440 - Rocky à l'assaut des syndicats
Entretien avec Nathalie Lapointe, présidente du local 6001 d’Unifor
La révolution IA est déjà bien entamée
Par Orian Dorais
2025/10/15
En 2023, quelques mois après le lancement du module ChatGPT, je consacrais un premier papier à la question de l’intelligence artificielle. J’avais reçu en entrevue la comédienne Tania Kontoyanni – présidente de l’UDA – qui m’avait confié les inquiétudes du milieu culturel face au déploiement de l’IA À peine deux ans plus tard, ces appréhensions se révèlent fondées, alors que des agences hollywoodiennes songent à faire signer un contrat à « l’actrice » Tilly Norwood, complètement générée par ordinateur.
La situation dans le secteur culturel est déjà troublante, mais elle ne représente que la pointe de l’iceberg. Les impacts négatifs de l’IA se font maintenant ressentir dans l’ensemble du monde du travail. Un peu partout dans le monde, les médias rapportent une hausse alarmante du chômage chez les moins de 35 ans.
La crise est particulièrement frappante dans le monde anglo-saxon, ainsi qu’en Corée du Sud, et touche surtout les jeunes diplômés universitaires. Comme par hasard, de plus en plus d’emplois cléricaux ou informatiques sont comblés par l’IA Je discute de ces enjeux avec Nathalie Lapointe, présidente du local 6001 d’Unifor, qui représente les cols blancs de Bell travaillant dans le secteur de Montréal.
Orian Dorais : On a beaucoup dénoncé le problème de la délocalisation chez les géants canadiens des télécommunications. Diriez-vous qu’on assiste à une « délocalisation vers l’IA » depuis deux ans?
Nathalie Lapointe : Les problèmes de la délocalisation et de l’automatisation sont jumelés. Depuis quinze ans, on se bat contre la délocalisation, qui prend plusieurs formes. Les entreprises ont d’abord eu recours à la sous-traitance outre-mer, dans des pays où les lois sur le travail sont beaucoup plus laxistes.
Les syndicats ont dénoncé ces pratiques avec un certain succès et les compagnies ont convenu d’employer surtout des gens basés au Canada… Sauf que les patrons ont choisi de déléguer beaucoup de tâches à des sous-traitants. Par exemple, Bell s’appuie énormément sur Nordia, une société basée à Laval où personne n’est syndiqué. On assiste à une délocalisation des emplois syndiqués vers des milieux non syndiqués.
Le déploiement de l’intelligence artificielle
En parallèle, on constate le déploiement de l’intelligence artificielle. Par exemple, Bell et plusieurs autres utilisent un chat automatisé pour répondre aux questions sur leur site Web. Tout le monde l’a déjà remarqué. Dans les centres d’appels, les requêtes de niveau 1 (questions de base) et 2 (problèmes semi-complexes) sont toutes gérées par des boites automatisées (composez tel numéro pour tel service) ou par des gens sans syndicats. Seul le niveau 3, soit les interrogations très complexes, est pris en charge par nos membres.
Avec l’IA générative, des départements comme la dépêche – où j’ai travaillé longtemps – ou encore l’ingénierie sont aussi en train d’être automatisés. À la dépêche, la branche qui envoie les tâches aux techniciens, 60% à 70% des opérations sont gérées par un algorithme. Des gens s’assurent certes que le robot fonctionne, mais les techs n’ont même pas le droit d’appeler la centrale! C’est la machine qui gère tout.
Quand nos membres partent à la retraite, sont mis à pied ou changent d’emploi, leurs postes ne sont pas renouvelés. Résultat, la main-d’œuvre syndiquée est de moins en moins nombreuse en télécommunications. Au 6001, nous étions 1 200 membres il n’y pas si longtemps. Cette année, nous sommes 54.
Abolitions de postes
O. D. : Une chute de 95% !
N. L. : Vous voyez les effets conjugués de la délocalisation, de l’IA et de quelques autres facteurs qui jouent en notre défaveur. Tenez, je vous donne un autre exemple : dans les deux dernières années, on estime qu’à cause de l’IA, il y aurait eu 400 à 500 postes syndiqués abolis chez Bell, au Québec et en Ontario.
Plus largement, la corporation BCE a annoncé l’abolition de 5 000 postes dans l’ensemble de sa structure. Dans le bilan financier où étaient annoncées les premières vagues de coupures, le C.A. a aussi déclaré qu’il se votait une hausse salariale de 22%.
O. D. : Auriez-vous des suggestions pour encadrer de telles pratiques?
N. L. : Pour la délocalisation, il faut des lois plus strictes. Pour ce qui est de l’IA, c’est compliqué, parce qu’en télécommunications, les changements technologiques font partie de la culture d’entreprise. Avec la fin des cabines téléphoniques, on a vu la disparition des postes liés à l’encaissement de la monnaie. C’était normal, on ne pouvait pas demander de maintenir en poste les gens qui comptaient les 25 cennes des cabines.
Dans n’importe quelle compagnie, la nature du travail change, mais quand même, l’IA amène un bouleversement majeur. Et n’oubliez pas que nos premiers contrats de travail remontent à plus de 100 ans. Nos conventions collectives ont des statuts anciens, qu’il va falloir revoir pour mieux encadrer les nouveaux outils informatiques. Il faudrait par exemple impliquer nos membres dans le développement de l’IA chez Bell, plutôt qu’abolir leurs postes.
Plus largement, les compagnies doivent faire preuve de transparence quant à leur utilisation de cette technologie et le public doit être éduqué sur les enjeux qui y sont liés. On pourrait aussi envisager d’utiliser des logiciels conçus au Québec, au Canada, plutôt que de juste utiliser ceux offerts par les géants de Silicon Valley. Par-dessus tout, les syndicats, les employeurs et les gouvernements doivent s’assurer que les humains restent responsables du milieu de travail. Il faudrait probablement légiférer en ce sens.
Big Brother
O. D. : Craignez-vous que l’IA facilite la surveillance de vos membres au travail?
N. L. : Nos appels sont enregistrés et écoutés. Nos systèmes d’évaluation sont gérés par un algorithme. Nos écrans sont enregistrés en permanence. Je ne crains pas l’automatisation future de la surveillance. Elle est déjà là.
O. D. : C’est orwellien… Et diriez-vous que ces changements affectent surtout les femmes?
N. L. : Au 6001, et dans tous les syndicats de cols blancs chez Bell, notre convention collective est écrite au féminin. Pourquoi? Parce qu’historiquement, les centres d’appels et les bureaux chez Bell étaient des milieux très majoritairement féminins. C’est plus mixte aujourd’hui, mais les femmes restent majoritaires dans notre milieu de travail.
Avec l’abolition des postes, on empêche des gens – surtout des femmes – d’avoir une longue carrière syndiquée au sein d’une entreprise prospère, avec l’ancienneté et les avantages afférents. Dans le déploiement de l’IA, il y a un risque de sexisme indéniable.
