438 - Vive la décroissance. Karl Marx (revisité)
L’État canadien a beaucoup plus besoin de la monarchie que ses électeurs
Charles III et la faiblesse de l’identité canadienne
Par André Binette
2025/05/28
L’auteur est constitutionnaliste, auteur de La fin de la monarchie au Québec (Éditions du Renouveau québécois, 2018)
En 2025, l’État canadien a toujours besoin d’un roi étranger pour affirmer sa souveraineté. Mark Carney a fait campagne sur le renforcement de l’identité canadienne pour s’opposer aux menaces d’annexion de Donald Trump. À peine élu, il n’avait rien de plus pressé à faire que de souligner les déficiences de cette identité.
Le peuple québécois n’a pas besoin d’une visite d’Emmanuel Macron pour se rassurer et se définir. Paradoxalement, même s’il n’est pas souverain, son identité est plus claire que celle du Canada anglais. Celle-ci mérite le respect, mais reste inachevée.
Nous venons d’élire le plus monarchiste des premiers ministres canadiens depuis Diefenbaker. Ses études à Oxford et son passage à la tête de la Banque d’Angleterre, qui lui a sans doute valu des invitations au palais de Buckingham, lui ont plu et l’ont marqué. Son épouse britannique et son frère, qui occuperait des fonctions importantes auprès de l’héritier du trône, le prince William, ont fait le reste. L’indifférence de ses électeurs, surtout au Québec, pèse si peu dans sa vision élitiste de son pays.
Carney ne comprend pas que la monarchie n’est pas un facteur d’unité. Selon un sondage paru il y a quelques jours, plus de 85% des Québécois et une majorité des Canadiens n’ont aucun attachement à la monarchie contrairement au gouvernement du Canada.
C’est seulement à l’Assemblée nationale que le discours du Trône, lu traditionnellement par le gouverneur général, le lieutenant-gouverneur dans les autres provinces ou exceptionnellement par Sa Majesté, a été remplacé par le discours inaugural du premier ministre, et ce depuis René Lévesque.
Le représentant de la monarchie, imposé par la Constitution du Canada, a été marginalisé de plus en plus au Québec par tous les partis au pouvoir. L’abolition du serment d’allégeance des membres de l’Assemblée nationale à la Couronne exprime ce profond consensus historique et intergénérationnel. La force d’un tel consensus est très rare en matière constitutionnelle.
Il est évident que la monarchie n’a aucune acceptabilité sociale au Québec, sauf pour les notables qui acceptent les médailles du couronnement. Notre républicanisme émergent est, avec la laïcité, l’un des marqueurs de l’identité québécoise du présent siècle. Le Canada, dans un cas comme dans l’autre, ne s’y retrouve pas.
L’État canadien a beaucoup plus besoin de la monarchie que ses électeurs. Une fois arrivés à Ottawa, nos élus apprennent vite qu’elle est incontournable sur le plan juridique, et que toute tentative réelle de l’abolir pourrait devenir une source d’instabilité. La monarchie est subie par défaut parce que le Canada est incapable de se concevoir autrement.
La royauté au 21e siècle ne se justifie dans une démocratie que si elle est fortement liée à l’identité nationale, comme en Suède ou au Japon. Ce n’est pas du tout le cas au Québec et de moins en moins dans l’ensemble du Canada. Mark Carney, qui ne connaît rien du Québec sauf le nombre de sièges qu’il a donné à son gouvernement minoritaire, ne l’a pas encore appris.
Si le but de la visite royale était d’envoyer un message à Washington, c’est un coup d’épée dans l’eau des Grands Lacs et du fleuve. L’impression qu’on en tire est plutôt que la souveraineté canadienne est le reliquat d’un empire qui n’existe plus. Les symboles peuvent être puissants, mais ils peuvent aussi affaiblir.
Pour nos voisins du sud, la question de la monarchie a été réglée en 1776. Leur président actuel se ridiculise et dénature l’histoire de sa république en se prenant pour un roi. Carney et Trump se tournent tous deux vers le passé.
Dans la Constitution du Canada, l’idée fondamentale de la souveraineté du peuple, issue des révolutions américaine et française, n’est pas mentionnée. Souhaitons qu’elle se trouve un jour dans la Constitution du Québec en faisant bon usage de notre droit à l’autodétermination.
La monarchie est un élément central de la Constitution du Canada qui décline avec le temps. Plus personne au Québec ne la prend suffisamment au sérieux pour manifester contre elle. Il est regrettable de voir le Canada s’accrocher à sa mère-patrie sans avoir le courage de mettre à jour son identité en reconnaissant la nation du Québec.
