442 - Dans la rue pour le Québec
Le deuxième front
Le Billet
Par Michel Rioux
2025/11/25
En octobre 1968, dans son rapport moral au congrès de la CSN, le président Marcel Pepin faisait état d’un constat alarmant : les gains obtenus par les syndiqués grâce aux conventions collectives s’effaçaient littéralement quand ils devaient affronter les attaques politiques et les pièges qui leur sont posés en tant que consommateurs.
« Comme la convention collective ne peut résoudre les problèmes de l’exploitation en dehors de l’entreprise, les gens sont frustrés », écrivait-il, ajoutant : « En somme, une orientation nouvelle majeure s’impose, ouvrir un deuxième front ! »
Son constat était d’une grande lucidité. L’activité syndicale dans l’entreprise ou l’institution demeurait fondamentale. « Mais c’est parce qu’il y a de graves problèmes qui se posent aux salariés et à la masse du peuple, en dehors des entreprises et du travail, qu’il devient donc de jour en jour plus illusoire de s’acquitter uniquement du travail syndical auquel on est accoutumé », affirmait Pepin.
C’est cette capacité d’agir des organisations syndicales et des syndicats que le projet de loi 3 attaque de front. Un projet de loi que le gouvernement de la CAQ présente comme visant à « améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail ».
Il n’y a pas que les organisations syndicales qui sont financées par des cotisations des membres. Il y a les Chambres de commerce, le Conseil du patronat, l’Institut économique de Montréal, l’Association patronale des entreprises en construction, la Fédération canadienne des entreprises indépendantes et autres regroupements qui défendent les intérêts de leurs membres. À cela, on pourrait ajouter le gouvernement du Québec lui-même, dont on pourrait certes améliorer « la transparence, la gouvernance et le processus démocratique... »
Ces organisations ne seront jamais touchées pour une seule raison : elles ne mettront jamais en cause le désordre établi, comme le font les organisations syndicales.
Le deuxième front est celui des luttes sociales qui font déborder le syndicalisme en dehors des conventions collectives, au bénéfice de l’ensemble de la société : salaire minimum, assurance maladie, assurance automobile, régime québécois d’assurance parentale, clubs privés de chasse et pêche, etc.
C’est celui qui fait prendre conscience aux travailleurs que leurs conventions collectives n’existent pas en vase clos, mais bien dans une société, qui a aussi une emprise sur leurs conditions de vie. Que par leur rapport de forces, ils peuvent être un moteur de changement, pour tous. Il ne faut jamais perdre de vue qu’un travailleur, c’est aussi un citoyen.
Des exemples, parmi les dizaines qui ont jalonné le dernier siècle.
Dans la foulée du rapport de Pepin, un Secrétariat d’action politique a été mis sur pied où ont milité André L’Heureux, Pierre Vadeboncoeur et Paul Cliche. Ces derniers ont conduit des campagnes pour le logement, publiant une brochure, Le locataire et ses droits, tirée à 10 000 exemplaires. Une autre brochure pour l’établissement d’un régime public d’assurance automobile a été publiée pour soutenir une large mobilisation. « Sans la CSN, on n’aurait pas pu faire adopter cette loi », avait admis la ministre responsable Lise Payette.
Dans les années 1960, la CSN s’était attaquée aux compagnies de finance. Les Household Finance, Niagara Finance, Avco, Beneficial Finance, Trans Canada Finance et autres siphonnaient les augmentations de salaire qui s’en allaient directement dans leurs coffres. Au Saguenay, la CSN a entamé des poursuites contre ces parasites, finançant même une émission de télévision, Tirons ensemble, diffusée le samedi soir avant la soirée de hockey.
Les organisations syndicales ont financé en 1969 les mobilisations contre les bills 63 du gouvernement Bertrand, qui permettait le libre choix de la langue d’enseignement, et le bill 22 du gouvernement Bourassa, largement décrié en 1973.
Des campagnes publicitaires ou la participation à une mobilisation sociale portant sur autre chose que la défense des droits acquis par une convention collective ne pourront plus être financées par la cotisation syndicale régulière.
Et si, comme le propose l’ineffable ministre Boulet, les syndiqués pouvaient refuser de payer 3 à 4 pour cent de leur cotisation syndicale pour cause de désaccord avec leur utilisation, cela me donne une idée. Dans mon prochain rapport d’impôt, je vais retrancher 3 à 4 pour cent de mes versements pour exprimer mon désaccord avec, par exemple, les investissements dans Northvolt ou Lion électrique. Je me dis que si c’est bon pour Pitou, ce doit l’être aussi pour Minou, non ?
