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L'aut'journal

442 - Dans la rue pour le Québec

Sarajevo en mémoire, Gaza en direct

La pratique inouïe de safaris humains

Par Mohamed Lotfi

2025/11/26

Il y a dans l’histoire récente des scènes que la conscience humaine n’aurait jamais dû tolérer, et qui pourtant se sont déroulées sous des yeux ouverts, parfois fascinés, souvent détournés. Le « safari humain » du siège de Sarajevo, cette pratique inouïe où la ligne de front devenait mirador, où des tireurs embusqués prenaient pour gibier des civils allant chercher de l’eau ou du pain.

Je pense à ces silhouettes ciselées par la lumière blanche des collines, à ces femmes courant sous la menace invisible d’un viseur, à ces enfants traqués dans l’innocence de leurs courses. Pendant des années, cela a existé, de 1992 à 1995. Et pendant des années, le monde a regardé, horrifié, mais souvent immobile, comme si chaque vie arrachée n’était qu’une variation de plus dans une tragédie lointaine.

On aime croire que de telles images appartiennent désormais aux archives, à une époque révolue dont nous avons tiré les leçons. Mais il suffit de lever les yeux vers un autre horizon pour sentir un serrement familier, un froid déjà connu. Pendant que l’on commémore Sarajevo avec gravité, quelque chose d’étrangement analogue se déroule à Gaza, et cela non pas dans trente ans, mais aujourd’hui, sous nos yeux, dans le flux continu des nouvelles, entre deux notifications insignifiantes.

Beaucoup d’observateurs, de journalistes, d’organisations de défense des droits humains décrivent un dispositif de violence systématique contre les civils palestiniens. Bombardements répétés, de déplacements forcés, de destructions massives, mais aussi, plus récemment encore, des récits des trois adolescents, Mohammad Al-Zoghbi, Faris Abu Jabal et Mahmoud Al-Majayda, qui racontent leur capture alors qu’ils cherchaient simplement de l’aide.

Leurs témoignages, collectés par Defense for Children International - Palestine, composent une litanie de brutalités : passages à tabac, privation de nourriture et de sommeil, exposition au froid extrême ou au vacarme assourdissant, attaques de chiens, fractures infligées, humiliations, chantages, isolement. Des enfants, des mineurs, réduits à une poignée de gestes, d’aveux, de douleurs, dans un système qui semble conçu pour briser.

Les textes internationaux censés protéger les êtres les plus vulnérables, Conventions de Genève, Convention contre la torture, Convention relative aux droits de l’enfant, forment alors comme un vitrail fracturé. Leurs couleurs demeurent, mais la lumière ne passe plus vraiment, ou seulement par fragments. L’impunité, elle, s’installe en silence, pareille à un brouillard qui couvre tout, et sous lequel une génération entière tente de respirer.

C’est ici que la comparaison avec Sarajevo devient moins un parallèle historique qu’un miroir moral. Dans les deux cas, des êtres humains ont été réduits à des cibles. Dans les deux cas, des enfants ont été soumis à la terreur comme à une langue étrangère qu’ils n’auraient jamais dû apprendre. Dans les deux cas, le monde a su. Et dans les deux cas, le monde, sachant, n’a pas su empêcher.

La différence, peut-être, est dans l’attention. Sarajevo, avec le recul, est devenu un symbole reconnu, un chapitre noir quasi consensuel. Gaza, lui, demeure un champ de bataille du discours, où chaque mot devient suspect, où chaque indignation est soumise à examen, où l’on soupèse la légitimité d’une larme. L’une des deux tragédies nous choque encore, parce que nous en sommes désormais distants. L’autre, Gaza, semble écartelée entre l’habitude, l’épuisement, la fragmentation des solidarités.

La question surgit et s’impose. Notre indignation est-elle devenue à ce point sélective ? Ou, pire encore, a-t-elle déjà été autre chose que sélective ? Que vaut la compassion si elle dépend de la géographie, de la religion, du nom que porte un enfant, ou de la direction depuis laquelle il court ?

Que l’on soit informé ou non n’est plus une excuse, l’information sature nos journées. Ce qui est affligeant, ce n’est pas l’ignorance, mais cette lassitude grise qui nous fait passer d’une horreur à l’autre avec la même distraction que l’on passe d’un écran à un autre. Comme si l’humanité, cette chose fragile et immense, ne se brisait jamais tout entière, mais seulement à petits morceaux que l’on peut ignorer.

On n’a pas attendu trente ans pour savoir Gaza. Pour entendre les témoignages de Mohammad Al-Zoghbi, Faris Abu Jabal et Mahmoud Al-Majayda. Rien ne se déroule dans l’ombre. Rien n’attend de tomber dans les archives pour devenir audible. Et pourtant, ce qui manque, terriblement, c’est ce sursaut collectif qui donnerait sens à notre connaissance.

Le monde n’est pas seulement témoin, il est spectateur. Et il arrive que le spectacle tue deux fois, d’abord ceux qui le subissent, ensuite ceux qui le regardent en silence.

En tout cas, moi, après avoir pris connaissance du rapport « Defense for Children International - Palestine », je doute que je sois encore vivant.

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« La prison est en moi »

Rapport de "Defense for Children International - Palestine"

13 novembre 2025

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Ramallah, 13 novembre 2025 — Trois garçons palestiniens de Gaza, libérés par les forces israéliennes lors du récent échange de prisonniers, ont été enlevés alors qu'ils cherchaient de l'aide, puis torturés.

Des chercheurs de terrain de Defense for Children International - Palestine ont interrogé trois jeunes Palestiniens relâchés à Gaza par les forces israéliennes le 13 octobre, dans le cadre d'un accord de trêve entre Israël et les groupes armés palestiniens. Mohammad Nael Khamis Al-Zoghbi, 17 ans, Faris Ibrahim Faris Abu Jabal, 16 ans, et Mahmoud Hani Mohammad Al-Majayda, 17 ans, avaient tous été enlevés par les forces israéliennes alors qu'ils cherchaient de l'aide humanitaire durant l'été et transportés hors de Gaza, à Sde Teiman, un camp de détention militaire israélien situé dans le sud d'Israël, où ils ont ensuite été affamés et torturés. Mohammad et Mahmoud ont été enlevés alors qu'ils cherchaient de l'aide dans un centre de la Gaza Humanitarian Foundation, administré par les États-Unis.

« Des enfants palestiniens sont brutalement torturés par des soldats israéliens, tandis que les États-Unis continuent de leur fournir armes et financement pour soutenir le génocide perpétré par Israël contre le peuple palestinien », a déclaré Ayed Abu Eqtaish, directeur du programme de responsabilisation au sein du DCIP. « Ces trois garçons, parmi tant d’autres, devront se remettre toute leur vie des tortures infligées par les forces israéliennes. Les soldats et les responsables israéliens doivent répondre de leurs souffrances. »

« Nos soldats ont violé et tué votre mère et vos sœurs. »

Faris, âgé de 16 ans, a été enlevé par les forces israéliennes alors qu'il cherchait de l'aide avec son père et une vingtaine d'autres Palestiniens près du corridor de Morag le matin du 11 septembre, selon des documents recueillis par DCIP. Un soldat israélien a interrogé Faris, puis l'a violemment battu après lui avoir ligoté les mains et l'avoir forcé à se mettre à genoux.

« Il m’a frappé si fort au front que ma plaie s’est ouverte et a nécessité des points de suture », a déclaré Faris à DCIP. Après l’interrogatoire, le soldat lui a bandé les yeux et l’a jeté dans un trou, où des soldats l’ont roué de coups, ainsi que d’autres détenus. Le lendemain matin, les forces israéliennes les ont transportés de Gaza à Sde Teiman, dans le sud d’Israël, avec un arrêt au point de passage de Karem Abu Salem, où les détenus ont reçu l’ordre de débarquer et de se déshabiller. Des soldats israéliens les ont habillés de combinaisons blanches et les ont forcés à s’allonger sur le ventre pendant une heure, durant laquelle ils les ont frappés et maltraités.

Faris a été placé pendant quatre jours dans une cellule avec des adultes palestiniens avant d'être transféré dans une cellule pour enfants qui en contenait environ sept. Il a ensuite subi un nouvel interrogatoire brutal : menotté à une chaise, les mains liées dans le dos et les jambes attachées aux pieds de la chaise, il recevait des coups à la tête et aux jambes à chaque fois qu'il répondait « Je ne sais pas » à une question.

« À ce moment-là, je ne ressentais que de la douleur et mon seul objectif était de trouver un moyen d'échapper aux coups et aux souffrances incessantes », a déclaré Faris à DCIP. « J'ai enduré ces heures sans manger, sans boire, sans même pouvoir aller aux toilettes. La peur m'envahissait, m'empêchant de demander quoi que ce soit, et il m'arrivait souvent d'avoir des fuites urinaires pendant l'interrogatoire. À chaque fois, il me frappait plus fort et m'insultait en hébreu, des mots que je ne comprenais pas. »

Faris fut ensuite transporté dans la « salle disco », une pièce en béton équipée de haut-parleurs diffusant de la musique en hébreu.

« Ils ont placé ma tête juste à côté des haut-parleurs », a-t-il raconté. « Le soldat présent, distrait par le son, jouait visiblement à un jeu sur son téléphone portable. À son ton, je comprenais qu'il venait de perdre. Fou de rage, il ouvrait la porte et me rouait de coups, me frappant au hasard. Je suis resté dans cette pièce jusqu'à la fin de la journée, subissant de nombreuses agressions : ma tête a été cognée contre le mur, j'ai reçu des coups de pied et on m'a tiré les cheveux. »

« J'ai réussi à jeter un coup d'œil furtif pendant quelques secondes et j'ai aperçu mon père dans la salle de danse », a déclaré Faris. « J'ai essayé de l'appeler à plusieurs reprises, mais il ne pouvait pas m'entendre à cause du bruit assourdissant des haut-parleurs. »

Faris fut ramené dans sa cellule, où l'attendaient nourriture avariée et coups fréquents. Il refusa la coupe de cheveux obligatoire pour tous les détenus, et les soldats israéliens le menottèrent pendant une semaine entière.

« L'un des moments les plus difficiles s'est produit environ une semaine avant ma libération, lorsqu'un gardien m'a approché et m'a montré, par la fenêtre de ma cellule, une photo de ma mère dans une position compromettante », a raconté Faris à DCIP. « Ils avaient retouché la photo pour la faire apparaître aux côtés d'un soldat. "Regarde ce que nos soldats ont fait à ta mère", m'a-t-il lancé avec mépris. Sur l'image, ma mère était allongée près d'un soldat. Je voyais ses cheveux. "Tu veux aller voir ta mère ? Nos soldats ont violé et tué ta mère et tes sœurs." À cet instant, j'ai ressenti une envie irrésistible de passer la main par la fenêtre, de tuer le gardien et de le traîner à l'intérieur. J'ai laissé éclater un torrent d'insultes, alimenté par ma rage. En conséquence, je suis resté suspendu dans les airs pendant une semaine entière. »

« Ils m’ont attaché les mains au-dessus de la tête et les jambes en dessous, chacune avec une menotte, me soulevant à environ un mètre du sol », a raconté Faris. « De temps en temps, ils me frappaient aux jambes. Je me suis souvent fait pipi dessus pendant cette période. Ils me battaient avec des matraques sur les jambes et me lançaient des insultes vulgaires, comme “fils de pute” et d’autres termes que je préfère ne pas répéter. Après avoir subi la torture d’être maintenu dans une position de stress, les autres enfants qui étaient avec moi m’ont assuré que [le viol et le meurtre de ma mère et de mes sœurs] étaient tous inventés, que les soldats cherchaient à nous intimider, à nous provoquer et à nous démoraliser, insistant sur le fait que rien de tel ne s’était réellement produit. »

Depuis sa libération, Faris vit sous une tente avec sa famille.

« Je ne peux pas rester debout longtemps et je suis constamment assis », a déclaré Faris. « J'ai peur de me faire soigner ou d'aller à l'hôpital, car je crains qu'on ne me tue. La nuit est un véritable cauchemar : je me réveille en hurlant. Toute la nuit, je suis hantée par les mêmes soldats qui m'ont tourmentée et qui menacent de me faire du mal. Je souffre toujours d'incontinence urinaire. »

La mère de Faris a déclaré à DCIP : « Je suis brusquement réveillée par ses cris, et il se recroqueville de peur d'être frappé, suppliant : "Non, non, s'il vous plaît, ne me frappez pas." »

« La prison est en moi »

Mahmoud a été enlevé par les forces israéliennes le matin du 7 août alors qu'il cherchait de l'aide auprès d'un centre de la Fondation humanitaire de Gaza à Rafah, selon des documents recueillis par DCIP. Mahmoud se trouvait avec une cinquantaine d'autres Palestiniens qui se sont dispersés à l'approche des forces israéliennes. Ces dernières ont ouvert le feu et les ont encerclés. Les soldats ont ligoté et bandé les yeux de huit Palestiniens, dont Mahmoud, et les ont transportés à l'hôpital Hamad de Rafah, transformé en base militaire par les forces israéliennes, où ils ont été interrogés individuellement.

« Durant toute cette épreuve, les soldats nous ont battus et torturés sans relâche », a déclaré Mahmoud à DCIP. « Ils nous ont forcés à adopter des positions de stress, nous ont frappés avec des bâtons et nous ont soumis à des chocs électriques. Bien que j'aie eu les yeux bandés tout le temps, je pouvais sentir la brutalité des coups et la manière dont ils étaient infligés. Ils m'ont marqué d'une croix dans le dos, et j'ai compris que quiconque portait cette marque serait emmené en prison. »

Mahmoud et les autres furent ensuite entassés dans un véhicule militaire israélien et transportés jusqu'au point de passage, où ils furent transférés dans d'autres véhicules militaires et conduits à Sde Teiman. Mahmoud subit un nouvel interrogatoire, au cours duquel il fut battu, avant d'être transféré dans la « salle de réunion ».

« On forçait les prisonniers à s'allonger sur le sol en béton, et la musique était assourdissante jusqu'à ce qu'ils se sentent submergés, souffrant de maux de tête et d'une sensation d'explosion imminente », a déclaré Mahmoud à DCIP. « J'ai été enfermé dans la salle de la discothèque de 11 h à 3 h du matin. Ensuite, on m'a transféré dans une autre pièce où ils ont mis la climatisation à fond, m'ont déshabillé et m'ont laissé seul sans explication. Ils m'ont ordonné de me souvenir de quoi que ce soit, de donner la moindre information. Je suis resté dans cet état pendant deux jours. »

Après la « salle de disco », Mahmoud a été transféré dans une cellule pour enfants, où les jeunes détenus étaient soumis à de fréquentes répressions.

« L’unité d’intervention a lancé des grenades assourdissantes dans la pièce, a procédé à une fouille et nous a expulsés des lieux », a déclaré Mahmoud. « Ils m’ont emmené à l’écart, menotté et m’ont déboîté l’épaule. Je suis resté environ 30 jours incapable de bouger l’épaule, souffrant constamment sans aucun soin médical ni assistance. »

Après cela, des soldats israéliens ont placé Mahmoud en isolement pendant deux jours, les mains liées et les pieds enchaînés.

« Je souffrais terriblement », raconta Mahmoud. « Je ne pouvais pas fermer l'œil, tant la douleur était insoutenable et la peur paralysante. Parfois, je perdais le contrôle et m'urinais dessus de terreur. Les menottes en métal me serraient si fort que je ne pouvais plus rien faire. Mes repas en isolement se limitaient à deux : le petit-déjeuner se composait de labneh, de confiture et d'une tranche de pain, tandis que le déjeuner comprenait du thon, du houmous et deux tranches de pain. La chaleur était insupportable et me faisait transpirer abondamment. Des boutons de fièvre sont apparus sur tout mon corps, ainsi que d'autres ampoules inconnues que je ne savais pas soigner. J'ai demandé un médecin à plusieurs reprises, mais en vain. J'ai souffert de maladies de peau, notamment la gale, des démangeaisons incessantes et d'autres affections inconnues. La cellule était infestée de moustiques, de mouches et d'insectes divers. »

Mahmoud a ensuite été approché par un agent du renseignement qui a tenté de le recruter pour collaborer avec l'armée israélienne, ce qu'il a refusé. L'article 50 de la Quatrième Convention de Genève interdit à une puissance occupante comme Israël d'enrôler ou de tenter d'enrôler des enfants dans son armée ou l'une de ses formations.

Il m’a proposé de collaborer avec l’armée israélienne comme bouclier humain, m’offrant de me conduire dans certaines zones de Gaza et des tunnels en échange d’un salaire mensuel de 30 000 shekels (environ 9 €173.50 américains), d’un appartement entièrement équipé (nourriture, eau et friandises), d’un véhicule (voiture ou jeep, au choix), d’un téléphone portable et de trois numéros de contact. Il m’a assuré que je pourrais rester en Israël si je le souhaitais et y conserver ma liberté de choix. Il m’a promis qu’une fois la guerre terminée, ils m’aideraient à faire évacuer ma famille dans le pays de mon choix. J’ai refusé pour diverses raisons, notamment l’impact sur ma réputation et celle de ma famille.

Après avoir refusé, Mahmoud a été ramené dans la « salle de disco » où il a été battu par des soldats, avant d'être reconduit dans sa cellule.

« Tous les deux jours, ils lâchaient des chiens pour nous tourmenter », raconte Mahmoud. « Après minuit, l'unité d'intervention lançait des grenades assourdissantes dans les cellules, obligeant les prisonniers à se réveiller et à s'agenouiller. Lancer de telles grenades est dangereux ; si elles fondaient ou entraient en contact avec quelqu'un, l'enveloppe en plastique pouvait fondre et provoquer des brûlures. Cette unité m'a aussi infligé de violents coups à la poitrine et à d'autres parties du corps, jusqu'à me faire perdre connaissance. Mon état mental s'est tellement dégradé que j'ai tenté de me suicider à deux reprises : une fois en me pendant avec la ceinture de mon pantalon et une autre fois en me coupant les veines. Malheureusement, ces deux tentatives ont échoué. »

Mahmoud a été libéré et renvoyé à Gaza le 13 octobre, en même temps que d'autres détenus.

« Depuis ma sortie de prison, j'ai du mal à dormir comme tout le monde », a-t-il confié à DCIP. « Chaque fois que je ferme les yeux, je suis hanté par le même lieu, les mêmes visages, la même cellule. Je me réveille en sursaut, terrifié, avec l'impression d'être encore prisonnier de ces murs froids. Ma mère me réveille doucement, mais mes yeux sont remplis de peur et mon cœur bat la chamade, comme si j'étais encore sous interrogatoire. Le sommeil profond m'est étranger. J'arrive à somnoler par intermittence, mais je me réveille sans cesse. Les cauchemars sont mes compagnons constants, envahissant mes nuits avec les visages des soldats et leurs cris qui résonnent dans ma tête. J'ai l'impression de ne jamais m'être vraiment échappé ; la prison est en moi. »

« Je me sens épuisé, mais pas physiquement. J'ai une profonde douleur au cœur. J'ai l'impression que mon âme est brisée et je ne sais pas comment la réparer », a déclaré Mahmoud. « On me voit comme un enfant qui découvre le monde, pourtant j'ai le sentiment d'avoir mûri brutalement pendant mon incarcération. La prison m'a dépouillé de mon enfance, m'obligeant à redécouvrir comment rire, comment dormir et comment me sentir en sécurité. »

« J’entendais les os de mon bras craquer. »

Le 11 juillet au matin, Mohammad, âgé de 17 ans, a été enlevé par les forces israéliennes alors qu'il sollicitait de l'aide auprès de la Fondation humanitaire de Gaza à Rafah, selon des documents recueillis par DCIP. Les forces israéliennes ont ouvert le feu et encerclé les personnes en quête d'aide, en relâchant quelques-unes, mais en arrêtant la plupart. Elles ont examiné leurs iris, leur ont bandé les yeux et les mains, et les ont forcés à s'agenouiller. Des véhicules militaires israéliens ont transporté les détenus à l'hôpital Hamad, utilisé comme base militaire par les forces israéliennes, où ils ont été interrogés un par un.

« Ils ont commencé à me torturer et à me frapper », a déclaré Mohammad à DCIP, décrivant son interrogatoire. « Ils m'ont frappé à plusieurs reprises au ventre et aux côtes. Nous avions tous les yeux bandés. L'un d'entre nous a vomi du sang et s'est effondré. Ils ont continué à nous donner des coups de pied et des coups de poing. Leurs bottes militaires avaient des embouts en métal, ce qui causait une douleur intense. Je me souviens encore de cette agonie comme si je la revivais maintenant. »

Tout comme Faris et Mahmoud, Mohammad a été transporté au point de passage de Karem Abu Salem où il a été déshabillé, on lui a donné une combinaison blanche à porter, puis il a été transporté à Sde Teiman et placé dans une cellule avec des adultes.

« Le lendemain, ils ont lancé une opération de répression contre moi et les autres détenus », a déclaré Mohammad. « À ce moment-là, j'ignorais tout de ce que cela impliquait. En pleine nuit, ils ont lancé des grenades assourdissantes dans la pièce, près de ma cage, provoquant leur explosion. Nous dormions et le bruit était terrifiant. Ils ont ouvert la porte métallique, nous ont traînés dehors, nous ont ordonné de lever les mains et de nous agenouiller. Puis, ils nous ont agressés en proférant les insultes les plus vulgaires. Ils ont fouillé la pièce de fond en comble pour s'assurer qu'il n'y avait ni couteaux ni objets tranchants. »

Mohammad a été transféré dans la cellule des enfants, qui contenait 15 garçons.

« Après 77 jours, j'ai été interrogé », a déclaré Mohammad. « Ils m'ont emmené dans une pièce surnommée la "salle disco", un espace à part au sein de la prison, coupé du reste de l'établissement. La musique y résonne en continu et à plein volume. On oblige le détenu à s'allonger sur le sol en béton, et la musique continue jusqu'à ce que l'ennui et le mal de tête vous prennent, jusqu'à ce que votre tête ait l'impression d'exploser. »

Après la « salle de danse », Mohammad a été soumis à un interrogatoire au cours duquel l'interrogateur l'a menacé de mort s'il ne donnait pas d'informations. L'interrogateur a également serré les menottes si fort que le bras de Mohammad s'est cassé.

« J’entendais les os de mon bras craquer », a raconté Mohammad.

« Ils nous ont infligé des chocs électriques et ont utilisé des chiens pour nous intimider et nous torturer en les lâchant sur nous alors que nous étions ligotés et incapables de nous défendre », a ajouté Mohammad. « Tous les deux jours, ils amenaient des chiens pour nous tourmenter, et l'unité antiémeute lançait des grenades assourdissantes dans les cellules après minuit pour nous réveiller et nous faire nous agenouiller. Lancer des grenades dans les cellules est extrêmement dangereux, car, si elles fondent ou entrent en contact avec le corps de quelqu'un, le plastique peut fondre et causer des blessures. Les brûlures étaient profondes. »

Aujourd'hui, Mohammad est de retour auprès de sa famille à Gaza, mais les séquelles des tortures infligées par Israël persistent.

« Ces derniers temps, je me réveille à 2 heures du matin, l'heure exacte du raid, une habitude prise pendant mon séjour en prison », a-t-il déclaré. « Si je ne me réveillais pas pendant le raid, les soldats me battaient et je risquais d'être touché par une grenade assourdissante qu'ils lançaient dans la pièce. Je suis épuisé et j'ai du mal à exprimer ce que je ressens. Chaque fois que je repense à ces moments, je me retrouve seul, à pleurer. »

Chaque enfant interrogé par DCIP après sa libération des camps de détention militaires israéliens a rapporté avoir subi des tortures brutales et déshumanisantes, des conditions insalubres ayant entraîné la gale et des épidémies, une nourriture avariée et insuffisante, des passages à tabac et des humiliations constants de la part des forces israéliennes, ainsi que des traitements visant à les briser et à leur extorquer de faux aveux. La détention de Palestiniens par Israël n'a rien à voir avec la sécurité, le droit ou la justice. Il s'agit d'un système conçu pour traumatiser physiquement et psychologiquement toute une génération de Palestiniens, dans le but d'étouffer toute tentative de résistance au régime d'apartheid israélien ou toute revendication du respect de leurs droits fondamentaux. Israël cherche à briser l'espoir, le moral et l'intégrité des enfants palestiniens, afin de faire en sorte que le droit des Palestiniens à l'autodétermination ne soit jamais réalisé.

La torture, la privation d'un procès équitable et régulier et la détention illégale d'une personne protégée constituent non seulement des crimes de guerre flagrants, mais également de graves violations des Conventions de Genève et du Statut de Rome. Israël, en tant qu'État partie à la Convention contre la torture, est juridiquement tenu de prévenir, d'enquêter sur et de poursuivre de tels actes. Or, ses forces continuent de perpétrer des actes de torture systématiques sur des enfants palestiniens en toute impunité. L'inaction persistante de la communauté internationale face à ces actes permet la perpétuation des atteintes aux droits, à la sécurité et à la dignité des enfants palestiniens.

En vertu de la Convention relative aux droits de l'enfant, Israël est également tenu de veiller à ce qu'aucun enfant ne soit soumis à une détention arbitraire ou à une privation illégale de liberté, et que chaque enfant détenu soit traité avec respect pour sa dignité inhérente.

Au lieu de respecter ces engagements juridiques, les forces israéliennes continuent de perpétrer des actes de torture et de mauvais traitements systématiques sur des enfants palestiniens en toute impunité. L'incapacité persistante de la communauté internationale à demander des comptes aux responsables israéliens permet la poursuite des atteintes aux droits, à la sécurité et à la dignité des enfants palestiniens.