442 - Dans la rue pour le Québec
Pour sortir les médecins immigrants du cul-de-sac où on les enferme
« Le Serment d’Hippocrate » de Nadia Zouaoui
Par Pierre Sormany
2025/11/24
Le problème n’est pas nouveau. Il y a 20 ans, quelque 200 médecins venus au Québec dans l’espoir d’y poursuivre leur carrière ont entamé une grève de la faim pour faire sauter les obstacles qu’on leur imposait. Il y a dix ans, Lisa-Marie Gervais lançait, dans Le Devoir, un débat sur la pertinence de « fermer » aux médecins étrangers l’accès à l’immigration québécoise, tant leur chemin était semé d’embuches, une fois installés ici.
Voici qu’une documentariste québécoise, Nadia Zouaoui, tente de relancer le débat avec un film à la fois émouvant… et plutôt révoltant : « Le Serment d’Hippocrate ». Présenté en salle, à Montréal, à partir du 10 décembre, et à la télévision de Radio-Canada le 8 janvier prochain, le film nous fait rencontrer des médecins en amour avec leur profession et attachés au Québec, des médecins qui parlent un excellent français, qui ont passé avec succès tous les examens requis par le Collège des médecins… mais qui sèchent encore parce qu’on leur exige de faire un stage en résidence qu’aucune université ne semble capable de leur offrir.
Par amour pour le Québec, l’un d’entre eux fait du bénévolat pour un organisme populaire qui défend les travailleurs accidentés. Mais il travaille, en parallèle, comme médecin-chef dans un hôpital des Caraïbes… faute d’avoir pu décrocher une résidence dans le réseau québécois. De jeunes médecins récemment arrivés s’inquiètent. D’autres ont finalement dû se déplacer vers les autres provinces, beaucoup plus accueillantes.
Les médecins diplômés à l’étranger représentent en effet 50% des médecins en Saskatchewan, 41% à Terre-Neuve-et-Labrador, 25% en Ontario… Autour de 30% comme moyenne nationale. Mais ils ne constituent que 11% au Québec. « Ceux qui parlent anglais, les Iraniens, les Indiens, finissent presque tous par s’en aller ailleurs, a constaté la journaliste et réalisatrice. Ceux qui restent, ce sont surtout les francophones, beaucoup les gens du Maghreb. »
Un problème passé « sous le radar »
Étonnant tout de même! Alors que la bataille du gouvernement québécois contre les médecins a remis à la une la question de la pénurie de médecins, que le problème des listes d’attentes s’aggrave contrairement à ce que promettait François Legault, il y a 8 ans, et que deux millions de Québécois sont privés de médecin de famille, personne n’a mis l’accent sur ces médecins déjà formés, avec une expérience professionnelle reconnue, mais qui poirotent dans l’antichambre de notre réseau de santé! [1]
Pourquoi ce silence ? « C’est bizarre, constate Nadia Zouaoui. Dans le milieu des immigrants, c’est un problème très connu. Tout le monde connaît des professionnels qui ont réussi tous les examens et qui n’arrivent pas à travailler. Mais les gens avec qui j’ai travaillé sur ce film, des Québécois de souche, me disent : c’est incroyable, on ne connaissait pas ces histoires. »
Le problème est-il si marginal que les médias jugent peu utile d’y braquer les projecteurs? Petit calcul, en guise de réponse. Le nombre précis de ces médecins enfermés dans ce cul-de-sac bureaucratique n’est pas connu parce que bon nombre d’entre eux, après quelques années d’échec au Québec, vont aboutir dans les autres provinces ou à l’étranger.
Mais on parle d’au moins une cinquantaine de nouveaux médecins pris dans ce cul-de-sac, chaque année. Si la moitié d’entre eux étaient admis en médecine familiale, et prenaient en charge quelque 2 000 patients chacun, comme le souhaite le ministre Dubé, ce sont 50 000 Québécois de plus chaque année à avoir accès à un médecin!
Entre protectionnisme et discrimination systémique
Pendant longtemps, on a forcé les médecins qui voulaient s’établir au Québec à signer un engagement à ne pas pratiquer ici. Cette approche protectionniste a pris fin, il y a une vingtaine d’années. Pourtant, l’information donnée aux arrivants était si parcellaire que plusieurs n’arrivaient jamais à traverser le labyrinthe. Au bout de deux ans sans avoir pu pratiquer la médecine, on les considérait déqualifiés. Retour à la case départ.
« Le collège des médecins a facilité le processus ces dernières années. L’information donnée aux médecins est beaucoup plus claire », admet la journaliste. Mais le goulot d’étranglement des stages en résidence persiste. « Chaque année, il y a des places en résidence qui ne sont pas comblées. » Difficile de ne pas y voir une forme de discrimination systémique.
Certes, le Collège des médecins se défend en rappelant qu’il a délivré un permis de pratique à quelque 600 médecins formés à l’étranger, au cours des 5 dernières années. Mais dans le documentaire, un représentant des universités reconnaît que, si vous venez de Harvard, on peut présumer que votre diplôme est valable; mais si vous venez d’une université qu’on ne connaît pas, dans un pays du Maghreb ou d’Amérique du sud, ajoute-t-il, comment juger de votre compétence?
Alors, les examens qu’on leur impose ne servent à rien?
Des films pour favoriser le dialogue
« Le Collège des médecins, les universités, le gouvernement, ils ont beaucoup de pouvoir et de moyens. Moi, une petite documentariste, j’en ai bien peu. En même temps, je crois que c’est important d’en parler. À travers les histoires touchantes de gens qui aiment le Québec et ne demandent qu’à pouvoir faire leur part, je me dis que peut-être ça va sensibiliser les gens et faire bouger le système! »
Ce n’est pas la première fois que Nadia Zouaoui cherche, avec son cinéma, à susciter un dialogue. Elle a d’abord été remarquée par son premier documentaire, « Le Voyage de Nadia » (2006), où elle retournait dans sa Kabylie natale, après 18 ans passés au Québec, pour constater comment la société algérienne asservissait les femmes.
Elle a ensuite produit en 2011, pour le réseau Al Jazeera, un des premiers documentaires sur la montée de l’islamophobie aux États-Unis, diffusés pour le 10e anniversaire des événements du 11 septembre. La version française, « Peur, colère et Politique » a été diffusée par Radio-Canada en 2016.
Mais c’est avec « L’Islam de mon enfance » (2019) qu’elle a vraiment atteint son objectif de faire des films qui favorisent le dialogue. « Mon film cherchait à favoriser le vivre-ensemble en questionnant l’image de l’Islam qu’on lit dans les médias (et qu’elle considère elle-même être une dérive). Il a tenu en salle pendant un mois, en faisant salle comble tous les soirs, avec des débats très riches. C’étaient des Québécois de souche à 80%. Il y a eu de très beaux échanges. C’est pour ça que je fais des films : pour ouvrir le dialogue et trouver des solutions. »
Elle a aussi produit cette année-là le documentaire « Procès 2,0 », en collaboration avec l’anthropologue Serge Bouchard, sur le débat alors en cours concernant la charte des valeurs québécoises de Pauline Marois. « Toujours dans le but de favoriser un dialogue, au lieu de camper dans des positions inconciliables », explique-t-elle.
Son nouvel opus, « Le Serment d’Hippocrate » s’inscrit dans la même lignée.
[1] Il faudrait mentionner l’exception de David Gentile, de Radio-Canada, qui a souvent abordé ce problème. Mais on ne l’a guère rappelé, ces dernières semaines, dans la bataille entre Québec et les fédérations de médecins.
