442 - Dans la rue pour le Québec
La mise en place de l'économie de guerre
Édito
Par Pierre Dubuc
2025/12/05
Prédisant le déclenchement de la guerre dans 4-5 ans, le chef d’état-major des armées françaises Fabien Mandon a déclaré que la France devait « accepter de perdre ses enfants ».
Au Canada, nous n’en sommes pas encore là, mais… Dans un article du Globe and Mail paru à l’été 2025, les journalistes Pippa Norman et Nicolas Van Praet racontent qu’un mardi matin de la fin juin, un groupe d’investisseurs, d’entrepreneurs et de banquiers étaient réunis dans une salle de conférence au 53e étage de la tour de la Banque TD au centre-ville de Toronto « pour réfléchir à la possibilité d’un conflit imminent ».
Kevin Reed, président de la Banque européenne de Défense, de Sécurité et de Résilience, a alors demandé aux participants « combien d’entre eux pensaient que le Canada serait en guerre dans cinq ans ». Selon les journalistes, près de la moitié d’entre eux ont levé la main. Il leur a ensuite demandé combien pensaient que le Canada serait en guerre dans deux ans. Quelques-uns ont baissé la main, mais la plupart ont gardé la main levée. Lorsqu’il leur a demandé : « Combien d’entre vous pensent que nous sommes actuellement en guerre ? » Des mains sont restées levées.
Les milieux d’affaires et politiques se préparent à la guerre. En France, le président Macron vient d’annoncer la mise en place d’un service militaire volontaire d’une durée de dix mois, visant à recruter 3 000 jeunes dès septembre 2026, avec comme objectif d’atteindre 10 000 en 2030, puis 50 000 en 2035.
En Allemagne, l’objectif est de recruter 20 000 nouveaux volontaires d’ici 2026. Un projet de loi prévoit l’envoi d’un questionnaire à tous les jeunes de 18 ans et plus dès 2026. Puis, à partir de l’année suivante, ces jeunes seront soumis à un examen médical, question de savoir qui pourrait être mobilisé en cas de conflit. Le projet de loi prévoit la possibilité de basculer dans un service obligatoire si le nombre de volontaires n’était pas suffisant, ou si la situation sécuritaire l’exigeait.
Les classes dirigeantes paniquent devant l’évidence que le président Trump a décidé de larguer l’Ukraine et l’OTAN en échange d’un accord avec la Russie. Il fait miroiter à Poutine et aux milieux d’affaires russes des « deal » économiques avec les États-Unis dans le but de rompre l’alliance de Moscou avec la Chine.
Trump veut imposer des « accords de paix » au Moyen-Orient et en Ukraine afin de pouvoir enfin procéder au « pivot » vers l’Asie prôné par Obama afin de contrer le véritable ennemi des États-Unis, la Chine.
Au Canada, nous attendons de voir le succès ou l’insuccès du programme actuel de recrutement de l’armée, surtout si le Canada doit déployer des troupes en Ukraine pour « préserver la paix », comme le premier ministre Carney s’est engagé à le faire auprès de la France et de la Grande-Bretagne dans le cadre de sa participation à la Coalition des volontaires.
Les ressources naturelles
La participation du Canada à « l’effort » de guerre américain est plus à moyen terme. D’abord, il y a la hausse du budget militaire à 5% du PIB pour atteindre le montant annuel de 150 milliards $, dont la plus grande partie sera consacrée à l’achat de matériel militaire américain. Le gouvernement flirte avec la Suède et ses Gripen pour arracher à Lockheed Martin plus de retombées en sol canadien, mais il achètera des F-35.
Deuxièmement, il y a l’exploitation des ressources naturelles au service de l’industrie militaire américaine et européenne. L’extrême dépendance des États-Unis à l’égard de la Chine quant à l’extraction et au raffinage des minéraux stratégiques freine ses ambitions guerrières. Le Canada est appelé à prendre la relève. Saluons, au passage, l’importante déclaration de la Coalition pour que le Québec ait Meilleure Mine contre le détournement de la transition énergétique à des fins militaires.
Les hydrocarbures jouent aussi un rôle clef. Les commentateurs politiques ont « oublié » de signaler les enjeux géopolitiques de l’entente Ottawa-Alberta (banquiers-pétrolières) sur les pipelines. L’exportation de pétrole et de gaz naturel vers l’Asie a pour finalité d’inciter l’Inde et d’autres pays asiatiques à rompre leurs importations russes pour les remplacer par des hydrocarbures en provenance du Canada. Tout comme Washington a obligé l’Allemagne et l’Europe à mettre fin à leurs approvisionnements en provenance de Russie.
La filière centre de données
Attardons-nous à la « filière centre de données » qui a remplacé la « filière batteries » dans le discours de la CAQ. Legault nous la présente comme un nouvel eldorado. « Les entreprises frappent toutes à la porte… », déclare-t-il. Il y aurait de la « grosse argent » à faire. Évidemment, il ne peut pas utiliser son argument classique – les « bonnes jobs » – puisqu’il est admis que les centres de données ne créent pas d’emplois. Alors, il nous dit que les « mirobolants » revenus vont servir à financer l’éducation et la santé, bien que les tarifs évoqués soient inférieurs au coût d’exploitation des futurs barrages.
Legault invoque également l’argument de la nécessité d’assurer la souveraineté numérique du Québec… tout en mentionnant, parmi les entreprises qui « frappent à la porte », Google et les autres géants du numérique.
Dans Le Devoir du 12 novembre, l’avocat Simon Du Perron, titulaire d’une maîtrise en droit des technologies de l’information, a vite dégonflé cette balloune. Il rappelle que la localisation des centres de données a peu d’importance. Trump a fait adopter en 2018 le Cloud Act qui « permet aux autorités américaines d’obtenir un mandat afin de contraindre un fournisseur de services américain (comme Google, Amazon ou Microsoft) à leur remettre des données, peu importe l’endroit dans le monde où ces données sont physiquement stockées ». Il souligne également que plus de 25% du trafic Internet au Canada, même entre deux connexions situées au pays, transite par les États-Unis, ce qui permet une interception potentielle.
L’IA
Ces temps-ci, on discute beaucoup des différentes utilisations de l’intelligence artificielle, mais en omettant ses usages militaires. Pourtant, son importance est incontestable, comme on le voit en Ukraine. Elle permet notamment à des systèmes de drones, de véhicules autonomes ou de robots de combat de naviguer, de percevoir leur environnement et de prendre des décisions en situation réelle. C’est la guerre de l’avenir. Sans surprise, les géants du numérique (Google, Palantir, etc.) décrochent des contrats hallucinants du Pentagone.
L’IA consomme beaucoup d’énergie. Le 22 septembre, Nvidia et OpenAI ont annoncé des investissements de 100 milliards de dollars pour construire des centres de données consommant 10 gigawattheures, soit l’équivalent de la production de dix centrales nucléaires. Selon la firme de consulting ICF, la demande d’électricité aux États-Unis devrait augmenter de 25 % d’ici à 2030 et de 78 % d’ici à 2050. Alors, les géants du numérique tournent leur regard vers le Nord et elles exercent un formidable lobby sur le gouvernement Legault.
Quand le gouvernement et Hydro-Québec ont justifié des investissements vertigineux de 200 milliards $ au nom de la soi-disant transition énergétique, ils nous ont assurés qu’il ne s’agissait pas du Dollorama, dont l’ancienne PDG d’Hydro-Québec Sophie Brochu avait mis en garde. Aujourd’hui, on voit qu’il s’agit d’un USArama.
L’électricité produite par les nouveaux barrages va servir à alimenter les mines – grandes consommatrices d’énergie – et les centres de données. Une économie de guerre, une économie coloniale se met en place, au détriment de nos entreprises, privées d’énergie pour leur décarbonation et leur expansion, et de la clientèle résidentielle, qui verront bientôt leurs tarifs exploser.
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