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L'aut'journal

441 - La kakistocratie

Une critique du livre de Jonathan Durand Folco

Le fascisme tranquille

Par Pierre Dubuc

2025/11/11

En 1977, le cinéaste Chris Maker produisait « Le fond de l’air est rouge », un film sur l’émergence d’une nouvelle gauche. Aujourd’hui, la gouvernance de Donald Trump et la montée des partis d’extrême droite inciteraient plutôt à dire que « le fond de l’air est brun ». Aussi, il faut saluer le fait que de plus en plus de livres traitent de la question du fascisme, dont celui de Jonathan Durand Folco, Fascisme tranquille. Affronter la nouvelle vague autoritaire (écosociété, 2025).

Folco soutient « l’étrange hypothèse du fascisme tranquille », qui caractériserait la société québécoise. Le Québec serait rendu à la phase 2 du « niveau émotionnel et idéologique » de « la radicalisation du complexe autoritaire », une typologie qu’il emprunte au politologue américain Robert O. Paxton. Le Québec aurait quitté la phase 1 (Le nationalisme conservateur), et le processus de radicalisation l’entraînerait vers la phase 3 (Régime autoritaire) et la phase 4 (Terreur fasciste).

L’auteur accorde beaucoup d’importance à l’aspect psychologique de la fascisation (77 pages) et énumère différents classements (les 14 signes du fascisme; les 15 définitions de l’extrême droite; les 6 racines de l’extrême droite; les 4 émotions du populisme) avant de se rabattre sur la classification de Paxton.

Le Québec, seul au banc des accusés

La partie la plus intéressante du livre est celle consacrée au technofascisme aux États-Unis. Folco présente une brillante synthèse du passage des géants du web d’une idéologie libertarienne « progressiste » à une alliance avec les représentants des secteurs industriels les plus à droite dans le cadre du trumpisme (63 pages).

Mais le cœur de son livre est consacré au Québec (87 pages). Au départ, soulignons l’absence totale de chapitre sur le Canada. À peine quelques mentions dans cet ouvrage de 415 pages ! Les intellectuels anglophones nous ont habitués à des livres sur le Canada sans mention du Québec, voici un livre sur le fascisme au Canada avec seulement deux petites mentions du Convoi de la « liberté », qui a occupé Ottawa pendant la pandémie, et le nom de Pierre Poilièvre, l’émule de Trump, qui n’apparaît que trois fois! Faut le faire!

Le Québec est seul au banc des accusés de fascisme – bien que « tranquille » – alors qu’il a bloqué, lors des dernières élections fédérales, l’arrivée de Poilièvre au pouvoir. Le Parti conservateur n’a recueilli que 23,5% des suffrages au Québec contre 44,3% en Ontario et 64,8% en Alberta. À Québec, le gouvernement Legault est certes conservateur, mais il a été élu avec une minorité de votes (40,9%) et ne recueille aujourd’hui que 16% des intentions de vote.

Le gouvernement Carney n’est mentionné que 11 fois, alors que c’est lui qui contrôle les « vrais » pouvoirs, les pouvoirs régaliens (la sécurité, la politique étrangère, la diplomatie, la défense, l’armée, la monnaie, etc.), ces pouvoirs les plus susceptibles de conduire le Canada vers les stades 3 et 4 de la grille de Paxton. Folco n’y porte aucune attention, même si le gouvernement Carney est en train de transformer l’économie du pays en économie de guerre.

L’obsession Bock-Côté

Pour Folco, le danger du fascisme vient du Québec et il cible plus particulièrement Mathieu Bock-Côté (198 occurrences), auquel il consacre un chapitre complet (33 pages). Avec raison, il présente MBC comme le chef de file de la nébuleuse conservatrice québécoise. Il décrit son cheminement politique du conservatisme de jeunesse au « populisme de droite décomplexé », lui faisant jouer le rôle d’un « pont » entre la droite et l’extrême droite, particulièrement en France.

En fait, la « pensée » de MBC n’a pas évolué. Dès 2001, il citait Charles Maurras de l’Action française dans une publication du Forum Jeunesse du Bloc Québécois, s’attirant les foudres du parti. Il a alors compris, comme il l’écrit dans Le Nouveau régime (Boréal, 2017), que, plutôt qu’une « opposition frontale », il valait mieux une « contestation dans les limites du système, en se permettant d’en repousser chaque fois les marges ». MBC a toujours campé du même côté du « pont ». Lors de l’élection présidentielle française de 2022, il a appuyé Éric Zemmour – le plus à droite sur le spectre de l’extrême droite française – dont il est toujours un des proches.

Bien sûr, il faut combattre les idées de MBC et de son entourage – et nous le faisons à L’aut’journal – mais il ne pas laisser croire que l’ensemble du Québec est sous sa coupe.

La nation

Notre divergence principale avec Folco concerne le concept de nation. Au « nationalisme ethnique », il oppose le « nationalisme civique », en faisant référence au débat, qui a lieu après la déclaration malheureuse de Parizeau. Dans ce débat, nous avons démontré dans un texte paru dans le livre Les grands textes indépendantistes (tome 2, Hexagone 2004) et dans un dossier intitulé « Sans nous qui est québécois » publié de la revue L’Apostrophe de L’aut’journal, que ce « nationalisme civique » était le cheval de Troie de la mondialisation.

Il était basé sur les Chartes des droits individuels, réduisant la nation à une simple agrégation d’individus, la coupant de ses racines historiques, de sa langue, de sa culture, de son économie spécifique, pour l’engager dans la libéralisation des échanges sans mesures de protection. André Boisclair, promoteur de ce concept dans les années post-référendaires, et que Folco salue positivement, était un néolibéral dont la source d’inspiration était Tony Blair.

Dans la présentation des objectifs politiques de Folco, le cadre national est totalement absent. Il propose, au plan économique, une société post-capitaliste fondée sur des coopératives autogérées, des systèmes d’échange non monétaires, des communautés de soin et d’entraide, des réseaux de production et de distribution autogérées, le tout dans un système politique postnational basé sur la décentralisation politique. Ce n’est là qu'une reprise du discours anarchiste classique, véhiculé par les tenants de l’altermondialisme, qui n’était que l’envers par effet miroir du néolibéralisme, avec comme caractéristique commune l’oblitération de la nation.

Les termes « classe ouvrière » et « peuple » rebutent Folco. Il propose plutôt comme sujet politique « la multitude » (un concept plus inclusif, à ses yeux) pour affronter « l’oligarchie », un terme plus « accessible » à la grande masse de la population que « capitalisme ». Ce n’est là qu’une réactualisation de la lutte contre le 1% d’Occupy.

Notre position

Pour notre part, nous croyons que le cadre national est le plus approprié pour mener la lutte contre l’extrême droite et le fascisme. Nous nous réclamons, au-delà du nationalisme ethnique ou civique, de la tradition du « nationalisme révolutionnaire » québécois, qui inclut toutes celles et ceux qui veulent participer à notre lutte de libération nationale. Nous développons cette orientation, et notre critique de thèses proches de celles de Folco, dans le carnet Cap sur l’indépendance, que nous venons de publier. Nous y soutenons que la menace de guerre sera l’enjeu principal des prochaines années et que le meilleur moyen de s’y opposer est d’affaiblir le tandem Trump-Carney en visant comme objectif l’indépendance du Québec.

Ceci étant dit, malgré nos divergences, nous sommes prêts à collaborer avec Jonathan Durand Folco et avec tous ceux qui partagent ses vues. Dans cette perspective, nous accueillons avec plaisir sa proposition d’une « gauche transversale » et trouvons fort pertinente sa critique du sectarisme de la gauche intersectionnelle. Nous devons nous unir pour faire barrage à l’extrême droite et au fascisme.