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L'aut'journal

442 - Dans la rue pour le Québec

Entrevue avec Éric Gingras, président de la CSQ

Une ingérence inacceptable dans la vie syndicale

Par Pierre Dubuc

2025/12/04

Samedi 29 novembre, en regardant défiler plus de 50 000 personnes dans les rues de Montréal, je me suis demandé si une telle manifestation serait possible, voire même légale, après l’adoption du projet de loi 3, intitulé Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail.

J’ai posé la question à Éric Gingras, le président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). « Selon notre compréhension du projet de loi, il aurait fallu, pour financer une telle activité, aller chercher un mandat pour une cotisation facultative auprès de chacune de nos accréditations – nous en avons 240 à la CSQ – pour se conformer à la loi. »

Mais il ajoute que le projet de loi n’est pas clair. Faudra-t-il obtenir un mandat des membres pour chaque activité ou bien un mandat général valide pour l’année?

« Papa » Legault, « Mononcle » Boulet

Cependant, le projet de loi est si tatillon, tracassier, chicaneur que la première hypothèse risque d’être la bonne. Par exemple, il impose le contenu de la convocation d’une assemblée; les modalités sur la tenue d’une assemblée; les modalités d’exercice du droit de vote sur plusieurs sujets; des modalités très strictes sur l’utilisation des cotisations syndicales; un contenu obligatoire dans les statuts et règlements.

Il va jusqu’à spécifier l’obligation d’indiquer l’heure, la date, le lieu d’une assemblée, l’ordre du jour, et de transmettre la convocation à l’ensemble des membres. Comme si cela ne se faisait pas!

Il est pointilleux au point de spécifier le mode de convocation des assemblées, le quorum, le nom des organisations auxquelles est affiliée l’association accréditée; les modalités de révision des statuts et règlements; le nom des comités ou des instances de l’association accréditée; le nombre de personnes élues à une fonction à l’intérieur de l’association et une description du mandat de même que le nom de ces personnes. Comme si le syndicat était une organisation clandestine, mafieuse.

Ouf ! Éric parle d’ingérence. Certes. Mais c’est aussi de l’infantilisation. Notre chroniqueur Sylvain Martin aime qualifier le premier ministre de « Papa » Legault. Mais ma foi, il a raison, « Papa » Legault et « Mononcle » Boulet prennent les syndiqués pour des enfants !

Les passagers clandestins

Éric attire notre attention sur les graves conséquences de cette cotisation facultative. « Si la loi avait existé en 1995-96, lors de la lutte pour l’équité salariale, il aurait été fort possible que seuls les deux tiers des syndiqués votent en faveur de la cotisation facultative pour mener ce combat et que l’autre tiers s’y soit opposé, jugeant, par exemple, qu’elle était inaccessible. Cependant, tous les membres en auraient bénéficié. » Pas très bon pour l’unité syndicale que d’avoir des « passagers clandestins » (free-riders).

« Notre membership est composé de 80% de femmes, ajoute-t-il. Nous avons d’importantes luttes à mener, comme, par exemple, sur la violence faite aux femmes. Le projet de loi cherche à nous lier les mains, à nous bâillonner. »

Une manne pour les comptables

Le ministre Boulet se met aussi le nez dans l’administration et les finances syndicales. Il exige la production d’états financiers vérifiés. Les gros syndicats le font déjà. Mais il veut imposer une « mission d’examen » aux syndicats comptant entre 50 et 199 membres (coût : 10 000 $) et un audit à ceux ayant 200 membres et plus (coût : 30 000 $).

Un coût excessif, que les petits syndicats ne pourront assumer sans devoir réduire leurs activités syndicales ou augmenter les cotisations. « Les firmes de comptables nous ont indiqué que le Québec ne compte pas assez d’auditeurs pour assurer les services à un nombre aussi important d’organisations syndicales », rapporte Éric.

À l’ingérence s’ajoute l’amateurisme, typique de la CAQ.

Une clause dérogatoire, avec ça?

Le pire est que le gouvernement nage en pleine illégalité. Dans son mémoire déposé à la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi, la CSQ cite l’article 12 du Code du travail : « Aucun employeur ni aucune personne agissant pour un employeur ou une association d’employeurs ne cherchera d’aucune manière à dominer, entraver ou financer la formation ou les activités d’une association de salariés, ni à y participer.» « Et le gouvernement est notre employeur ! », rappelle le président de la CSQ.

Dans sa vie antérieure, le ministre Boulet était avocat patronal. Il connaît donc très bien cet article. Tout comme le droit constitutionnel des travailleurs et travailleuses de s’organiser et de contribuer au débat public et, le cas échéant, au débat politique.

On s’étonne qu’il n’ait pas eu recours à la clause dérogatoire.

L’union fait la force

Notre système économique, le système capitaliste, est basé sur la concurrence entre les travailleurs et les travailleuses. En riposte à cet état de fait, les travailleurs ont formé des syndicats avec comme bannière « L’union fait la force ». Mais la loi de la concurrence imprègne tellement le tissu social qu’il arrive que les syndicats se fassent concurrence.

Cependant, lorsque survient une crise, la réalité les force à dépasser leurs intérêts corporatifs et à s’unir. C’est ce qui est en train de se produire, comme en a témoigné la manifestation du 29 novembre.

« En général, comme nous le souligne Éric, les grandes centrales (FTQ, CSN, CSQ) se concertent. » Depuis l’hiver 2024, elles coopèrent avec d’autres syndicats (APTS, FAE, FIQ, SFPQ, SPGQ, CSD) dans le cadre des États généraux du mouvement syndical, dont un des objectifs est « l’élaboration d’une vision commune des défis à relever ainsi que des perspectives communes ». Des consultations, des débats, des rencontres régionales ont eu lieu.

Le prochain rendez-vous se tiendra le 31 mars et le 1er avril 2026, soit un mois avant le 1er mai, la date qui circule pour une « grève sociale » avec l’ensemble des organismes communautaires et de la société civile. « Au cours des prochaines semaines, des prochains mois, les organisations syndicales vont réfléchir à la forme qu’elle pourrait prendre », nous déclare Éric.

Le précédent Harper

Un des thèmes des États généraux est « le rôle politique des syndicats ». Dans cette perspective, une action déjà évoquée, signale Éric, est d’intervenir auprès des députés et des directions des partis d’opposition pour qu’ils s’engagent, s’ils sont élus, à révoquer les lois antisyndicales de la CAQ, comme les libéraux de Justin Trudeau avaient révoqué les lois antisyndicales de Stephen Harper, lois qui ont manifestement inspiré celles du ministre Boulet.

« À court terme, souligne le président de la CSQ, les syndicats vont intervenir dans les médias traditionnels et les médias sociaux pour expliquer le contenu du projet de loi et démontrer qu’ils ne sont pas contre la démocratie ou la transparence, comme le laisse entendre malhonnêtement le ministre, mais contre l’ingérence gouvernementale dans la démocratie syndicale. L’objectif réel de la CAQ est de nous faire taire, pendant qu’ils adoptent des lois antipopulaires et des mesures d’austérité qui affectent les conditions de vie de nos concitoyennes et de nos concitoyens. Mais elle ne réussira pas. »