439 - Carney s'enrichit, le peuple s'appauvrit
« We’re together, on ne va pas oublier. Nous sommes ensemble. »
Les lignes invisibles à la frontière canado-américaine
Par Maude Desbois
2025/08/29
La foule se dissipe timidement, avec l’envie palpable de demeurer plus longtemps. Une petite angoisse au ventre à la perspective de retourner chacun chez soi, dans la solitude et la peur de demain. Peut-être aussi par crainte de voir se dissoudre ce que nous avons tenu du bout des doigts, éphémère et quelque peu fragile, à l’image de ces papillons migrateurs libérés quelques minutes auparavant. Avec, au cœur, la sensation d’avoir été lié·e·s un peu plus qu’en temps normal, par l’unique fait de s’être vu·e·s, parlé, touché·e·s. Mais que peut-on qualifier de normal en ces temps chaotiques?
Nous repartons vidé·e·s par la chaleur cuisante du soleil imposant dans le ciel bleu-parfait de ce 16 août 2025, au milieu d’un champ labouré, sec, et vide; fatigué·e·s par les émotions vives qui nous ont traversées, au-delà des frontières.
Quelques fleurs au sol, offrandes déposées en hommage à l’amitié qui nous tient ensemble; la poussière volant dans nos yeux et collant à la surface de notre peau moite et rougie, nous nous empressons de tout ramasser, de compléter les dernières entrevues avant de traverser les champs de fleurs sauvages qui nous guideront vers la route pour rentrer à la maison.
La gorge encore nouée des larmes retenues, je regarde les personnes de l’autre côté de la frontière invisible s’éloigner, bras dessus, bras dessous, les drapeaux roulés sur l’épaule telles des armes fatiguées du combat. Que sommes-nous sans ce tracé politique sur une carte sinon que des humains? Des enfants, des mères, des pères, des grands-parents, des ami·e·s, des allié·e·s?

« Nous nous trouvons à côté d'une longue ligne imaginaire qui s'appelle la frontière canado-américaine, tous séparés par une construction de l'esprit des hommes [...] Tout cela pour nous faire oublier que nous sommes tous dans la même forêt, que nous buvons des mêmes nuages et que nous nous étouffons avec la même fumée. » - Melissa Mollen-Dupuis
Tendre la main, un acte répréhensible
Certaines personnes du côté des États-Unis craignaient les représailles en se présentant à la frontière cette journée-là. Ils et elles ont pourtant été une centaine à venir à Berkshire, face à Frelighsburg au Québec, puis des centaines d’autres rassemblé·e·s ailleurs, longeant la frontière canado-étatsunienne, en plus de la frontière mexicaine. Quarante-cinq rassemblements ont été comptabilisés, soulignant ainsi la solidarité transfrontalière du Canada, des États-Unis, et du Mexique, à l’occasion de la Journée internationale de l’amitié « une mobilisation transfrontalière historique », indique dans son discours l’écosociologue Laure Waridel, également cofondatrice de Mères au front.
Une seule règle devait être respectée pendant la mobilisation : ne pas traverser la frontière. Nous avions le droit d’occuper l’espace de manière pacifique, tout en devant honorer ce tracé invisible, marqué par une fine corde rouge qui avait été accrochée à des balises enfoncées dans le sol.

La tentation a pourtant été trop forte pour résister à ce mur imaginaire. Les bras tendus de part et d’autre, les fleurs offertes, les poignées de mains qui auraient plutôt été des étreintes si nous nous étions réellement laissé·e·s emporter par l’émotion et l’enthousiasme du moment. Qui pourrait nous en vouloir? Qu’avons-nous réellement transgressé dans la vérité de cet instant?
« Vous pouvez voir ici que nous brisons les règles et les lois, moi en lui offrant une plume d'aigle, et elle en l'acceptant... un geste d'amitié, d'échange et de respect qu'on nous avait interdit… Nous sommes illégales! Mais aujourd'hui, quand on regarde les nouvelles et que l'on voit des arrestations faites par l'État, qui sont injustifiées, brutales et violentes et que l'on juge cela comme étant légal... » - Extrait d’une publication de Melissa M. Dupuis sur ses médias sociaux

« La liberté, la démocratie, l’État de droit, les droits humains fondamentaux, et la vérité elle-même sont présentement attaqués et plus vulnérables qu’ils ne l’ont été au cours des dernières décennies », indique Bruce Johnston dans son discours, époux de Laure Waridel et copropriétaire du terrain où se tenait la mobilisation.
« Nous devons nous rappeler que la solidarité est plus forte que l'égoïsme, que la coopération est plus forte que l'isolement, que l'amour est plus fort que la haine », poursuit-il. C’est exactement ce que Mères au front, Friends Across Borders, et Indivisible Group ont souhaité inspirer par cet élan à se rassembler.
Nous sommes la résistance

« And here in a Vermont field, Vermonters are gathered and a few feet away in a Quebec field in Frelighsburg [...] and we all say, “Enough! WE ARE FRIENDS, we are UNITED and WE ARE THE RESISTANCE! » - Miriam Hansen, The Indivisible Group
Puisqu’il était également interdit de passer le micro de l’autre côté de la frontière, Melissa Mollen Dupuis a accepté de lire le discours qu’avait préparé Miriam Hansen du Indivisible Group.
« Reconocemos y celebramos el valor de la amistad a través de las fronteras. Y así, nos comprometemos a tratar a nuestros vecinos norteamericanos como amigos y aliados, con decencia y respeto. » - Lesly Velázques, comédienne
Le Pacte d’amitié, créé par le groupe Friends Across Borders, a été lu en français, en anglais et en espagnol, afin d’honorer la diversité des frontières, habitées ce jour-là par des gens voulant incarner ces liens qui sont avant tout humains.

Sur les premières notes de piano jouées par l’artiste Catherine Major, les enfants se sont massés au-devant de la scène pour recevoir les précieuses petites boîtes contenant les papillons migrateurs à libérer. Ce sont 80 papillons Belle-Dame, voyageant dans toute l’Amérique du nord, qui se sont envolés sous le regard émerveillé des enfants et des adultes.
Ne tuons pas la beauté du monde
Faisant suite aux prises de parole portant tantôt sur la montée du totalitarisme aux États-Unis, la manière dont les immigrant·e·s et les migrant·e·s sont actuellement traité·e·s. les droits des femmes, des minorités visibles, des personnes issues de groupes marginalisés, des populations des divers États; tantôt à propos des impacts sur la population canadienne, et la grande crainte que ces façons de faire on ne peut plus singulières traversent la frontière, les enfants ont laissé monter leurs voix avec celle de l’auteure-compositrice-interprète Catherine Major, le temps d’entonner Hymne à la beauté du monde, de Luc Plamondon.
C’est avec beaucoup d’émotion et des larmes dans la voix, que l’auteure et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, également co-instigatrice de Mères au front, a prononcé ces mots : « Cinq minutes de silence pour nos enfants. Pour leurs puissances, pour leurs joies infaillibles, pour leurs rires, pour leurs larmes et leurs vertiges, pour la douceur de leurs peaux, pour leurs rêves précieux, ceux pour lesquels nous sommes ici ensemble. »
Puis, la longue ligne s’est formée de part en part de la frontière. L’image des gens se tenant les uns en face des autres, de chaque côté de la corde rouge, contrastait avec l’ambiance d’unité qui régnait pourtant.

Ce sont les accords de la chanson Imagine de John Lennon qui ont doucement rompu le silence. Les voix des personnes rassemblées, d’abord timides, se sont réchauffées pour offrir ces mots comme on envoie un souhait vers le ciel. Se laisser aller à imaginer, ne serait-ce qu’un instant, un monde où l’union fait réellement la force, pour toutes et pour tous.
C’est avec l’écho de ces paroles, de nos peurs et de nos espoirs réunis, que nous sommes repartis, avec la conviction toutefois, que nous reviendrons.
« We’re together, on ne va pas oublier. Nous sommes ensemble. »
