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L'aut'journal

438 - Vive la décroissance. Karl Marx (revisité)

Comme si l’information circulait désormais sur deux strates superposées

Le grand fossé générationnel de l’info

Par Pierre Sormany

2025/05/23

Le magazine français L’Express a un tirage de 550 000 copies. Il affirme rejoindre plus de 2,2 millions de lecteurs au total… ce qui ne signifie pas que chaque article soit lu par autant de gens. Son site web reçoit chaque mois un million de visiteurs. Institution française incontournable depuis 1953, l’entreprise est subventionnée par l’État à la hauteur de 1,7 million d’Euros (2,7 millions $).

Hugo Travers, 28 ans, n’a pas la même notoriété historique. Mais sa chaîne YouTube HugoDécrypte compte 3,35 millions d’abonnés. Il dirige désormais une petite entreprise d’une vingtaine d’employés (dont une douzaine de journalistes) et ses vidéos quotidiennes, sous forme de revue des principales infos du jour, sont regardées par 300 000 à 400 000 personnes en moyenne, au premier rang des podcast en France, surtout si on ajoute les vidéos plus courtes sur Tik Tok (5 millions d’abonnés) et sur Instagram (3 millions). Ce nouveau média ne reçoit, bien sûr, aucun financement public.

Le profil du vidéaste franco-canadien Gaspard Guermonprez est analogue. À 28 ans, il dirige lui aussi une jeune entreprise médiatique de 22 employés. Elle produit et diffuse des vidéos de manière moins fréquente, certes, mais il s’agit de longs formats (entre 20 et 45 minutes, en général) réalisés avec beaucoup plus de soin.

2025_05_23_Gaspard Guermonprez

Gaspard G, la chaîne YouTube de ce diplômé des HEC de Montréal, qui a appris sur le terrain les fondements du journalisme, compte plus de 1,3 million d’abonnés. Les données de visionnement de ses vidéos récentes oscillent entre 200 000 et 1,7 million. Mais Gaspard G ne reçoit aucun soutien public, lui non plus.

Ce n’est pas si étonnant. Les gouvernements ont toujours été réticents à soutenir directement les entreprises de presse. Quand ils l’ont fait, en temps de crise, c’était pour protéger l’écosystème médiatique existant, comme le Canada a commencé à le faire depuis les cinq dernières années. Les nouveaux médias émergeants ont du mal à faire reconnaître leur pertinence dans cet écosystème.

Rencontré à l’occasion du Festival international du journalisme de Carleton, en mai dernier, Gaspard Guermonprez déplore une situation un peu ironique. « Sur la base des revenus que les influenceurs génèrent, YouTube verse chaque année 25 millions d’Euro à l’autorité française de l’audio-visuel. Cet argent sert à financer le cinéma et la télévision, mais nous n’en recevons rien. En fin de compte, c’est nous qui finançons les médias plus traditionnels. »

Un modèle d’affaires compromettant ?

Le modèle d’affaires de ces nouveaux conquérants de l’info ? D’abord, YouTube accepte de verser aux créateurs, dès qu’ils ont plus de 5 000 abonnés, une partie des revenus des publicités qui s’affichent sur leur page. De petites sommes, quelques dizaines de dollars si vous avez moins de 10 000 visionnements. Quand les auditoires atteignent 400 000 ou 500 000 visiteurs, cela peut devenir rentable et de nombreux influenceurs s’y enrichissent. Mais c’est rarement suffisant pour financer une équipe journalistique,

Les vidéastes de l’info, comme les médias traditionnels, font donc appel aux commanditaires. Gaspard G avoue qu’il n’a pas le choix. « Je présente moi-même les entreprises qui me soutiennent, mais je change de vêtements et de décor, la démarcation est claire. Et jamais un annonceur n’a de rapport avec le sujet traité. J’estime avoir ainsi plus de liberté éditoriale que les journalistes qui travaillent pour des grands journaux propriétés de Jeff Besos ou de Bolloré », affirme l’entrepreneur.

Le matin de notre rencontre la journaliste de Radio-Canada Alexane Drolet venait d’annoncer qu’elle quittait ses fonctions à la salle des nouvelles de Québec pour se lancer dans une aventure analogue. « Je ne quitte pas le journalisme, dit-elle. Ce que je vais diffuser ressemble à ce que je faisais pour Radio-Canada. Mais je vise un public différent qui ne se reconnaît plus dans les grands médias. Je veux me donner une plus grande liberté de ton et de sujets. »

2025_05_23_Alexane Drolet

Dans la semaine qui a suivi cette annonce, la chaîne YouTube Alexplique avait déjà attiré 15 000 abonnés. Elle n’y avait pourtant diffusé qu’une seule video d’une dizaine de minutes, pour expliquer son projet.

Il faut dire que l’annonce a fait beaucoup de bruit à Québec, et François Cardinal, vice-président information de La Presse, y a même consacré sa chronique hebdomadaire, cette semaine-là. « Ces créateurs de contenu brillants, vulgarisateurs, à l’aise avec la techno, font évoluer l’information. Ils transforment les manières de raconter, écrit-il. Ils donnent ainsi un coup de pied dans la fourmilière médiatique. »

S’il se réjouit du succès de ces « info-influenceurs » qui prouvent que les jeunes n’ont pas tourné le dos à l’information, Cardinal questionne quand même le flou déontologique qui entoure ces nouveaux médias.

« Je n’ai rien contre le placement de produits, avoue d’ailleurs Alexane Drolet. Si je livre de l’information vérifiée, basée sur les faits et qui touche les gens, cela ne dérangera pas mes abonnés que je sois en train de manger une pizza dans un resto qui me commandite, avec le logo bien en vue. »

François Cardinal questionne ce choix : « La notion de conflit d’intérêt ne disparaît pas parce qu’un journaliste a besoin de gagner sa vie. Un influenceur peut certes promouvoir un produit, une image, une marque. Il peut créer du contenu en mangeant une pizza sans le dévoiler. Ce n’est juste pas du journalisme. »

Une rupture générationnelle

Cela dit, on ne peut pas nier la pertinence de ces nouveaux médias. Le journaliste québécois Guillaume Lavallée, ancien chef de bureau de l’AFP à Jérusalem, vient de publier un excellent livre sur la vie à Gaza, avant l’actuelle destruction massive par Israël. Il est allé le présenter dans de nombreux cégeps.

« Ce qui m’a frappé, dit-il, c’est que les jeunes que je rencontre, 16 ans, 17 ans, ils connaissent tous les journalistes gazaouis, leurs noms, ce qu’ils diffusent. Ils les suivent sur Instagram. Mais quand je parle aux gens des grands médias, personne ne connaît ces journalistes, ces blogueurs. »

De fait, avant de parler avec Guillaume, j’ignorais tout Motaz Azaiza, 26 ans, journaliste de guerre palestinien de Gaza, qui diffuse ses photos de guerre à 18 millions d’abonnés sur Instagram, et dont les vidéos sont vues par trois, cinq ou huit millions de gens. Je ne connaissais pas Plestia Alaqad, 22 ans, une ancienne employée d’une agence de ressources humaines qui a attiré plus de quatre millions d’abonnés sur Instagram en quatre mois. Ou Hind Khoudary, journaliste gazaouie suivie par plus de 1,1 millions d’abonnés. Mais les cégépiens, eux, les connaissent.

C’est comme si l’information circulait désormais sur deux strates superposées.

Leila Savic a fondé il y a cinq ans La Converse, un média d’information destiné aux communautés marginalisées, orienté sur le dialogue et le journalisme de solution. « Ce que je constate, dit-elle, c’est que les jeunes qui nous lisent ne connaissent pas Rima Elkouri, Émilie Nicolas ou les autres chroniqueurs qui s’intéressent à la diversité. Parce qu’ils ne lisent pas les grands médias. Il ne se sentent pas concernés. Ils sont ailleurs. »

C’est peut-être une situation temporaire. Les grands médias prennent conscience de ce fossé. Ils commencent à essaimer sur Tik Tok, à en explorer le ton et la grammaire visuelle. En même temps, les vedettes de YouTube et Tik Tok font leur entrée en douce, dans les médias. La Presse diffuse à l’occasion des vidéos du tiktokeur québécois Farnell Morisset. Hugo Travers est de plus en plus présent sur France 2. Garpard Guermonprez se retrouve à Franceinfo et au journal Le Parisien. Espérons que le fossé générationnel finira par être comblé.