439 - Carney s'enrichit, le peuple s'appauvrit
Mark Carney a effectué un voyage en Europe à la recherche de nouveaux partenaires commerciaux et stratégiques dans les domaines de l'énergie, de la défense et des minéraux critiques
L'indépendance, alternative à la militarisation
Par Pierre Dubuc
2025/08/27
Mark Carney vient d’effectuer un voyage qui l’a amené en Ukraine, en Pologne, en Lettonie et en Allemagne. Le premier ministre, nous dit-on, part à la recherche de nouveaux partenaires commerciaux et stratégiques en Europe, dans les domaines de l’énergie, de la défense et des minéraux critiques. Le développement de relations économiques, sécuritaires et politiques avec l’Europe est censé faire contrepoids à la détérioration des relations avec les États-Unis. Nos médias se félicitent de cette perspective. Mais doit-on s’en réjouir? Est-ce, pour le Québec, une véritable alternative?
L’état de l’Europe
Examinons d’abord l’état de l’Europe et ses perspectives. Un « Appel aux citoyens européens » de Mario Draghi, intitulé « Comment changer la trajectoire de l’Europe », pose un diagnostic, qui semble, aujourd’hui, partagée par les élites européennes. Draghi a été président du Conseil des ministres italien (2021-2022) et président de la Banque centrale européenne (2011-2019).
Draghi débute son article par un dur constat : « Pendant des années, avec ses 450 millions de consommateurs, l’Union a cru que sa dimension économique s’accompagnait d’un pouvoir géopolitique et d’une influence dans les relations commerciales internationales. Cette année restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est dissipée. »
Face à la guerre en Ukraine, au bombardement des sites nucléaires iraniens, au massacre en Palestine, l’Europe est restée spectatrice, admet-il. Il propose donc que l’Europe passe « du statut de spectatrice — ou tout au plus de silhouette de second rôle — à celui d’acteur principal ».
Comme première solution économique, il propose d’abattre les barrières tarifaires entre les pays membres de l’Union européenne, tout comme Carney veut éliminer les barrières non tarifaires entre les provinces.
Draghi enchaîne : « Les gouvernements doivent supprimer les barrières inutiles et revoir la structure des autorisations dans le domaine de l’énergie. » C’est exactement le contenu du projet de loi C-5, devenu la Loi visant à bâtir le Canada, qui, au nom de l’économie canadienne, accélère les « grands projets de développement », au prix d’une mise à l’écart de garanties démocratiques de respect des compétences constitutionnelles des États provinciaux et de consultation des nations autochtones.
Draghi est clair. L’Europe « doit également modifier son organisation politique, qui est indissociable de sa capacité à atteindre ses objectifs économiques et stratégiques ». En tant que premier ministre en fonction, Carney n’a pas la latitude de Draghi pour «parler vrai», mais ses politiques sont une incursion dans les compétences des États provinciaux au nom de l’« intérêt national », et cela va aussi modifier l’architecture de la fédération canadienne, comme l’a démontré le groupe Droits collectifs Québec. Le but est le même : créer une seule économie.
La bonne et la mauvaise dette
Poursuivons. Une autre similitude entre les politiques Draghi et Carney est d’établir une distinction entre une bonne et une mauvaise dette. « La mauvaise finance la consommation courante, laissant son poids aux générations futures; la bonne sert à financer des investissements dans les priorités stratégiques et dans l’augmentation de la productivité. »
Cette « bonne dette » servira, bien entendu, à financer les dépenses pour la défense, l’énergie et les matériaux stratégiques, autrement dit tout ce qui concerne la guerre. Il mentionne que les États européens s’apprêtent à lancer une entreprise militaire gigantesque avec 2 000 milliards d’euros de dépenses supplémentaires prévues dans le domaine de la défense entre aujourd’hui et 2031.
Le Canada n’est pas en reste. Il a pour objectif d’augmenter aussi son budget militaire avec l’objectif d’atteindre 5% du PIB. À classer, évidemment, dans la « bonne dette ».
Haro sur le secteur public
Selon Draghi, le secteur privé a réalisé « une grande partie de l’effort d’adaptation » pour modifier « la trajectoire de l’Europe ». «Le retard, selon lui, vient plutôt du secteur public. Et c’est là où les changements décisifs sont le plus nécessaires.»
Tiens, tiens. M. Carney impose à tous ses ministres des compressions dans la fonction publique de 7% à 15% au cours des trois prochaines années! Au Québec, le gouvernement Legault est déjà à l’œuvre avec ses politiques d’austérité.
On commence à avoir une petite idée de ce qui se discute dans les rencontres du G-7 et d’autres institutions internationales.
Le magazine The Economist, la bible des milieux d’affaires, avait déjà donné l’ordre de marche dans son édition du 30 novembre 2024. Sous le titre « The revolt against regulation » (« La révolte contre la réglementation »), le magazine britannique, qui est une référence pour les milieux d’affaires du monde entier, érige la politique de la tronçonneuse des présidents Milei de l’Argentine et du duo Trump-Musk en modèles pour les autres pays.
Bien entendu, Milei et Musk ont poussé la « révolte » à la caricature, reconnaît The Economist, mais une vague mondiale plus «modérée» pour la déréglementation est en marche, selon le magazine. Une «révolution» qui n’aura rien à envier à la «révolution» Thatcher-Reagan des années 1980.
Désarmer les syndicats
Pour faire avaler cette « révolution » aux organisations syndicales, les gouvernements doivent désarmer les syndicats en leur enlevant, à toutes fins pratiques, le droit de grève. Ottawa utilise l’article 107 du Code canadien du travail, qui confère au gouvernement le pouvoir unilatéral de demander au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) d’imposer l’arbitrage exécutoire pour mettre un terme à des arrêts de travail.
Québec a adopté le projet de loi 89, Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out, qui limite l’exercice du droit de vote.
Les gouvernements sont embêtés avec l’arrêt Saskatchewan de la Cour suprême, qui reconnaît que le droit de grève est une composante indispensable du droit à un processus véritable de négociation collective et qu’il est également protégé constitutionnellement. « Sans le droit de grève, le droit constitutionnel de négocier collectivement perd tout son sens » (par. 24). Ils cherchent donc à le contourner. Ils ne respectent la Constitution que lorsqu’elle favorise leurs intérêts, soit à peu près tout le temps.
OTAN Canada dry
Mais revenons au voyage de Mark Carney. Selon le site de Radio-Canada, il s’est entendu avec le premier ministre de la Pologne afin de coprésider le Salon international de l’industrie de la défense, l’an prochain. Ce sera l’occasion pour le Canada de promouvoir le secteur canadien de la défense, notamment dans le domaine des drones, des blindés et des munitions.
Carney veut que le Canada participe au programme « ReArm Europe » pour atteindre l’objectif de quadrupler le rythme des dépenses de défense d’ici la fin de la décennie. Quel beau projet de société écologique! Et on qualifie cela de « diversification des marchés », alors qu’on assiste à une concentration tout azimut sur le marché de l’armement.
Mais c’est surtout les secteurs de l’énergie et des minéraux critiques qui intéressent les Européens, particulièrement les Allemands. Le premier ministre Carney et le chancelier allemand Friedrich Merz souhaitent signer un accord de collaboration, afin de cofinancer des projets sur l’extraction et la transformation de minéraux critiques.
Mais les Européens ne sont pas les seuls à s’intéresser aux minéraux critiques du Canada. Les États-Unis le sont aussi. Leur objectif est de mettre fin à leur dépendance à l’égard de la Chine et le département de la Défense investit déjà dans des entreprises minières au Canada. Pas évident que Trump va apprécier de voir les entreprises allemandes investir au Canada dans ce secteur.
Un autre volet du voyage de Carney est le rôle que le Canada pourrait jouer dans un éventuel accord de paix et le maintien d’un possible cessez-le-feu entre l’Ukraine et la Russie. Le Canada fait partie de la « Coalition des volontaires » – renommée « OTAN Canada dry » par dérision par la Russie – et Mark Carney n’a pas exclu la présence de troupes canadiennes sur le territoire ukrainien avec comme perspective de devenir de la chair à canons et à drones.
L’indépendance, la seule alternative
Alors, quelle est l’alternative que le gouvernement Carney nous propose? Développer une industrie d’armement avec l’Europe plutôt qu’avec les États-Unis? Vendre nos minéraux critiques à l’Allemagne plutôt qu’aux États-Unis? Développer les projets hydroélectriques pour alimenter l’industrie minière, grande consommatrice d’énergie? Laisser passer des pipelines sur notre territoire pour abreuver l’Europe? Avec, en prime, l’engagement à envoyer des soldats sur le front ukrainien!
Est-ce cela que nous voulons? Changer un blanc-bonnet par un bonnet-blanc? Alors que nous avons une alternative beaucoup plus intéressante : l’indépendance du Québec. Nous pourrions développer un programme écologique, où les batteries seraient pour les voitures et non pas pour les camions militaires.
Nous pourrions aussi nous inspirer du Mexique dont la constitution interdit la participation de l’armée à des opérations militaires à l’extérieur des frontières du pays.
De plus, nous avons déjà deux partis politiques indépendantistes, un à Ottawa, l’autre à Québec, pour promouvoir ce programme.
