440 - Rocky à l'assaut des syndicats
Un inédit de Pierre Perrault pour comprendre le réel
Par Simon Rainville
2025/10/14
Alors que le Québec ouvre selon toute vraisemblance un nouveau cycle indépendantiste, il me semble nécessaire de regarder le passé afin de comprendre le présent et préparer l’avenir. Voilà que vient de paraître Un royaume vous attend (Lux), inédit du cinéaste, poète et dramaturge québécois Pierre Perrault.
Ce livre a servi à l’écriture du film du même nom, qui ouvre son «cycle abitibien» en 1975. Il s’agit d’un procédé récurrent chez Perrault : écrire un synopsis qui est plus que le scénario du film à venir, qui est une œuvre en soi.
Fidèle à son habitude, Perrault y interroge les gens simples, ceux et celles qui font le pays réel, qui habitent le monde, ceux et celles sans qui le mot Québec n’est qu’un songe sans substance. Il brode, autour des mots et des rêves des autres, la réalité qu’il filme. Le protagoniste, Hauris Lalancette, revient dans la majorité des films du cycle. C’est un rêveur infatigable, un indécrottable combattant pour la survie de l’Abitibi.
Perrault filme la mort d’un certain rêve abitibien, celui des familles de colons venues s’établir en cette terre inhospitalière durant la crise économique des années 1930. Ils espéraient créer des villages agricoles où pourrait perdurer une certaine vision du Canada français. Or, la solution proposée était d’un autre âge : « On leur a taillé un domaine pour un cheval au temps du tracteur », constate le cinéaste.
Comprendre le rêve déchu de l’impossible royaume abitibien
C’est ce rêve déchu que Perrault documente au milieu des années 1970. Ce projet insensé, émanant d’une vision traditionnelle voulant qu’un vrai Canadien français fût un « habitant » et qu’il fût contre nature pour un des nôtres de vivre en ville, agonise 40 ans plus tard.
« L’Abitibi n’a pas de passé, dit l’écrivain. Elle n’a eu qu’un avenir. Et c’est déjà terminé. » Cette Abitibi des défricheurs est rapidement remplacée par celle que filmera Perrault les années suivantes: une Abitibi minière contrôlée par le capital étranger anglo-saxon qui «brûle la roche et des tonnes de bons gars», comme le chante Richard Desjardins.
Or, cette « acharnation », comme le dit ailleurs Perrault, est le sujet réel du film. Il cherche à comprendre ce rêve noble, mais déconnecté du réel. À partir de ce questionnement préliminaire établi en début d’œuvre, le cinéaste avancera tout au long du film au rythme de la conscience de ses personnages :
« Il faudra pourtant finir par comprendre ce qui est arrivé. Veulent-ils seulement le savoir? Peut-on les intéresser à leur propre sort? Comment avoir honte si on n’a pas cultivé l’orgueil? Je dis beaucoup de choses à tort et à travers. La honte existe, et aussi l’orgueil. Mais il faut voir, regarder, comprendre. Ce film propose ce regard. Peut-être n’ont-ils pas pris tous les moyens. À d’autres, tous les moyens sont bons. Le royaume ne se donne-t-il jamais qu’au vainqueur? Mais il y a les trahisons. Faisons donc notre compte de l’Abitibi, cette dernière aventure avant le temps de la consommation. »
Voilà qui résume le film. Comme c’est souvent le cas chez Perrault, le sujet est double : comprendre le cas spécifique de l’Abitibi, qui prend valeur d’étalon de mesure pour le Québec. Et c’est cette exploration de la psyché québécoise qui fait la grandeur de ce film/livre en particulier, et de l’œuvre du cinéaste-poète en général. Perrault y dénonce le manque d’orgueil, qui faisait en sorte que l’on pliait sans honte, individuellement et collectivement à l’époque, devant les minières étrangères, le gouvernement fédéral et ses valets québécois, puis qui fait que l’on plie aujourd’hui devant la finance internationale, le consumérisme anglo-saxon et les ingénieurs du chaos de l’intelligence artificielle.
Nommer l’ennemi
Puis il y a ce questionnement terrible en lever de rideau qui deviendra un constat à la fin du film : « Peut-être n’ont-ils [les cultivateurs ] pas pris tous les moyens. À d’autres, tous les moyens sont bons. » L’angélisme, le manque de réalisme, deux traits typiquement québécois, sont relayés sans arrêt par ceux et celles qui trahissent la nation pour quelques dollars, alors que les barons s’en mettent plein les poches.
Mais Perrault ne met pas seulement la faute sur ses personnages, que les avancées technologiques et les changements socioéconomiques de l’après-guerre ont fait passer « d’une pauvreté dont ils vivaient à une richesse qui les ruine : la richesse des autres ». On ne saurait demander à notre peuple d’être plus combatif que les institutions qui devraient le défendre et le représenter.
Perrault ne se gêne d’ailleurs pas pour utiliser le mot ennemi, mot si rarement utilisé en ce presque pays qui peine à voir la domination qu’il vit, aujourd’hui encore. « Il faudra bien un jour nommer l’ennemi », précise-t-il en début de livre. Et c’est ce qu’il fait au cours des pages suivantes, mais toujours au rythme des cultivateurs qui cherchent à comprendre leur réalité.
Ils se reprochent d’abord mutuellement de laisser tomber le rêve en vendant leur terre et en déménageant leur maison. Puis, ils s’en prennent aux agronomes envoyés par le ministère de l’Agriculture qui viennent leur expliquer l’irréalisme de leur rêve paysan dans un monde en pleine évolution. « Mais il y a peut-être quelque part une autre explication, laisse tomber Perrault, qui ne relève pas de l’agronomie, mais de l’art de la guerre »? Perrault fait ici allusion au politique qui consolide la domination économique.
« On peut parler aujourd’hui de la prospérité de l’Abitibi, mais la prospérité ne parle pas la langue de Camille Morin (l’un des personnages principaux du livre) », constate le cinéaste. Elle parle plutôt la langue d’un « Molson qui se prétend québécois ». Les spéculateurs, anglo-saxons pour l’essentiel, rachètent « à vil prix, celui du mépris » les terres de ceux qui iront travailler pour eux dans les mines et les usines.
Les cultivateurs se rassemblent, cherchent des solutions contre l’inéluctable, comprenant petit à petit que la force du nombre ne compte pour rien contre les géants de l’économie, que la volonté de plusieurs se plie devant la loi du plus fort. À l’occasion, l’un propose la violence, la résistance physique, comme Hauris qui dit : « Ah, c’est révoltant! C’est par rapport, je pense, qu’on a trop d’cœur de pas s’décider de prendre les carabines. »
Mais on fait passer notre prétendu grand cœur, qui n’est au fond que fuite, pour de la noblesse. C’est la réponse du vaincu qui se rabat sur ses caractéristiques morales supposément supérieures à celles des vainqueurs. Histoire de défaite vieille comme l’humanité. «Hauris invoque la sueur des ancêtres dont il est le fils spirituel. Il invoque la lignée, le courage comme un argument. Mais où est la victoire?», demande gravement Perrault.
C’est finalement contre cette lignée que Perrault en appelait à se révolter, il y a 50 ans : « On nous a beaucoup parlé de liberté, de royaume dans notre histoire sans histoire. Les plus beaux mots diraient Hauris. Et c’était pas des trous de cul qui nous annonçaient le royaume, qui nous proposaient la liberté. Savard. Duplessis. Villeneuve, le cardinal. » Cette liberté, qui n’est qu’un mot, une illusion, si on ne vit pas le pays réel, si on laisse le pouvoir aux autres. « Le royaume n’est pas un droit, c’est un fait », conclut-il. C’est à partir du réel, et non pas des discours qui veulent nous vendre le rêve d’un pays imaginaire créé par des marchands, qu’il faut aujourd’hui encore lutter.
