440 - Rocky à l'assaut des syndicats
Une critique de l’expression « civilisation judéo-chrétienne »
Par Pierre Dubuc
2025/09/26
Si l’on considère les trois versions successives du monothéisme, le premier rameau, le judaïsme, a formulé l’universel moral dont toutes se réclament, mais il est demeuré une religion tribale réservée au peuple que Dieu aurait élu. À l’inverse, le christianisme puis l’islam ont d’emblée affiché une prétention universelle, s’adressant à tous les hommes sans distinction d’appartenance. (Sophie Bessis)
Benyamin Netanyahou justifie le génocide palestinien en se proclamant défenseur de la « civilisation judéo-chrétienne » contre la barbarie du Hamas. C’est sous la même bannière que les ténors de l’extrême droite, dont Mathieu Bock-Côté au Québec, mènent leur combat contre l’immigration musulmane.
Pourtant, cette expression, « civilisation judéo-chrétienne », est une imposture, selon l’historienne Sophie Bessis dans son livre La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture (Les liens qui libèrent, 2025).
L’historienne rappelle que le terme « judéo-chrétien » n’est utilisé couramment que depuis quelques décennies. Précédemment, au Québec comme en Europe, on parlait plutôt de « civilisation gréco-latine ». Elle ne reconnaissait que l’apport de la Grèce et de l’Empire romain. La filiation était exclusive. Par exemple, que les arts en Grèce aient commencé par une imitation servile des arts de l’Égypte était occulté, souligne Sophie Bessis.
La culpabilité européenne
C’est au procès d’Adolf Eichmann en 1962 que débute, selon l’historienne, la reconnaissance de la spécificité du fait génocidaire à l’encontre des Juifs et le début de la formation d’une responsabilité collective des Européens.
Les Juifs européens sortent alors du ghetto et s’intègrent à la citoyenneté de leurs pays respectifs, deviennent des Européens à part entière et contribuent à la formation de la pensée européenne moderne. C’est au tournant des années 1980 que le terme judéo-chrétien devient d’usage courant. Cette intégration européenne s’accompagne de l’oblitération des juifs d’Orient, réduits à l’inexistence par les Juifs européens et leurs intellectuels.
Ce « grand remplacement » de l’hellénité et de la latinité par le judéo-chrétien marque l’avènement du recours au registre religieux pour qualifier tout fait de culture. Il permet de jeter un voile sur près de deux millénaires de haine antijuive et sur la longue négation par l’Église catholique de sa filiation abrahamique, soutient Sophie Bessis.
Pour que l’Europe retrouve son innocence perdue avec le nazisme, Sophie Bessis identifie deux stratégies mises en place. Premièrement, qu’Israël soit non seulement l’héritier de la victime, mais victime lui-même de toute éternité. Deuxièmement, populariser le terme judéo-chrétien jusqu’à en faire le socle de la civilisation occidentale. Ainsi, mariés au judaïsme, les pays de tradition chrétienne peuvent s’exonérer à bon compte de leur passé, et d’une partie de leur présent.
L’exclusion de l’islam
L’expression a pour effet d’exclure l’islam malgré ses affinités profondes avec divers courants du christianisme et du judaïsme. L’autrice cite l’intense circulation des savoirs entre l’Espagne judéo-musulmane et l’Europe chrétienne que le couple judéo-chrétien contemporain s’attache à retrancher des mémoires collectives.
Le développement de l’impérialisme européen et de la colonisation à partir des années 1830 a eu pour effet d’exclure l’islam. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe occidentale a eu besoin de bras pour sa reconstruction. Avec l’arrivée des Maghrébins, l’islam est devenu une religion européenne ou plutôt, comme Sophie Bessis le fait remarquer, une religion installée en Europe, mais considérée par une partie de sa population comme ontologiquement étrangère.
L’expansion progressive, à partir des années 1970, des versions les plus radicales de l’islam a évidemment contribué à cette exclusion. Et elle est instrumentalisée par des chroniqueurs comme Mathieu Bock-Côté.
Nous en avons un bon exemple dans une chronique où il avance que « les communautés musulmanes se sentent souvent musulmanes avant de se sentir françaises, anglaises, écossaises ou ainsi de suite », et ajoute que « ces communautés se sentent souvent appartenir à la civilisation islamique, pour peu qu’on me permette cette formule, davantage qu’à la civilisation occidentale, qu’elles abordent souvent en conquérantes […] ». (« Les alliés du Hezbollah en Occident sont des ennemis de l’Occident », mise en ligne sur le site Web du Journal de Montréal le 30 septembre 2024).
MBC a été blâmé pour cette chronique par le Conseil de presse, qui a fait valoir dans sa décision qu’il « n’a trouvé aucune étude affirmant que les musulmans d’Occident ressentent un attachement plus grand envers leur religion qu’envers leur nationalité ».
La décision précise que « même si l’on peut être d’avis que l’islam à titre de religion comporte une notion de conquête, cela ne signifie aucunement que les musulmans pratiquants d’aujourd’hui en Occident sont eux-mêmes des individus “conquérants”. Or, dans son texte, Mathieu Bock-Côté ne fait pas cette nuance. Il associe les “communautés musulmanes” à la notion de conquête – soit les individus pratiquant cette religion, sans distinction –, ce qui constitue un amalgame qui n’est appuyé, encore une fois, sur aucun fait ».
La réaction du monde musulman
À l’occidentalisation du « judéo-christianisme » a répondu sa diabolisation par un islam refusant de se reconnaître dans un universel avec lequel il pourrait pourtant légitimement revendiquer sa filiation.
Par un processus inverse à celui de l’Occident, le monde arabo-musulman s’est servi du binôme judéo-chrétien pour expulser de lui-même sa part juive. Pourtant, et jusqu’à l’époque coloniale, juifs et musulmans ont cohabité en terre d’islam de façon autrement moins violente que dans la chrétienté. Cette partie du monde comptait environ un million de juifs à la fin des années 1940. Ils ont presque totalement disparu aujourd’hui.
Ainsi, puisque l’Occident est judéo-chrétien, l’Orient arabo-turco-iranien se doit d’être son inverse.
De son côté, l’État d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental, de se définir en fonction de cette seule appartenance. Sa population venue du monde arabe s’est vue confinée dans une profonde marginalité intellectuelle et politique et dans un total déni d’existence culturelle. Netannyahou l’a proclamé : « Nous faisons partie de la culture européenne… L’Europe se termine en Israël. »
Un retour aux racines
L’innocence absolue d’Israël, dont l’Occident a fait de l’incarnation du juif nouveau, du juif d’après le génocide, est la condition sine qua non de la restauration de l’innocence occidentale.
Le problème est qu’en face de l’innocent il doit toujours y avoir un coupable. Et puisque le Palestinien est l’ennemi d’Israël, celui qui conteste sa légitimité à conquérir, à occuper et à soumettre, il est devenu le coupable.
Si Israël représente tous les juifs, ceux-là deviennent comptables des crimes commis en leur nom. C’est là le danger mortel qui les guette. Le fait pour Israël de quitter le rôle de représentant de la victime pour revêtir l’habit du bourreau peut être considéré comme un séisme.
Sophie Bessis termine son exposé par ces mots :
« Cet essai de déconstruction que j’ai tenté d’entreprendre a pour objectif, celui de retisser les liens rompus de toutes parts et de rebâtir du vivant et du réel à la place des exclusions mortifères que proposent à leurs peuples tous les entrepreneurs identitaires du Nord et du Sud réunis dans leur refus de l’autre, du complexe et du divers, c’est-à-dire dans le refus de toute paix possible. »
