438 - Vive la décroissance. Karl Marx (revisité)
L’œuvre de Claire Varin
Des racines d’elle
Par Olivier Dumas
2025/05/28
Avec Par la mère (Éditions de la Grenouillère), Claire Varin nous émeut avec son vibrant récit sur « celle qui lui a donné la vie », Jacqueline Rathé.
J’ai découvert cette écrivaine lors d’une soirée en l’honneur de la regrettée Louky Bersianik au printemps 2012, où celle-ci lisait, avec Louisette Dussault, des extraits de sa correspondance avec l’autrice du Pique-nique sur l’Acropole.
En 2012 avait été lancé un essai sur son père (Un prince incognito, Roger Varin), homme de théâtre et cofondateur discret de la troupe de théâtre Les Compagnons de Saint-Laurent. Nous y percevions les balbutiements de la Révolution tranquille à venir.
Claire Varin avait aussi témoigné d’un ancien amant, Malcolm Wendell Walker, mort à 30 ans dans un incendie en 1981, grand admirateur de Pierre Bourgault et René Lévesque, dans La Mort de Peter Pan.
Spécialiste de l’œuvre de Clarice Lispector (« mère littéraire », née curieusement la même année que la sienne, sur laquelle elle a soutenu une thèse de doctorat à l’Université de Montréal en 1986), elle a publié deux ouvrages sur la femme de lettres brésilienne : Clarice Lispector, rencontres brésiliennes et l’essai Langues de feu. Essai sur Clarice Lispector. Une deuxième édition de ce dernier est disponible en portugais.
La lecture du roman La Passion selon G.H., de Lispector l’a bouleversée. « J’ai été éblouie par la force de sa pensée, son attention aux petits et minuscules êtres, loin des clichés. Chacune de ses phrases est un climax. Pour moi, il y a un avant et un après Lispector. Son intensité dans l’écriture m’a incitée à apprendre le portugais (pour la lire dans la langue d’origine), à quitter pays et amant pour vivre 16 mois au Brésil (17 autres séjours auront lieu dans ce vaste pays d’Amérique du Sud), sans billet de retour. »
Les autres réalisations de Varin comprennent l’essai Animalis (sur nos rapports complexes avec les mammifères non humains), le recueil de nouvelles Le Carnaval des fêtes, le récit Profession : Indien, les romans Désert désir et Clair-obscur à Rio.
Ses textes ont paru notamment dans les revues Moebius et Entrevous. Certains ont été traduits en anglais, en espagnol, en portugais, en italien et en roumain.
Claire Varin a dirigé la Société littéraire de Laval de 2002 à 2007, a fondé et présidé la Fondation lavalloise des lettres en 2004. Elle a collaboré à la défunte chaîne culturelle de Radio-Canada (dont une série en 1990 sur les écrivaines Clarice Lispector, Gabrielle Roy, Flannery O’Connor, Katherine Mansfield et Anna Akhmatova).
Ode à Jacqueline
Pour Par la mère, sa dixième parution solo (elle a supervisé des ouvrages collectifs), la femme de lettres (« qui vit en banlieue sans argent, cellulaire, sacoche », et « qui porte les cheveux longs pour toutes les femmes rasées et tuées dans les camps de concentration[1] ») désirait s’adresser avec tendresse et reconnaissance à sa mère disparue. « Notre enfance a été à l’opposé de celles (racontées) des enfants des artistes de Refus global. »
Journaliste-pédagogue, Jacqueline Rathé (1920-2013) a participé à des mouvements sociaux, dont la Jeunesse étudiante catholique (JEC) avec le sociologue Guy Rocher, Simonne Monet (avant son mariage avec Michel Chartrand) et Jeanne Sauvé.
Claire Varin dresse un portrait sensible de cette femme, mère de sept enfants. À l’avant-garde des courants, Jacqueline et son époux Roger, réformistes, préféraient « changer le système de l’intérieur. Le travail est peut-être plus long, mais il se fait. »
Après l’ouvrage à son père, l’écrivaine jugeait nécessaire de rendre tangible le parcours de sa mère. « C’est par amour que nous écrivons l’histoire », lance-t-elle, en allusion à la chanson Urgence d’amour, de Pauline Julien (coécrite par celle-ci et Madeleine Gagnon).
Des extraits de textes publiés (dont un plaidoyer toujours actuel en faveur de l’engagement et de l’éducation) sont intégrés au livre-témoignage de celle « qui avait pour arme sa parole ». Admiratrice du roman La Mère, de Maxime Gorki, cette « femme de lumière dans un Québec de ladite Grande Noirceur » affectionnait particulièrement l’auteur russe Léon Tolstoï. En plus d’avoir écrit de nombreuses analyses (« d’une page complète ») dans Le Devoir durant les années 1950, Jacqueline Rathé a initié Chez Polichinelle, une école de développement artistique pour les enfants le temps de deux étés en 1952 et 1953, avec, parmi les professeurs, Kim Yaroshevskaya[2].
Claire Varin parcourt d’innombrables kilomètres sur les traces de ses aïeuls maternels. Elle se rend d’abord avec sa sœur ainée Lucie (« ma complice ») au Manitoba pour défricher des souvenirs de son grand-oncle Aimé Bénard (1873-1938), un bref instant le gérant du célèbre Géant Beaupré, avant de devenir député et sénateur des droits des francophones manitobains (terre de Gabrielle Roy, l’une des écrivaines préférées de Jacqueline).
Ses parentes « honoraient » l’appel de l’Église pour détourner les citoyens de la Nouvelle-Angleterre vers les terres de l’Ouest canadien (mythe des deux peuples fondateurs), même avant la pendaison de Louis Riel en 1885. Fait fort intéressant, nous apprenons l’existence d’un recueil en portugais à la mémoire du chef métis.
La globetrotteuse explore le Connecticut et le Vermont (sous son « déguisement invisible de Petit Poucet ») pour découvrir le quadrisaïeul Seth Warner (1743-1784), colonel des Green Mountain Boys et figure méconnue de l’Indépendance étatsunienne durant la deuxième moitié du 18e siècle. Sans cette révolution (à une époque où « il fallait être un homme rapidement »), « le Canada-Français aurait-il disparu? », s’interroge-t-elle.
Claire Varin cite des ouvrages abordant le destin de ses ancêtres dans la langue de Mark Twain (« pour nous changer de Shakespeare qui n’est pas propriétaire de l’anglais »), auteur des Aventures de Huckleberry Finn, dont elle a visité, avec bonheur, la maison.
« Les femmes ont été trop longtemps dans l’ombre »
L’un de mes moments préférés de Par la mère aborde la rencontre avec la logeuse de Jacqueline Rathé durant sa jeunesse : Françoise Gaudet-Smet, journaliste-animatrice. Cette combative « chaleureuse » au franc-parler (elle écorche le roman Les Mandarins, de Simone de Beauvoir et sa « vie écrapoutie ») a eu droit également à de belles pages dans l’autobiographie Une Voyelle, de Denise Boucher, décédée dernièrement.
« La liberté est une chose qui ne se discute pas, c’est une chose qui se prend », revendique cette pionnière qui a encouragé l’émancipation des femmes, surtout en milieux ruraux.
Le plus poignant passage illustre toute cette affection pour celle-ci. « Seule dans ma chambre d’écriture, j’aurai à élaborer une stratégie de composition pour une armée de papier afin qu’émerge du matériel rapaillé un ordre de marche efficace et que je remporte cette bataille livrée par loyauté envers toi, ma mère, mon pays. »
L’exploration du passé familial expose davantage des figures masculines (Claire Varin reconnaît avoir plus d’affinité avec Seth que son épouse Esther Huard). La découverte de la veuve Ann Story représente « un personnage féminin fort, pour moi qui n’en ai pas croisé souvent dans mes lectures obligatoires à l’université ». La portraitiste déplore le dur labeur pour trouver des traces de femmes, car « les archives sont mâles », notamment le fonds de Joseph-Louis-Aldée Desmarais du Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe, où ses aïeules sont enfouies sous le patronyme malgré leurs destins hors de l’ordinaire. « Les femmes ont été trop longtemps dans l’ombre. »
« Il me reste les vivants à chérir », conclut la narratrice. Par la mère nous permet d’affectionner une plume aussi ardente que valeureuse.
[1] Incipit d’Animalis que nous retrouvons sur le site de l’autrice : https://clairevarin.com/
[2] https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/834181/kim-avant-fanfreluche-ecole-polichinelle
