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L'aut'journal

440 - Rocky à l'assaut des syndicats

Carney et Legault à l’assaut des syndicats

Par Pierre Dubuc

2025/10/09

Un gréviste de Postes Canada, interviewé pour un bulletin de nouvelles, décrivait bien l’enjeu du conflit : « Postes Canada est déjà propriétaire à 91% de Purolator. Ils veulent tout privatiser, faire de nous des travailleurs ‘‘gigs’’ ». Une situation qui a « échappé », comme par hasard, à tous les éditorialistes et commentateurs qui ont bu, comme du petit lait, les déclarations du ministre Joël Lightbound à l’effet que Postes Canada vivait une « crise existentielle ».

Il a raison. Son gouvernement planifie bel et bien la mort de Postes Canada. Il a deux angles d’attaque. Premièrement, favoriser des entreprises privées de livraison comme Purolator et Intelcom.

L’histoire de cette dernière est intéressante. En 2002, Postes Canada a racheté 50% de ses actions. Récemment, Amazon lui a sous-traité la majeure partie de ses opérations au Québec après avoir congédié ses 4 500 employés en sol québécois qui voulaient se syndiquer.

Le PDG d’Intelcom, Jean-François Joly, est le frère de Mélanie Joly, la nouvelle ministre de l’Industrie. Leur père, Clément Joly, présidait le comité des finances de l'aile québécoise du Parti libéral du Canada.

Laisser faire

Le deuxième angle d’attaque est de ne rien faire pour adapter la société d’État à la nouvelle économie postale, qui se caractérise par la diminution de la livraison de lettres et l’augmentation de celle des colis.

Dans une entrevue à l'émission Les faits d’abord (27 septembre 2025), le professeur Jean-François Ouellet des HEC attirait l’attention sur la présence dans l’organigramme de la Postes Canada de trois comités de gestion interne, mais aucun dédié au développement stratégique et à l’innovation.

D’autres pays ont pris les choses en main. Il citait, en exemples, l’Allemagne, le Danemark, la Corée du Sud, le Japon, la France, qui ont adapté leurs services postaux à la nouvelle économie en misant sur la logistique et l’automatisation. Le Danemark, soulignait-il, abandonne la livraison des lettres – les permis de conduire, par exemple, ne sont disponibles qu’en format numérique sur le téléphone – et réorganise l’entreprise à partir de la livraison de colis.

En Allemagne, la poste est cogérée avec le syndicat. Au Canada, on veut plutôt se débarrasser des 55 000 employés et ne leur donner d’autre choix que de se recycler dans les entreprises privées, où les travailleurs, pressés par des logiciels de contrôle, laissent le colis devant votre porte.

Malgré cela, le service de Postes Canada est étonnamment concurrentiel avec les entreprises privées… dans les grandes villes, d’expliquer le professeur Jean-François Ouellet. Les PME y ont recours. C’est l’obligation d’assurer le même service dans toute l’étendue du territoire canadien qui explique le déficit.

La véritable solution au déficit de Postes Canada serait de restructurer l’entreprise en fonction de la livraison de colis et d’intégrer en son sein les entreprises privées, d’abord celles dans lesquelles elle a déjà d’importants intérêts, comme Purolator et Intelcom. Mais cela contreviendrait aux intérêts de la famille Joly et d’autres intérêts privés.

L’exemple de la SAQ

De son côté, le gouvernement Legault poursuit la privatisation en douce de la Société des Alcools. Il autorise la SAQ à fermer des succursales dans certains quartiers et à les remplacer par des miniagences dans des épiceries et des dépanneurs, qui pourront vendre de l’alcool jusqu’à 23 heures.

Je me rappelle que Ronald Asselin (1930-2015), le président-fondateur du syndicat des employés de la SAQ (SEMBSAQ) – fonction qu’il occupera du début des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980 – avait accepté avec beaucoup de réticences l’ouverture d’agences dans des épiceries. Elles devaient être circonscrites uniquement dans des régions éloignées, où il n’était pas rentable d’établir des succursales.

Aujourd’hui, il y a plus d’agences (429) que de succursales (408) et on ferme des succursales pour les remplacer par des miniagences.

Comme dans le cas de Postes Canada, les employés syndiqués de la SAQ sont remplacés par des employés sous payés dans les dépanneurs et des livreurs Uber Eats de la « gig » économie pour livrer les flacons d’alcool à domicile.

Ubérisation de l’économie

La « gig » économie, cette économie des « petits boulots », découle de la numérisation de l’économie avec le développement de l'informatique et des technologies des télécommunications. À une extrémité du spectre, règnent sur les marchés financiers, les géants du Web; à l’autre, se trouve un contingent de plus en plus important de travailleurs et de travailleuses mal rémunérés.

Au Canada, 28% des travailleurs adultes se retrouvent dans la « gig » économie, pour la plupart à temps partiel. Les 18-34 ans forment le groupe le plus important. Soixante-dix-neuf pourcent doivent occuper deux emplois pour arriver à joindre les deux bouts.

Aux États-Unis, 36 % des travailleurs font partie de la « gig » économie par le biais de leur emploi principal ou secondaire, ce qui n’est pas sans relation avec le fait que le taux de syndicalisation est inférieur à 10%.

Les suppressions massives d’emplois dans la fonction publique, en vigueur et à venir à Ottawa, à Québec et dans les municipalités vont précipiter un grand nombre de travailleuses et de travailleurs dans la « gig » économie.

Un obstacle : les syndicats

Là où ils sont organisés en syndicats, les travailleurs et les travailleuses protestent, font grève. Les gouvernements canadien et québécois leur ont déclaré la guerre. Mais ils doivent tenir compte de l’arrêt Saskatchewan de la Cour suprême, qui reconnaît que le droit de grève est une composante indispensable du droit à un processus véritable de négociation collective et qu’il est également protégé constitutionnellement.

Pour contourner ce jugement, Ottawa utilise l’article 107 du Code canadien du travail, qui confère au gouvernement le pouvoir unilatéral de demander au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) d’imposer l’arbitrage exécutoire pour mettre un terme à des arrêts de travail.

Québec a adopté le projet de loi 89, Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out, qui limite l’exercice du droit de grève. Le ministre du Travail, Jean Boulet, un ex-avocat provenant du milieu patronal, prépare un projet de loi visant à forcer les organisations syndicales à dévoiler des états financiers vérifiés détaillés et à rendre « facultatif » le paiement de cotisations syndicales destinées à autre chose que le strict champ de la négociation des conditions de travail.

Le gouvernement de la CAQ, un parti qui n’a aucune structure démocratique, se permet donc de donner des leçons de démocratie aux syndicats!

Pour riposter, le mouvement syndical organise une grande manifestation dans les rues de Montréal le 29 novembre prochain, soit la veille de l’entrée en vigueur des restrictions au droit de grève imposées par le gouvernement de la CAQ.