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L'aut'journal

440 - Rocky à l'assaut des syndicats

Un programme ambitieux pour la production culturelle québécoise

Par Pierre Sormany

2025/10/02

Mathieu Lacombe, le ministre québécois de la culture et des communications, s’est donné bonne presse, ces derniers mois. Du côté de la CAQ, c’est plutôt rare! Les rapports qu’il a commandés auprès de deux comités d’experts ont été fort bien reçus.

Le premier, livré en janvier 2024, portait sur la « découvrabilité » des contenus culturels québécois à l’heure du numérique [1]. L’enjeu : comment permettre aux citoyens de repérer plus facilement des contenus francophones, alors que l’audiovisuel est de plus en plus distribué par des plateformes comme YouTube, Netflix, Amazon ou Disney, que la musique passe par Spotify, que les nouvelles télés connectées nous proposent Hulu, Prime Video ou Apple TV? Ce qu’on ne voit pas finit par ne pas exister!

Ce premier rapport, je l’avoue, m’avait laissé plutôt froid. Peut-être est-ce dû à la présence de Louise Beaudoin parmi les auteurs, mais la majorité des recommandations me semblaient faire appel à la diplomatie : on demandait à Québec de négocier avec l’UNESCO, l’Union européenne ou la Francophonie pour développer des approches et des outils communs. C’est nécessaire sans doute, mais quand on sait à quel point les instances internationales sont réticentes à affronter les géants du web, au risque de se mettre à dos Donald Trump, on pouvait craindre que rien n’aboutisse à court terme.

Il s’agissait aussi, pour les auteurs, d’inviter le Québec à négocier de nouveaux pouvoirs face à Ottawa, en démontrant que le gouvernement du Québec était le mieux placé pour défendre ce dossier de la découvrabilité des contenus francophones. Vingt mois plus tard, il faut se rendre à l’évidence : Ottawa refuse l’idée d’une telle entente avec le Québec, tout comme il s’est opposé, lors de la rencontre à l’UNESCO cet été, à la mise en place d’un instrument juridique international contraignant pour les grandes plateformes numériques, comme le soulignait Jacques Laflamme, ancien sous-ministre adjoint aux politiques culturelles et de communications du Québec, dans un article récent du Devoir.

Le rapport sur la souveraineté culturelle recommandait tout de même l’adoption par Québec d’une loi forte pour imposer aux géants de la distribution la mise en valeur des contenus québécois. Le gouvernement du Québec a effectivement donné suite à cette recommandation en faisant adopter le projet de loi 109 qui donne désormais au ministre la « possibilité » d’imposer par règlement diverses obligations quant à l’offre de produits culturels québécois et de négocier les mesures concrètes avec les distributeurs. Pour le moment, on attend encore les règlements en question.

Reste à voir comment les entreprises visées réagiront. Rappelons leur opposition féroce à la taxe sur les services numériques que le gouvernement canadien devait imposer à compter du 1er juillet, et que Mark Carney a abandonnée devant les menaces de Donald Trump. Sept milliards $ de revenus pour les quatre premières années, sacrifiés sans rien obtenir en retour.

Le second rapport, remis à Mathieu Lacombe en septembre 2025, me semble beaucoup plus concret [2]. Il vient compléter le précédent, en esquissant une véritable stratégie nationale de l’audiovisuel.

Le constat de départ est alarmant : « Le secteur audiovisuel québécois ne traverse pas une simple période d’ajustement. Il fait face à une reconfiguration profonde. La télévision linéaire s’efface peu à peu, pendant que les publics plus jeunes désertent les écrans traditionnels au profit de plateformes numériques internationales. Dans ce paysage saturé, façonné par l’intelligence artificielle, les algorithmes de recommandation et une segmentation fine des usages (…), nos œuvres locales peinent à se faire une place durable (…). Produire ne suffit plus : il faut émerger, et se faire désirer. » (p. 52)

Autrement dit, la possibilité de découvrir les produits culturels ne suffira pas, si on n’arrive pas à ranimer la vitalité de nos créateurs, à produire des contenus de haut niveau, et à les rendre désirables auprès des jeunes, comme ce fut le temps dans les années 1970 et 1980.

En gros, la stratégie proposée repose sur l’élargissement du mandat de Télé-Québec, dont le budget annuel passerait de 94 à 300 M$, avec suppression de la publicité de son modèle d’affaires et la mise en place des studios de création. On propose aussi de hausser les budgets de la SODEQ (de 93 à 170 M$), en y intégrant le secteur du jeu vidéo, de hausser l’enveloppe dévolue aux développements de nouvelles offres audio-visuelles (de 60 à 95 M$), d’élargir les crédits d’impôt offerts à la presse écrite pour inclure les journalistes de la radio, de la télé et du web. On veut assurer la présence de contenus et de récits autochtones et réserver 30% des enveloppes pour les productions jeunesse. Miser également sur les nouveaux formats, accessibles sur les plateformes que fréquentent les jeunes.

Une partie importante de la stratégie culturelle mise ensuite sur l’école pour stimuler la littéracie numérique et faire découvrir les produits audiovisuels québécois, et sur la création de plateformes concertées où toutes les productions audiovisuelles québécoises seraient accessibles.

Ici, les auteurs se sont bien gardés de cibler les domaines de compétence fédérale. « Nous avons choisi, écrivent-ils, de nous concentrer sur ce qui peut être fait ici et maintenant. Nous savons que le Québec, comme province, n’a pas pleine juridiction sur l’audiovisuel et les télécommunications, mais nous avons la conviction qu’il peut agir avec lucidité, rigueur et ambition. Nous avons exploré, avec l’aide d’experts, les outils déjà disponibles pour que le Québec puisse reprendre la main. Ces leviers existent. La question n’est donc plus de savoir s’ils sont là, mais bien si l’on a la volonté politique de les activer. »

On peut l’espérer, certes. Mais se rappeler aussi que ce n’est pas la première fois qu’un comité d’experts recommande d’élargir le mandat et les budgets de Télé-Québec. En vain. Que les budgets dévolus à la culture, s’ils ont progressé un peu sous le gouvernement actuel, n’atteignent pas ce que nécessiterait notre situation minoritaire en Amérique. Et que le gouvernement québécois actuel n’a qu’un an à faire avant les prochaines élections… une année qu’il a inscrite dans un contexte de restrictions budgétaires. Mathieu Lacombe aura-t-il la marge de manœuvre requise pour mettre en place cette politique ?

Autre bémol : les auteurs soulignent aussi que, pour réussir pleinement ce nouvel allumage des braises de notre culture, Québec devrait tenter de reprendre la gestion complète du crédit d’impôt fédéral, gérer directement les traités de coproduction et les ententes avec les pays francophones, mettre à jour la Loi sur le droit d’auteur en fonction des nouveaux défis de l’intelligence artificielle, notamment, créer un conseil de la radiodiffusion et des télécommunications québécois, et mettre en place un filet social pour les artistes et les artisans du milieu de la production audiovisuelle. Autant d’outils qui nous échappent encore.

[1] Louise Beaudoin, Clément Duhaime, Véronique Guèvremont et Patrick Taillon : « La souveraineté culturelle, à l’heure du numérique », janvier 2024.

[2] Monique Simard et Philippe Lamarre : « Souffler les braises : raviver le feu de notre culture et transmettre la flamme », septembre 2025.