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L'aut'journal

438 - Vive la décroissance. Karl Marx (revisité)

«La décroissance est une philosophie»

Vive la décroissance!

Par Pierre Dubuc

2025/06/20

Karl Marx en faveur de la décroissance! L’affirmation surprend. Marx a toujours été associé à la primauté du développement des forces productives. Mais la relecture de l’œuvre de Marx par le japonais Kohei Saito l’amène à remettre cela en question dans son livre Moins! La décroissance est une philosophie, un succès de librairie publié dans 12 pays.

Kohei Saito est docteur en philosophie de l’Université Humboldt de Berlin et professeur associé à l’Université de Tokyo. Il participe à un projet international de réédition intégrale des textes de Marx et Engels. L’œuvre est gigantesque. Elle dépassera, écrit-il, les 100 volumes et on y trouvera quantité de documents jamais publiés auparavant.

Chez le jeune Marx, la primauté des forces productives est sans conteste affirmée et les effets destructeurs de la production sur l’environnement sont ignorés. Mais, plus tard, dans les pages du Capital, on ne trouve nulle part d’arguments élogieux sur le développement des forces productives par le biais de la modernisation.

Saito s’intéresse particulièrement à la période de 15 ans entre la publication du premier volume du Capital et la mort de Marx en 1883, au cours de laquelle il a très peu publié, mais a démontré une grande ferveur pour l’étude des sciences naturelles. Dans ses nombreuses notes de lecture, il aborde des thèmes écologiques, tels que la déforestation excessive, la surutilisation des combustibles, l’extinction des espèces comme autant de contradictions du capitalisme. Une rupture totale avec la primauté des forces productives.

Le colonialisme

Le jeune Marx justifiait aussi le colonialisme sous prétexte qu’il apportait la civilisation et la modernisation aux « peuples barbares » et préparait les conditions d’une révolution sociale. Il soutenait, par exemple, que l’impérialisme britannique allait conduire à une révolution sociale en Hindoustan et que, « quels que fussent les crimes de l’Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l’histoire en provoquant cette révolution. »

Mais, en 1881, virage à 180 degrés. Dans une lettre à Véra Zassoulitch, Marx affirme clairement que l’analyse historique présentée dans Le Capital est strictement limitée à l’Europe occidentale. Il soutient qu’il n’est pas nécessaire de détruire les communes rurales restantes en Russie en poussant à la modernisation, qu’au contraire, en Russie, ces communes peuvent devenir des bases importantes de résistance contre un capitalisme qui ne cesse de s’étendre et tente de couvrir le monde entier.

Dans la préface à la deuxième édition russe du Manifeste du Parti communiste, il va encore plus loin : « La propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. »

Durabilité et égalité sociale

Qu’est-ce qui a amené Marx à ce retournement? Selon Saito, c’est, au départ, l’étude de l’épuisement des sols causé par « l’agriculture spoliatrice » de son contemporain, le chimiste Justus von Liebig. Pour ce dernier, il était essentiel de veiller à ce que les matières inorganiques absorbées par les céréales soient restituées au sol, après consommation, afin d’en maintenir la fertilité.

Pendant toute sa vie, l’être humain ne cesse de travailler la nature. Il produit. Il consomme. Il rejette. Cette interaction cyclique avec la nature est ce que Marx appelle le métabolisme matériel entre l’être humain et la nature.

Pour Marx, l’être humain entre en relation avec la nature non pas comme les autres animaux, mais d’une manière particulière qu’est le « travail ». Le capitalisme perturbe considérablement le métabolisme matériel entre l’être humain et la nature. Au-delà d’un certain niveau, les effets négatifs l’emportent.

« Les conditions ainsi créées provoquent une rupture irrémédiable dans le métabolisme déterminé par les lois de la vie, d’où le gaspillage des ressources de la terre que le commerce étend bien au-delà des frontières nationales. » (Marx, Le Capital)

Marx s’intéresse aussi aux peuples germaniques, qui considéraient la terre comme un bien commun, n’appartenant à personne. Ils avaient donc établi un système de répartition égalitaire des terres pour éviter que certains ne profitent de la générosité de la nature et veillaient à empêcher l’accaparement des richesses, ce qui permettait également d’empêcher les relations de domination ou de subordination entre membres de la communauté. Et la terre n’appartenant à personne, elle est protégée de l’arbitraire de propriétaires éventuels, ce qui garantissait la durabilité des sols.

Marx prend alors pleinement conscience du fait que durabilité et égalité sociale sont étroitement liées. C’est ce lien qui permet aux communautés de résister au capitalisme et qui rend possible l’établissement du communisme. Dans le troisième volume du Capital traitant de la rente, il écrit :

« Nous assistons [...] à une exploitation gaspilleuse des ressources du sol au lieu d’une culture consciencieuse et rationnelle de la terre, propriété commune et éternelle, condition inaliénable de l’existence et de la reproduction de générations humaines qui se relaient. »

La décroissance

La reconnaissance par Marx du fait que la stabilité d’une société communautaire sans croissance économique organisait un métabolisme matériel entre l’être humain et la nature durable et égalitaire a, selon Saito, une importance décisive.

Marx concluait que la durabilité et l’égalité qui reposent sur une économie stationnaire constituent une résistance au capital et forment les fondations d’une société future. Pour Saito, ce sont cette durabilité et cette égalité qui doivent être réintégrées consciemment pour dépasser la crise du capitalisme des sociétés occidentales.

En d’autres termes, le communisme qu’envisageait finalement Marx était une économie équitable, durable et de décroissance.

Après nous, le déluge

Dans la première partie de son livre, Saito se livre à une critique acerbe et bien documentée des différentes « solutions » à la crise environnementale (voitures électriques, captage des CO2, etc.) Les améliorations environnementales mises en place ne sont pas simplement dues au développement technologique, soutient-il, mais tout autant au déplacement d’un nombre significatif des effets négatifs du développement économique, telles que l’extraction des ressources et l’élimination des déchets vers le Sud global.

Toutes les « solutions » exigent l’exploitation de ressources qui dépassent les limites de la terre. La consommation totale de ressources, y compris les métaux, les minerais, les combustibles fossiles et la biomasse, s’élevait à 26,7 milliards de tonnes en 1970. Elle a dépassé 100 milliards de tonnes en 2017 et est estimée à 180 milliards en 2050. Le recyclage ne concerne que 8,6% des déchets.

L’effet de la consommation massive n’est pas immédiat. Il y a un décalage temporel. Pour décrire l’attitude des capitalistes, Marx utilise l’expression : « Après nous, le déluge! » La conclusion sans appel est que la planète sera rendue inhabitable pour l’humanité avant que le capitalisme ne se soit effondré. Nous devons donc, conclut Saito, reconsidérer ce mode de vie impérial, fondé sur l’extractivisme et l’externalisation.

Le processus de production qui cherche à augmenter sans cesse la valeur du capital s’écarte du processus cyclique originel de la nature et finalement crée des ruptures irréparables dans les relations entre l’humain et la nature. Selon Marx, la seule façon de réparer ces ruptures est de transformer radicalement le domaine du travail afin que la production puisse s’aligner sur les cycles de la nature.

La question fondamentale, c’est donc la transformation du travail et de la production. Et cela nous ramène aux écrits de celui qui a proposé cette transformation fondamentale : Karl Marx.

* * *

Le communisme de décroissance de Karl Marx en cinq points

Kohei Saito résume en cinq points la conception de Marx du communisme de décroissance :

  1. Le passage à une économie de la valeur d’usage

Pour le capitalisme, ce qui compte, c’est la valeur d’échange (prix, produit) et non la valeur d’usage (utilité). Pour que la valeur d’usage soit l’objectif de la production, il faut placer la production sous planification sociale. Au lieu de chercher à augmenter le PIB, l’accent est mis sur la satisfaction des besoins fondamentaux des personnes

2. La réduction du temps de travail

La force de travail va être consciemment redistribuée pour produire les choses réellement nécessaires à la reproduction sociale. Éliminer les emplois inutiles : marketing, publicité, packaging, les consultants, les banques d’investissement.

La réduction du temps de travail est une condition essentielle pour passer à une économie de la valeur d’usage.

Sous le capitalisme, l’automatisation n’a pas pour fonction de nous libérer du travail, mais de nous menacer avec des robots et avec le chômage.

Nous n’avons pas vraiment d’autre choix que d’accepter un certain ralentissement de la production pour réduire les émissions de gaz carbonique

3. L’abolition de la division standardisée du travail

Pour Marx, la première étape nécessaire pour restaurer la créativité et l’autonomie du travail est l’abolition de la division du travail.

Il faut concevoir des sites de production où tout le monde peut effectuer des tâches variées. La société future aura pour tâche de surmonter l’opposition entre travail intellectuel et travail physique et celle entre villes et campagnes.

Instaurer la formation professionnelle égalitaire tout au long de la vie.

Ce n’est plus le profit, mais le plaisir que l’on tire du travail et de l’entraide qui deviendraient nos priorités.

4. Démocratisation du processus de production

Il est nécessaire que les travailleurs détiennent le pouvoir de décision dans le processus de production. L’outil pour y arriver est la propriété sociale.

La démocratisation de la fabrication consiste à ce que les travailleurs gèrent collectivement les moyens de production. Cela signifie qu’ils décident ensemble de ce qu’ils vont produire, de la quantité à produire et des méthodes de production.

5. Mise en valeur des services essentiels

Les secteurs où la mécanisation est difficile, c’est-à-dire les industries à haute densité de main-d’œuvre, comme le travail de service à la personne (care). C’est un type de production qui s’attache à la valeur d’usage. C’est un travail émotionnel. Le personnel soignant ne peut se contenter de suivre un manuel d’instructions.

Le marketing, la publicité, le conseil, la finance ou l’assurance ne contribuent guère à la reproduction sociale. Le travail du care n’est pas seulement socialement utile, il est également à faible utilisation de ressources. Ce sont ces travailleurs et travailleuses qui, partout dans le monde, se soulèvent aujourd’hui contre la logique du capitalisme.

Le royaume de la liberté

Marx a écrit : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur. » (Le Capital)

Le royaume de la nécessité est le domaine de la production et de la consommation nécessaires à la vie humaine. Par opposition, le royaume de la liberté est le domaine de ce qui n’est pas nécessaire à la survie, mais qui permet de vivre en tant qu’humain. Il s’agit de l’art, de la culture, de l’amitié, de l’amour, de l’activité physique, etc.

Pour étendre ce royaume de liberté, il est d’abord nécessaire de démanteler ce système qui nous pousse à une consommation sans limites et à des heures de travail sans fin, à la poursuite d’une croissance illimitée.

Définir ce qui nous est inutile, cesser sa production, et déterminer le niveau nécessaire de production des choses que nous continuons à produire, ce sont les choix que nous, qui vivons dans les pays développés, sommes tenus de faire, écrit Kohei Saito.

Le résultat de tout cela sera un ralentissement de l’économie. Et, pour nous, qui sommes imbibés des principes de compétition portés par le capitalisme, il ne sera pas facile d’accepter ce ralentissement.

Mais il est impossible, selon Kohei Saito, de protéger l’environnement mondial dans ce capitalisme qui ne cesse de courir après l’accroissement des profits et la croissance économique.