Un moment pivot pour l’avenir des médias ?
Par Pierre Sormany
2025/10/30
Ceci n’est pas un scoop : en mai dernier, la chaîne américaine CBS a annoncé que la saison 2025-2026 du Late Show de Stephen Colbert serait sa dernière. Une décision « purement financière », nous dit-on. Le show coûterait trop cher pour ce qu’il rapporte. Rien à voir avec le fait que Donald Trump déteste Colbert, et que CBS a choisi de flatter l’égo du président-dictateur pour protéger ses intérêts financiers.
Cela signifie-t-il que Colbert va disparaître des ondes ? Je vous parie que non! Comme le prévoit Claudia Beaumont, une des spécialistes québécoises les plus allumées en gestion de produits numériques, sur son infolettre sur Substack, « C’est clair qu’il ne sera pas repêché par une autre chaîne, il vaut trop cher. Il va plutôt lancer son propre média. On pourra le suivre sur YouTube, probablement Spotify… »
Et elle ajoute, sous forme de prédiction : « Le jour où des grosses pointures comme Colbert débarqueront sur ces plateformes, le public va suivre. Et ce même public va ensuite en découvrir d’autres sur YouTube, d’autres personnalités vont lancer leurs chaînes… et ainsi de suite. »
Une mutation déjà entamée
Beaucoup d’indices pointent dans ce sens : nous sommes en train de vivre une révolution dans les habitudes de consommation de l’information, mutation dont les grands médias sont de plus en plus conscients.
Selon les données canadiennes du Digital News Report, rapportées en juin dernier par le Centre d’études sur les médias de Laval, 40% des gens prennent encore leur information, surtout des chaînes de télévision, mais les sources disponibles sur internet (sites web, applications de nouvelles, médias sociaux et balados) sont la source principale d’information… pour 53% des gens. Et le téléphone est l’outil d’information privilégié par deux tiers de ces internautes.
Cette désaffection envers la télévision traditionnelle ne concerne pas que l’information. L’écoute d’ensemble de la télé en direct au Canada a reculé de 41% depuis 10 ans; en une seule année, entre janvier 2024 et janvier 2025, elle a reculé de 7,9% chez les francophones du Québec. Et si on exclut les personnes âgées de 60 ans et plus, dont 75% regardent encore la télé plus de trois heures par jour, la chute serait plus dramatique. Chez les moins de 18 ans, l’écoute télévisuelle en direct a presque disparu.
Le coupable, on le sait, ce sont les flux vidéo (streaming) dont le volume d’écoute a dépassé la télévision conventionnelle depuis 2023. Quand on en parle, les gens pensent d’abord à Netflix, Disney, Amazon Prime ou Apple TV. Mais en fait, c’est YouTube qui domine le marché, avec plus de 25% de tous les flux vidéos.
Si les revenus publicitaires de ces nouveaux joueurs ne représentent encore que 14% des sommes dévolues à la télévision, cette part a doublé en deux ans. Et, selon une analyse produite par le collectif WPP-Media, l’ensemble des contenus générés par les utilisateurs (vidéos, balados et autres publications écrites de type « Substack ») attirent déjà plus de revenus que les médias professionnels, depuis cette année.
Et c’est là l’aspect le plus radical de la mutation en cours : on ne cherche plus des médias, mais des personnalités.
Jimmy Kimmel : 26 millions d’écoutes en une seule journée
Une anecdote illustre bien l’importance de ces nouvelles habitudes d’écoute. Quand ABC a décidé en septembre dernier de suspendre l’émission Jimmy Kimmel Live, suite aux pressions de Trump et de sa marionnette Brendan Carr, qui dirige la Commission fédérale des communications (FCC), son retour en ondes le 23 septembre a connu un succès foudroyant. Plus de 6,2 millions de téléspectateurs, quatre fois plus que sa moyenne cette année, et sa meilleure performance depuis plus de 10 ans. Pourtant, l’émission n’avait pas été rediffusée par les 77 chaînes locales affiliées à ABC!
Mais ce qu’on a moins souligné, c’est que son premier monologue a aussi été vu en ligne par plus de 26 millions d’internautes la première journée, selon l’estimé de l’AFP. Et ça ne compte pas tous ceux qui l’ont partagé par la suite. Ce n’est pas ABC qu’on voulait. C’était Kimmel!
Le point de bascule
Piers Morgan est un journaliste célèbre en Grande-Bretagne pour avoir dirigé le quotidien sensationnaliste News of The World à l’âge de 29 ans. Il a ensuite animé des émissions phares, comme Good Morning Britain, sur la chaîne ITV, et Piers Morgan Tonight, sur CNN. En 2022, à l’âge de 60 ans, il a lancé sa propre chaîne sur YouTube, Piers Morgan Uncensored, dont il a racheté les droits de Rupert Murdoch en janvier dernier. Aujourd’hui, la chaîne compte 4,2 millions d’abonnés et ses vidéos quotidiennes dépassent régulièrement les 500 000 visionnements, avec des sommets qui ont atteint 15 et 23 millions au fil des deux dernières années.
Pour lui, c’est clair : le monde des médias est en train de basculer, et certaines chaînes YouTube vont bientôt avoir plus d’influence que les grands réseaux de télé, a-t-il annoncé au quotidien The Guardian.
J’ai déjà souligné, dans ma chronique de juin dernier, sous le titre « Le grand fossé générationnel de l’info », la montée en puissance des Youtubeurs français Hugo Décrypte (3,35 millions d’abonnés, une quinzaine d’employés en France, et dont l’entreprise vient de s’implanter au Québec) et Gaspard G (1,3 million d’abonnés, 22 employés).
Aux États-Unis, on a beaucoup parlé de l’animateur libertarien Joe Rogan (plus de 20 millions d’abonnés), dont les balados quotidiens dépassent souvent le million d’écoutes. Son influence lors des dernières présidentielles américaines ne fait aucun doute. Mais il n’est pas seul. Lors de la soirée électorale de novembre, alors que CBS News a récolté 3,8 millions de téléspectateurs, le flux en direct de Patrick Bet-David (PBD Podcast), un conservateur religieux, a dépassé les 5 millions de personnes.
Mentionnons aussi l’infolettre The Free Press lancée en 2020 sur Substack par la chroniqueuse politique du New York Times Bari Weiss, devenue un véritable journal en ligne (1,7 million d’abonnés et 15 millions de $ US de revenus d ’abonnements). Il vient tout juste d’être acquis par CBS, au prix de 150 millions de dollars. Le réseau a, du même coup, confié à cette Mme Weiss, 41 ans, le poste de rédactrice en chef de CBS News, qui fut jadis le service d’information télé le plus prestigieux aux USA. Les temps changent!
Une riposte de la gauche ?
Les journalistes progressistes américains ont mis du temps à comprendre cette nouvelle donne. C’est aussi en train de changer. Le logiciel de gestion d’infolettres Substack, qui s’annonce désormais comme un véritable réseau social, avec la possibilité de débattre sans la pollution des contenus engendrée par les algorithmes, héberge de nombreux politiciens, militants et journalistes de gauche. Le réseau est devenu le cœur battant du mouvement anti-Trump.
Du côté de YouTube, les trois frères Meiselas (un procureur et professeur de droit, copropriétaire de Los Angeles Magazine; un éditeur et producteur vidéo ayant déjà reçu un prix Emmy; et leur frère, expert en marketing) ont lancé MeidasTouch Network, pendant la pandémie, pour contrer la désinformation. Engagée dans la lutte pour sauver la démocratie contre les attaques et de Donald Trump, leur chaîne sur YouTube dépasse désormais 5,5 millions d’abonnés. Elle diffuse chaque jour plusieurs vidéos dont l’écoute dépasse souvent celle de Joe Rogan.
Bref, si on veut pressentir l’avenir des médias, c’est de ce côté qu’il faut désormais regarder.
