439 - Carney s'enrichit, le peuple s'appauvrit
D'après Yves Boisvert et La Presse+
La mort d'un homme libre
Par Pierre Dubuc
2025/08/29
Dans son édition du 24 août 2025, La Presse+ publie un article de son chroniqueur Yves Boisvert intitulé « La mort d’un homme libre ». Elle en fait même sa manchette.
Boisvert érige en exemple d’homme libre, l’histoire de Daniel Nakamura, un Canadien d’origine japonaise réfugié aux Îles-de-la-Madeleine, qui lui aurait confié ses secrets.
On apprend que Nakamura a débarqué aux Îles à l’automne 1987 et qu’il est décédé le 25 mai dernier à l’âge de 71 ans. Il vivait comme un ascète, sans domicile fixe, sans possession, ce qui provoquait chez Boisvert « un mélange de fascination et d’admiration ».
Déjà, on peut s’interroger sur l’idée de faire d’un SDF l’archétype de « l’homme libre » et, plus encore, sur la fascination et l’admiration exercées sur Boisvert.
Poursuivons. Boisvert met caractères gras dans son texte la phrase suivante : « Personne ne dépendait de lui, et lui n’attendait aucune protection de l’État. Surtout pas de l’État. »
Ce qui séduit Boisvert, c’est ce qu’il appelle « la recherche philosophique » du bonhomme. Il disait, rapporte-t-il, « travailler sur un moteur qui produit une énergie infinie », inspiré de l’œuvre d’Ayn Rand, en particulier Atlas Shrugged (La grève en français).
Dans ce livre, résume Boisvert, le héros du roman et inventeur du moteur, John Galt, se fait voler son invention et se révolte contre les États-Unis « socialistes », et incite tous les créateurs, les scientifiques et les entrepreneurs, bref « l’élite », à faire la grève pour faire s’écrouler la vieille société collectiviste.
Le roman, publié en 1957, a été et est toujours un best-seller – et John Galt, un héros – pour les Musk, le Tea Party, les libertariens, en un mot l’extrême-droite américaine, comme le reconnaît Boisvert.
La décision d’en faire l’exemple de « l’homme libre » s’épaissit davantage lorsqu’on apprend l’histoire de Nakamura.
Petit-fils d’immigrants japonais, né à Toronto de parents canadiens, il a été condamné à la prison pour être entré dans une banque, en 1984, et avoir menacé le gérant en lui demandant de lui remettre 25 000 $ en comptant pour compenser la dépossession des Canadiens d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale! Si le gérant n’obtempérait pas, une bombe dans une mallette exploserait.
Un jury l’a reconnu coupable, une décision que semble contester Boisvert en mettant le mot « hold-up », entre guillemets. (Premier conseil à La Presse+ : Prière de ne pas affecter Boisvert aux affaires judiciaires.)
Boisvert conclut son article par ces mots : « Il laisse le souvenir d’un homme libre. »
Quelle étrange conception de la liberté que d’ériger en héros un individu, manifestement dérangé, braqueur de banque, SDF, dont le héros est un personnage d’un roman de l’égérie de l’extrême droite américaine avec comme message de ne pas compter sur l’État.
(Deuxième conseil à La Presse+ : Mettez fin, pour un temps, aux reportages de Boisvert au sud de la frontière; la fréquentation de l’extrême droite l’a contaminé.)
Que La Presse+ en ait fait sa manchette est encore plus étonnant que le reportage lui-même. (Troisième conseil à La Presse+ : Revoyez le contrat du responsable de la page couverture les week-ends.)
Mais peut-être pas tant que cela. Après tout, n’est-ce pas le même journal qui a déjà consacré, dans son édition du 13 mai 2023, DIX-SEPT pages bien comptées (vous avez bien lu, 17 pages) à « l’humoriste » Sugar Sammy, dont la spécialité est de tourner en ridicule – pour employer un euphémisme – les francophones!
L’intelligence de la nécessité
Dernier conseil à La Presse+ : À la philosophie libertarienne du héros de Boisvert, nous vous invitons à consulter la définition de la liberté de Spinoza, reprise et développée par les penseurs marxistes, la liberté étant « l’intelligence de la nécessité ».
Elle signifie que la liberté n’est pas l’absence de contraintes, mais qu’elle consiste à comprendre les lois du développement historique et social, ce qui permet d’agir consciemment et de maîtriser les forces qui nous gouvernent.
La liberté est donc la nécessité comprise et transformée en action libre, s'opposant à la conception d'une liberté qui serait l'arbitraire ou une simple absence de restriction.
Et elle peut s’exercer aux Îles-de-la-Madeleine, ailleurs au Québec, aux États-Unis et même dans les bureaux de La Presse+.
