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L'aut'journal

440 - Rocky à l'assaut des syndicats

Laïcité, quand le mieux est l’ennemi du bien

Par Nadia El-Mabrouk

2025/09/30

« Il y a quelque chose de malsain dans la surenchère de propositions en apparence liées à la laïcité entre la CAQ et le PQ. C'est bien beau de déclarer qu'on va interdire les prières de rue, et maintenant le visage couvert dans l'espace public, mais on ne dit pas comment on va s'y prendre, ni ce que ça va régler, et on contribue à donner à la laïcité une image de radicalité, ce qui n'aide en rien la laïcité. » Voici ce que j’ai écrit sur ma page Facebook à la suite de la proposition faite au colloque de la CAQ d’interdire le visage couvert dans l’espace public. Ma déclaration ayant été mal comprise par certains, je remercie L’aut’journal de me permettre de préciser ma pensée.

Le champ d’application de la laïcité

Commençons par rappeler le champ d’application de la laïcité. Elle concerne les institutions publiques. L’autorité publique ayant pour mandat de gérer le bien commun, tous ceux et celles qui travaillent pour l’État doivent s’abstenir de toute position religieuse, spirituelle ou philosophique.

La laïcité est particulièrement importante dans l’enceinte d’un établissement scolaire puisque son rôle est de former de futurs citoyens libres, aptes au jugement critique et en mesure de prendre des décisions éclairées. Mais partout ailleurs (rues, parcs, musées, etc.), c’est le principe de libre expression qui devrait s’appliquer, tout en se conjuguant, bien sûr, avec l’impératif de la protection des droits et libertés d’autrui.

Or, depuis un certain temps, j’entends des appels à la neutralité religieuse de l’espace public, et à reléguer toute expression religieuse à l’espace privé. Il s’agit d’une dérive malheureuse. Restreindre la liberté d’expression (ou de religion) au domaine privé revient à la nier.

Au Rassemblement pour la laïcité, nous travaillons depuis longtemps à défaire la fausse réputation faite à la loi 21 par le Canada anglais, celle d’être une loi liberticide qui brimerait la liberté de religion dans l’espace public. Va-t-on maintenant donner raison à nos détracteurs?

Les prières de rue

Bien sûr, la laïcité ne règle pas tout, et des lois doivent être édictées pour préserver l’ordre public. Le cas des prières de rue qui se multiplient dans le contexte des manifestations propalestiniennes en est un exemple patent. La CAQ et le PQ proposent de les interdire, mais comment le faire, concrètement, sans brimer la liberté d’expression de tout le monde? C’est le thème sur lequel j’étais amenée à me prononcer samedi dernier au congrès de la CAQ, et voici en partie ce que j’ai dit.

« Que va-t-on interdire au juste? Les processions du Vendredi saint? Une séance de méditation ou une lecture d’un texte sacré au parc? Non! Personne ne le souhaite. En fait, ce ne sont pas les prières qui dérangent, mais ces prières islamistes, parce que ce ne sont pas des prières pacifiques et fraternelles, mais plutôt des appels au Jihad, criards, agressifs et menaçants.

« À mon avis, les prêcheurs profitent de l’exception religieuse du Code criminel (alinéas 319(3)b et 319(3,1) b) permettant les discours fomentant la haine s’ils sont prononcés pour des raisons religieuses. Il faut donc continuer à réclamer l’abrogation de ces alinéas iniques du Code criminel.

« Par ailleurs, comme il ne semble pas y avoir de cohérence dans les règlements municipaux, il y a lieu de les harmoniser, en instaurant des balises permettant notamment d’assurer la vocation d’un lieu public, soit d’être ouvert à tous, sans discrimination. Transformer un parc en un lieu de culte et en exclure les citoyens ne pratiquant pas une certaine religion ne devrait pas être accepté.

« Cependant, le plus gros problème dans le cas des prières de rue, c’est le fait que les organisateurs ne demandent aucune autorisation à la Ville. Or, depuis l’abrogation du règlement municipal ‘‘anti-manif’’ P-6, ils en ont tout à fait le droit. Dans ce contexte, on aura beau peaufiner les règlements municipaux, cela ne changera pas le fond du problème. »

Y a-t-il une chance de refaire passer un règlement de type P-6? Toutes les tentatives en ce sens ont été invalidées par les tribunaux, incluant celles visant à interdire les masques dans les manifestations.

Une proposition détournée de son objectif initial

Bien sûr, cela n’empêche pas d’essayer de nouveau. Mais les groupes masqués causant des troubles à l’ordre public et usant de violence et d’intimidation envers les citoyens ne sont pas tant des islamistes que des groupes s’identifiant Black bloc, Pink bloc, anarchistes ou antifascistes.

Or, la proposition présentée au congrès de la CAQ visant à interdire les masques lors des manifestations a été amendée afin d’élargir l’interdiction à tout l’espace public. Non seulement cela diminue significativement ses chances d’être appliquée un jour [1], mais surtout cela la détourne de son objectif initial, soit celui d’assurer la sécurité des citoyens. On élude ainsi le problème des groupes d’extrême gauche, et on passe à celui de l’islam et du niqab.

Certes, le voilement intégral de la femme est une pratique rétrograde à bannir, comme la France a réussi à le faire. Mais est-ce la priorité pour apaiser le climat social? Est-ce que cela règlera le problème des manifestations violentes? Est-ce réaliste, à court ou à moyen terme, dans le contexte juridique canadien, alors qu’on ne réussit même pas faire adopter l’interdiction des masques lors des manifestations?

Ma réponse à toutes ces questions est non. Est-ce que cela risque de donner des munitions supplémentaires aux islamistes et de les encourager à mettre en avant leurs femmes en niqab puisque cela semble déranger le gouvernement? Je crains que oui.

Comme je le dis dans mon commentaire, cette multiplication de propositions me semble, à tort ou à raison, liée à une rivalité entre la CAQ et le PQ, pour être celui qui présentera le plus de mesures liées à la laïcité au Québécois. Je me réjouis que ces partis politiques rivalisent d’efforts pour nous assurer un environnement laïque. Mais il faut veiller à ne pas nuire à la laïcité en l’invoquant en dehors de son champ d’application. Le mieux est l’ennemi du bien.

[1] Lire à ce propos la chronique de Richard Martineau https://www.journaldemontreal.com/2025/09/29/a-quoi-ca-sert-davoir-une-loi-quon-ne-peut-appliquer