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L'aut'journal

442 - Dans la rue pour le Québec

Entrevue avec Caroline Senneville, présidente de la CSN

Au front pour le Québec

Par Orian Dorais

2025/12/02

En janvier 2026, cela fera cinq ans que je tiens ma chronique syndicale à L’aut’journal. Depuis le début de ce mandat, j’ai publié en moyenne une fois par mois un article critiquant le gouvernement de la CAQ. Cependant, depuis quelques semaines, François Legault ne cesse de s’outrepasser en inepties, au point où il devient difficile de suivre le fil de ses mauvaises décisions, même pour moi, qui suis pourtant habitué à détailler son amateurisme.

La vérité est que ça sent la fin de régime dans la capitale. Le premier ministre – ce petit contremaitre ayant à peine l’envergure d’un préfet de MRC – essaie désespérément de s’inventer un héritage avant que sa coalition et lui ne soient relégués aux notes de bas de page d’un livre sur l’histoire du Québec. Le boss se fantasme grand législateur alors même que se disloque son fan club travesti en parti politique.

Dans la panique, il tire tous bords, tous côtés, essayant à la fois de constitutionnaliser son nationalisme de ti-canadien-français et d’en finir avec les contrepouvoirs qu’il juge responsables de ses échecs : les associations étudiantes, les syndicats des médecins et, surtout, les syndicats. Mais la résistance s’organise. Le 29 novembre, plus de 50 000 personnes ont pris la rue à l’occasion de la plus grande mobilisation populaire depuis le front commun. J’en discute avec Caroline Senneville, présidente de la CSN.

Orian Dorais : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la campagne « Faire front », lancée par la CSN durant l’automne ?

Caroline Senneville : C’est une initiative que nous avons commencé à développer au printemps dernier, lors du dépôt des lois antisyndicales 14 et 101, sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir. Le nom du mouvement est bien entendu un clin d’œil au front commun de 2023. En fait, notre regroupement est encore plus grand qu’en 2023, parce que, cette fois-ci, des syndicats du privé nous ont rejoints. Nous avons manifesté le 29 novembre avec les neuf plus grandes organisations syndicales et plusieurs ONG.

Mais n’allez pas croire qu’après cette date c’est la fin des haricots ! Au contraire, on prévoit déjà une autre marche pour le 1er mai 2026. Et avec l’élection qui s’en vient, nous voulons faire comprendre à tous les partis qui espèrent prendre le pouvoir que s’ils essaient de répliquer les politiques antisyndicales des dernières années, ils vont nous trouver sur leur chemin.

O.D. : Quand vous parlez de politiques antisyndicales, j’imagine que vous pensez surtout à la loi 3 de Jean Boulet, présentement à l’étude ?

C.S. : Absolument. Ce projet vise à faire en sorte que toutes les activités syndicales qui ne relèvent pas strictement de la négociation de convention collective deviennent irréalisables. Par exemple, si un syndicat veut acheter de la publicité, il va devoir demander une permission spéciale à l’ensemble de ses instances. Même chose si on veut contester une loi qu’on juge défavorable à nos membres. À la CSN, on compte 1600 syndicats locaux !

Ça veut dire qu’en tant que présidente, je devrais tous les consulter à chaque fois que l’exécutif décide d’acheter de la publicité ou de faire des représentations sur d’autres sujets que la convention. Comment voulez-vous tenir ces consultations aussi massives dans des délais raisonnables ? Ça vise clairement à intimider les directions de syndicats, pour qu’elles prennent moins d’initiatives. Comme si les présidences de centrales décidaient tout unilatéralement.

On est là parce que nos membres nous ont élus ! On n’est pas nommés par une plus haute instance au terme d’une réunion à huis clos, comme, par exemple, Jean Boulet à son poste de ministre. Et si nos membres sont insatisfaits de notre travail, ils vont présenter quelqu’un contre nous. Voyez-vous comment le gouvernement infantilise tout le monde avec sa loi ?

Il tient pour acquis qu’on ne peut pas faire confiance aux exécutifs de syndicats pour bien gérer l’argent des cotisations et que, s’il y a des manquements, les membres ne seront pas assez lucides pour le dire dans les assemblées. Boulet dit qu’il fait ça pour nos membres, mais les gens à la CSN sont assez grands pour s’exprimer eux-mêmes, ils n’ont pas besoin qu’un politicien dans une tour d’ivoire le fasse pour eux.

O.D. : Demandez-vous le retrait de la loi 3 ?

C.S. : Oui, c’est la position de la CSN. Parce que, comme le Barreau du Québec et la Commission des Droits, on considère qu’elle brime la liberté d’association et la liberté d’expression. Et parce qu’elle crée un régime différencié pour les syndicats et les associations patronales, qui peuvent engager des lobbyistes, acheter de la publicité ou faire des pressions politiques sans avoir à tenir des consultations interminables. Pourtant, aucune avancée sociétale n’a jamais été amenée par le patronat, pourquoi est-ce que les regroupements de boss auraient droit à autant de privilèges ?

En fait, la CAQ achète souvent de la pub antisyndicale. Est-ce qu’elle consulte l’ensemble de ses membres à chaque fois qu’elle fait ça ? À son dernier congrès, il n’y avait que 200 militants sur des milliers. Suivant sa logique, dès que la CAQ achète de la pub, elle devrait tenir des assemblées dans chaque circonscription, pour faire des référendums locaux après de l’ensemble de ses membres. C’est absurde, non ? J’ajoute que tout ça part d’une tempête dans un verre d’eau. D’après nos états financiers, les « activités facultatives » au sens de la loi ne représentent que 3% des dépenses à la CSN…

O.D. : La centrale demande aussi l’abrogation de la loi 14.

C.S. : Ce règlement, que le gouvernement a menacé d’utiliser pour mettre fin au conflit de travail à la STM, est une atteinte au droit de grève. Il y a quelque temps, je discutais avec un militant peu après l’entrée en vigueur de la 14. Il m’a demandé tout de go : « Je rentre en négo, est-ce que je vais encore avoir le droit de débrayer ? » Je lui ai répondu : « Oui… mais tu seras peut-être obligé d’offrir des services minimums. Oui… mais le gouvernement pourra essayer d’influencer la durée des négos. Oui… mais si le conflit se prolonge, le ministère du Travail pourrait ordonner l’arbitrage. »

Après une demi-heure de « oui, mais », je me suis bien rendu compte de l’évidence : non, le droit de grève n’est plus du tout protégé au Québec. Encore une fois, on infantilise nos membres. Pourquoi on forme un syndicat ? Pour avoir son mot à dire sur ses conditions de travail. L’arbitrage c’est de demander à quelqu’un qui, bien souvent, n’a jamais travaillé dans la shop, dans une école ou dans un établissement de santé, de rédiger un contrat de travail pour nos membres.

Le ministre plaide que c’est pour préserver les services essentiels, mais il existe déjà des mécanismes pour assurer ces services pendant une grève. On est parlables, les syndicats, les gouvernements peuvent venir discuter avec nous pour trouver des aménagements durant les conflits de travail. À la place, Boulet nous garroche son projet dans les dents.

J’aimerais aussi dire qu’une réforme moins discutée dans les derniers mois est celle de la loi encadrant les négociations du secteur public, qui a été négociée par la ministre Sonia Lebel. Contrairement à la loi 2, sur la rémunération des médecins, et à la loi 3, la réforme de Mme Lebel a donné lieu à des commissions parlementaires très plates (rires).

Pourquoi ? Parce que la ministre nous a tendu la main et on a fait beaucoup de travail en amont, pour arriver à un compromis. Mme Lebel nous a pris comme partenaires, M. Boulet nous prend comme adversaires.

O. D. : Enfin, vous avez mentionné une autre loi scélérate, la 101 (à ne pas confondre avec l’illustre législation de Camille Laurin)…

C.S. : Cette loi est un projet omnibus dérivé de la loi 59. Cette dernière visait à établir des mécanismes de prévention dans tous les milieux de travail, ce qui était plutôt consensuel. Le gouvernement a demandé son avis à la CNESST sur les bonnes pratiques à adopter pour ce faire. Quand la commission a fait comprendre au gouvernement que la prévention devrait aussi se faire dans le réseau public, il a freiné des quatre fers et a opté pour un régime différencié au public.

Autrement dit, la prévention en Santé ou en Éducation, par exemple, est beaucoup plus allégée que celle exigée dans les entreprises privées. C’est contraire à l’avis de la CNESST.

Au public, il y a moins de temps libéré pour les gens qui s’impliquent sur les comités de prévention et ces derniers ont un champ d’action plus réduit. Si vous travaillez dans une résidence privée, il y a beaucoup plus de stratégies de prévention que dans un CHSLD gouvernemental. Et les statistiques de blessures dans la fonction publique augmentent de façon alarmante.

Une T.E.S. que je connais a eu trois commotions cérébrales ! Les blessures fréquentes ont pour conséquence que nos membres doivent partir en arrêt-maladie, donc leurs collègues sont plus surchargés, donc il y a plus d’accidents, donc plus de blessures et ça continue en cercle vicieux. La majorité des gens, au public, ont des mécanismes de prévention de deuxième classe. On pense qu’il y a un biais sexiste ici, parce que ce sont des milieux majoritairement féminins.