pub_Livre_Meggs_01042025_haut_site_v1
L'aut'journal

441 - La kakistocratie

L’indépendantisme tranquille

Édito

Par Simon Rainville

2025/11/06

Il y a sans l’ombre d’un doute quelque chose qui se trame sur la mer de l’indépendantisme, pourtant si calme depuis deux décennies. Les signes ne manquent plus. Le dernier d’importance en date : un joueur du Canadien de Montréal a fait son entrée lors du match d’ouverture au Centre Bell, ce repaire du canadianisme montréalais dirigé par les pseudos québécois Molson, sur une chanson ouvertement indépendantiste. Le Centre Bell, du nom d’une autre entreprise clairement fédéraliste, est un haut lieu symbolique du pouvoir anglophone sur le Québec.

Le Québec se met en marche

Que l’équipe des communications ait laissé passer la chanson Pour mon pays du rappeur Sir Pathétik est un signe de l’état des lieux. Que cet outrage au canadianisme n’ait pas fait sursauter l’équipe des communications ne peut s’expliquer que par le manque d’intérêt qu’elle porte à la culture québécoise. Il faut dire que Zachary Bolduc avait déjà fait une sortie remarquée en 2022 alors qu’il avait été retranché d’Équipe Canada junior : « En tant que Québécois francophone, avait-il déclaré, je pense que tu pars avec deux prises. » Il faisait publiquement un constat n’étonnant personne qui œuvre dans les rangs du hockey d’élite.

Or, quand les sportifs prennent position, même discrètement, il est indubitable que quelque chose se trame, que le grand public écoute, qu’il est prêt à entamer la discussion. Pensons à la fameuse suspension de Maurice Richard en 1955 pour nous en convaincre, moment que la plupart des historiens et historiennes voient comme un geste préfigurant la Révolution tranquille.

L’épisode Bolduc n’est pas sans rappeler le cri du cœur du joueur des Alouettes Marc-Antoine Dequoy sur le manque de respect de la CFL envers la langue française : « Gardez-le votre anglais », avait-il crié avec enthousiasme après avoir remporté la coupe Grey, il y a deux ans. Dequoy et Bolduc appartiennent à une génération qui, selon les grands analystes patentés des médias de masse, ne s’intéresse plus à l’indépendance.

Il y a cependant bien plus qui se trame depuis quelques années, et qui s’accélère depuis quelques mois. Un peu partout, chez monsieur madame Tout-le-Monde, comme on dit, l’indépendance redevient un sujet sérieux de discussion. Les sondages rigoureux le montrent clairement : la question revient au cœur des préoccupations d’une part non négligeable de Québécois, ce qui explique notamment le fait que QS et la CAQ se retrouvent dans les bas-fonds des intentions de vote.

Un indépendantisme sans catalyseur?

Il y a de quoi être étonné par une telle tangente indépendantiste. Il est difficile d’en saisir les causes. Historiquement, l’indépendantisme a eu le vent dans les voiles lors de crises entre le Québec et le Canada. Les gestes historiques doivent s'accompagner d'une rupture symbolique grâce à laquelle on montre que le monde ne peut fonctionner comme avant.

Cette fois-ci, quelle crise a pu servir de catalyseur? La pandémie? J’en doute. La peur suscitée par les politiques économiques et les propos annexionnistes de Donald Trump? Peut-être un peu, mais ça me semble un peu fort la tasse. L’empressement de Carney de laisser entendre qu’il serait prêt à laisser tomber des pans de la loi 101 et de la gestion de l’offre en échange d’une entente avec les États-Unis? Un peu faible comme explication.

La bonne tenue du PQ et la clarté de son chef sur la question référendaire? Ça ne nuit certainement pas, mais ça ne me semble pas décisif. Le PQ caracole dans les intentions de vote, mais on ne peut parler d’une véritable démonstration de ferveur populaire à son endroit. Chose certaine, aucune de ces hypothèses n’a suscité de crise constitutionnelle, voire même d’animosité identitaire et culturelle.

J’ai l’impression que le Québec vit présentement un indépendantisme tranquille. Sans tambour ni trompette, des groupes ont pris les choses en main. C’est le cas notamment de OUI-Québec, regroupement de jeunes indépendantistes, qui inonde les réseaux sociaux d’arguments en faveur de l’indépendance dans le but de sensibiliser la jeunesse à cette question.

Des groupes indépendantistes s’organisent dans les cégeps et les universités, chose assez rare depuis une décennie. Sur les réseaux sociaux, on voit circuler de plus en plus de vidéos, de ‘’reels’’, de ‘’memes’’ et de photos indépendantistes. Des autocollants sont bien visibles partout dans les rues, les transports en commun et les édifices publics, tant dans la métropole qu’en banlieue.

Le vrai pays se construit par les gens, par les contacts humains, par les réseaux de résistance. En cela, la situation actuelle est très encourageante. Le Québec qui se met en marche. Les artistes commencent à rejoindre le mouvement. Par exemple, Lou-Adriane Cassidy, populaire chez les plus jeunes, tient un discours indépendantiste décomplexé. Même les jeunes immigrants ont un intérêt pour la question, eux qui ne partagent pas tous les a priori des générations précédentes. Il faut cependant que le discours caquiste – et parfois péquiste, faut-il l’avouer – cesse d’en faire les boucs émissaires du Québec.

Tout cela est en somme positif : l’indépendance pour le Québec et non pas contre le Canada. L’indépendance pour décider par soi-même et non pas pour menacer le Canada. L’indépendance comme raison vitale : la liberté. La peur, qui parcourt en filigrane toute notre histoire, serait-elle en train de disparaître?

L’indépendance apparaîtrait-elle maintenant comme une solution sensée, légitime au plus grand nombre? Sur les réseaux sociaux, on voit même circuler des vidéos de Jacques Parizeau et Jean Lapointe affirmant que le Québec deviendra un pays, que ça se fera inexorablement.

Rendre combatif l’indépendantisme

Le problème est que cet indépendantisme n’est pas très combatif, pour l’instant. Il est même bon enfant, ce qui explique peut-être aussi l’absence quasi totale de réactions du camp du NON. Le Canada, trop occupé à se chercher une identité, des alliés militaires et des débouchés commerciaux face aux menaces de Trump, reste étrangement muet sur la question.

Pour l’instant, presque pas de menaces, d’arguments fallacieux ou de désinformation, même si le PLQ recommence depuis quelques jours sa vieille rengaine du naufrage appréhendé de l’indépendance, qui relèguerait le Québec au rang de pays en développement.

Seuls quelques médias, Radio-Canada et La Presse en tête cherchent à discréditer et à nuancer la montée. La couverture des 30 ans du référendum et des 55 ans de la crise d’Octobre de la société d’État est par ailleurs scandaleuse. On insiste, à grand renfort de human interest, sur la peur vécue par les fédéralistes et les « bons citoyens », sans parler de l’enthousiasme des indépendantistes. Mais à quoi s’attendre d’une télé d’État dont le premier article est de promouvoir l’unité canadienne?

Toujours est-il que cet indépendantisme tranquille m’enthousiasme et m’effraie à la fois. J’y vois une potentielle énième résurgence de notre vieil apolitisme, de notre volonté de penser que nous pouvons nous passer de la lutte et faire l’économie du réel.

L’idée, qui circule abondamment, selon laquelle l’indépendance est inévitable parce que « ça ne pourra pas toujours ne pas arriver », comme le disait Gaston Miron, peut galvaniser un temps les troupes, mais elle peut mener au désengagement et favoriser le manque de combativité.

La fierté est essentielle, mais insuffisante. L’indépendance se gagnera par une lutte politique qui risque d’être sale, comme toutes les luttes d’envergure. Comment cet indépendantisme tranquille réagira-t-il lorsqu’il sera confronté au politique, au rapport de force, à la puissance de l’État canadien? Il est certes précieux de se définir indépendantiste, d’en parler, de démocratiser l’idée en dédramatisant l’option, mais ce ne sera pas suffisant. Il faudra que cette vague tranquille soit insufflée par un tsunami structuré.

L’indépendantisme tranquille ne doit pas rester au stade de ‘’trend’’ sur les réseaux sociaux. Il doit être stimulé par les institutions et les mouvements sociaux, culturels, économiques et politiques. Puisque l’avenir mondial et canadien est plus incertain qu’il ne l’a été depuis 1945, il faut s’assurer de politiser l’indépendantisme afin d’offrir un avenir certain au Québec.