se fient encore aux médias. Au final, il semble que le Parti conservateur n’ait pas réussi à gagner des électeurs en dehors de leurs plus fervents adeptes.
