438 - Vive la décroissance. Karl Marx (revisité)
Au retour d’un voyage
Des leçons de l’Irlande
2025/06/04
« Si vous chassez l’armée anglaise demain et que vous hissez le drapeau vert sur le château de Dublin, vos efforts seront vains à moins d’organiser la République socialiste. L’Angleterre continuera de vous dominer. Elle vous dominera par ses capitalistes, ses propriétaires terriens, ses financiers, et tout l’éventail des institutions commerciales et individualistes qu’elle a implantées dans ce pays et qu’elle a nourries avec les larmes de nos mères et le sang de nos martyrs. »
— James Connolly[1], Socialism and Nationalism
L’histoire irlandaise bien en vue
Un court séjour en Irlande suffit pour attiser la flamme rebelle dans une indépendantiste québécoise. On n’y échappe pas. Dès l’arrivée à Dublin, on passe devant le Jardin du souvenir (Garden of Remembrance) à la mémoire de tous ceux qui ont donné leur vie à la lutte pour la liberté de l’Irlande. C'est l’endroit où les leaders de l’insurrection de Pâques 1916 ont été détenus pendant une nuit avant d’être amenés en prison à côté du bureau de poste général qui leur a servi de siège social.
Une salle de Dublin Castle est dédiée à leur mémoire et on apprend que la brutalité des exécutions était telle que l’ensemble de la population se mobilisait pour la cause. Les gares ferroviaires sont nommées en l’honneur de ces rebelles.
Près de la côte nord de l’île, en Irlande de Nord, presque à la frontière avec la République, on trouve la ville de Derry, où on découvre un projet patrimonial inédit. Il s’agit d’une série de murales politiques représentant « The Troubles » et surtout des images commémorant le « Bloody Sunday » du 30 janvier 1972, lorsque l’armée britannique a ouvert le feu sur une manifestation pour la défense des droits civils et a tué quatorze personnes non armées.
Une puissance colonisatrice commune, des expériences communes
L’histoire de la lutte des Irlandais durant des siècles a sonné plusieurs cloches, surtout en considérant que le Québec/Canada et l’Irlande ont vécu sous la même nation colonisatrice, l’Angleterre. Les « plantations » en Irlande, ressemblaient au homesteading, une politique d’expropriation des terres, d’éviction ou de déplacement des occupants (Grand dérangement en Acadie et Premières Nations dans l’Ouest) et l’installation des personnes originaires d’Angleterre, souvent les riches amis du colonisateur. Il y avait l’interdiction de l’utilisation de la langue – français ou gaélique irlandais – et l’imposition de l’anglais. Il y avait des assermentations d’allégeance au monarque, qui instrumentalisaient la religion en insistant également sur la renonciation de la reconnaissance de l’autorité du pape.
De plus, les Anglais se servaient de la bonne vieille technique de ternir la réputation d’un groupe pour justifier la restriction de ses droits. Les Irlandais ont toujours été décrits par les Anglais comme paresseux, non fiables, corrompus, ignorants, un préjugé qui persiste souvent aujourd’hui. Ça ressemble au Québec-bashing, selon vous?
Les vrais objectifs des rébellions de 1837-1838 et de 1916
Un regard plus attentif aux rébellions de 1916 en Irlande et des Patriotes chez nous dévoile une autre ressemblance. Les deux mouvements sont perçus, jusqu’à aujourd’hui, comme des luttes religieuses, ethniques ou linguistiques, ce qui est faux dans les deux cas.
Ces luttes étaient des luttes de classe, des luttes pour donner une voix à des gens qui n’en avaient pas, en faveur de l’égalité pour toutes et tous et pour le partage de la richesse et du pouvoir qui l’accompagne.
La Proclamation de 1916 affirme clairement :
«La République garantit la liberté religieuse et civile, l’égalité des droits et des chances pour tous ses citoyens, et affirme sa volonté de poursuivre le bonheur et la prospérité de toute la nation et de toutes ses composantes, en chérissant également tous les enfants de la nation, sans tenir compte des divisions soigneusement entretenues par un gouvernement étranger, qui ont jadis séparé une minorité de la majorité.»
Même le drapeau des républicains irlandais, inspiré du tricolore français, représentait, et représente toujours, le vert de l’Irlande, l’orange du roi de l’Angleterre, Guillaume III d’Orange, et le blanc, symbole de la paix entre les deux communautés. Le tricolore des Patriotes représentait les trois nations principales sur le territoire du Bas-Canada, les Irlandais, les Canadiens-français et les Anglais.
Quant aux Patriotes du Bas-Canada, la résolution 55 des 92 résolutions de 1834 stipule que « […] les vœux de la grande majorité de la classe des sujets de Sa Majesté d’origine britannique sont unis et communs avec ceux d’origine française et parlant la langue française. »
La Déclaration d’indépendance de 1838, signée par Robert Nelson, en tant que président du Gouvernement provisoire, va encore plus loin :
« […] sous le Gouvernement libre du Bas-Canada, tous les citoyens auront les mêmes droits : les Sauvages cesseront d’être sujets à aucune disqualification civile quelconque, et jouiront des mêmes droits que les autres citoyens de l’État du Bas-Canada.
Que l’on déclare abolie toute union entre l’Église et l’État. Toute personne a le droit d’exercer librement la religion et la croyance que lui dicte sa conscience. »
On y ajoute la liberté « pleine et entière » de la presse, la confiscation des terres de l’Église et beaucoup plus.
Il est clair que ces luttes visaient les élites qui tenaient à maintenir le contrôle, à leurs propres fins, des terres et des richesses qui en découlent.
La Révolution tranquille et le mouvement indépendantiste, c’est aussi une lutte de classe.
Le mouvement de libération du peuple québécois du 20e siècle défendait les mêmes valeurs démocratiques et de protection des personnes marginalisées. Il visait à se libérer du joug de l’Église catholique avec la prise du contrôle par l’État québécois des systèmes d’éducation et de santé. Il a reconnu l’importance d’un système d’énergie géré par l’État pour l’ensemble de la population.
Parmi les premiers gestes du Parti Québécois à son arrivée au pouvoir figuraient la gestion du financement électoral pour éviter l’ingérence de l’argent dans notre démocratie et la loi anti-briseur de grève pour protéger le droit de grève des syndicats. Le mouvement syndical a d’ailleurs joué un rôle critique dans cette révolution sociale, culturelle et économique.
René Lévesque, dans son autobiographie, faisait ainsi l’éloge de Jacques Parizeau, ministre des Finances :
« […] au-delà de cette image qu’il soignait avec volupté, il aura été à mon avis parmi les plus efficaces en même temps que le plus progressiste de tous les grands argentiers du Québec. […] doté d’une conscience aigüe des iniquités du sort. […] Quitte à taxer davantage les gens aisés, il parvint à réduire peu à peu le fardeau des humbles. » [2]
Bernard Landry parlait de faire croître la richesse du Québec pour pouvoir mieux la répartir pour le bien commun.
L’indépendance du Québec passe par la lutte pour le bien commun
La lutte contre les inégalités et pour la démocratie et les droits de la personne et des travailleuses et travailleurs derrière le mouvement indépendantiste a pris différentes formes dans les dernières décennies ici et ailleurs avec les printemps arabe et érable, les mouvements Occupy, les Gilets jaunes. Elle s’est liée étroitement au mouvement environnemental. C’est normal, parce qu’on parle toujours de l’utilisation des terres.
Dans les années 1980, c’était l’altermondialisme. Quelle tristesse donc d’entendre le candidat péquiste d’Arthabaska, Alex Boissonneault, se définir comme étant de centre droit. Ce faisant, il avoue que « l’erreur de jeunesse » n’était pas seulement son choix des moyens en 2001 pour défendre ses valeurs, mais les valeurs elles-mêmes.
Les milliardaires, GAFAM et d’autres multinationales appuieront toujours les mouvements identitaires de droite qui défendent les divisions religieuses, ethniques, et autres, parce que ce sont d’excellentes distractions des vrais enjeux des peuples. Dans notre quête pour la liberté au Québec, ne soyons pas dupes.
Comme a écrit John Connolly en 1910 :
« Lorsque les questions liées aux intérêts de classe sont écartées du débat public, cela représente une victoire pour la classe possédante et conservatrice, dont la seule chance de préserver sa sécurité repose justement sur cette exclusion. »
— James Connolly, Le travail dans l’histoire de l’Irlande
[1] James Connolly était un syndicaliste socialiste et un des chefs de la Rébellion de 1916 exécutés par les Anglais. (Traductions de Thomas Gauvin)
[2] René Lévesque (1986) Attendez que je me rappelle… Québec/Amérique. p. 397.
