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L'aut'journal

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Les cibles d’immigration francophone hors Québec

Une bonne nouvelle avec bien des bémols

Par Anne Michèle Meggs

2026/01/22

La ministre fédérale d’Immigration s’est félicitée récemment d’avoir dépassé, pour la quatrième année de suite, sa cible pour l’immigration francophone hors Québec. On dirait une nouvelle bien positive, mais elle cache beaucoup de bémols.

Le premier est venu immédiatement de la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA) du Canada qui, tout en soulignant qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction, constate que le nombre réel de francophones ayant obtenu leur résidence permanente hors Québec en 2025 a baissé par rapport à 2024.

Un regard sur « comment » les cibles sont atteintes

Il y a un autre son de cloche aussi des journalistes et experts en immigration dans le reste du Canada. Ils sont plus intéressés par comment le gouvernement fédéral fait pour atteindre ses cibles d’immigration francophone que par les résultats.

Vers le début janvier, deux journaux importants du Canada anglais (le Globe and Mail et le Toronto Star) ont publié des textes présentant des données qui démontrent la place démesurée que le programme d’immigration francophone hors Québec a prise dans le processus d’octroi de la résidence permanente au Canada anglais en 2025.

Non seulement ce programme a représenté 42 % des invitations émises dans le cadre du système Entrée Express [1], mais le nombre de points accumulés par ces candidatures n’était pas à la hauteur des candidatures invitées dans d’autres programmes.

Il commence à y avoir un peu de grogne dans le reste du Canada contre le programme d’immigration francophone. De plus en plus de consultants et d’avocats en immigration recommandent à leurs clients d’apprendre le français pour profiter de ce programme privilégié par le fédéral [2]. Des économistes soulignent qu’on est en train de perdre des candidatures de grande qualité et que cela va à l’encontre des objectifs économiques de la politique d’immigration.

Il est certainement frustrant pour plusieurs personnes non francophones qui essaient d’obtenir leur résidence permanente. De plus, le gouvernement a, en même temps, baissé les seuils d’immigration permanente. Ça veut dire moins d’invitations en général. La concurrence est donc grande. Ces baisses expliquent aussi pourquoi la cible en pourcentage peut être atteinte avec moins de francophones.

Des objectifs potentiellement contradictoires

Il va sans dire que, si on établit une condition obligatoire, comme des compétences en français, avant de calculer les scores, on réduit automatiquement le bassin de candidatures, ce qui élimine des candidatures qui accumulent plus de points sans les points pour le français. Mais, augmenter l’immigration francophone hors Québec côtoie l’objectif économique dans le Plan canadien d’immigration.

On a constaté le même phénomène dans les invitations faites en décembre dernier par le Québec dans le cadre du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), des invitations annoncées pour calmer les personnes qui comptaient sur le Programme d’expérience québécoise (PEQ). Les invitations faites dans les volets 1 (haute qualification et compétences spécialisées) et 3 (professions réglementées) visaient des personnes séjournant au Québec. Les scores minimaux étaient de 781 et de 717 respectivement (sur un potentiel maximal de 1 200). Pour le volet 2 (compétences intermédiaires et manuelles), qui incluait comme condition de séjourner en région, le score minimal était de 573.

Cibles avec des définitions différentes de francophone

On applaudit l’atteinte de la cible d’immigration francophone hors Québec. Mais, attention. Cette cible compte le pourcentage de personnes admises qui ont déclaré pouvoir « communiquer en français » ou « en français et anglais » sur leur formulaire de demande de résidence permanente.

En fait, ces cibles d’immigration francophone ont été mises en place pour atteindre une cible plus ambitieuse : ramener le poids démographique des francophones hors Québec à 6,1 % de la population canadienne, celui d’il y a 55 ans. (Le poids actuel est 3,5 %.) On ne trouve pas d’échéance pour atteindre ce but.

(Un journaliste au Globe and Mail a émis l’hypothèse en 2024 que l’objectif non déclaré du programme est « de contrer les séparatistes québécois nouvellement confiant qui insistent sur le fait que le français est condamné au Canada et que, sans indépendance, le même sort attend la belle province. »)

L’atteinte de la cible du poids démographique des francophones hors Québec sera révélée dans les données du recensement. Il s’agit des personnes dont le français est la première langue officielle parlée. Les personnes d’expression anglaise qui apprennent le français pour être sélectionnées dans le programme ne seront pas comptées dans la cible démographique.

De toute manière, il est difficile d’imaginer qu’une personne allophone dont la deuxième langue est l’anglais, vivant au Canada anglais, commencera à utiliser le français, sa troisième langue, en public ou au travail, encore moins à la maison ou avec les enfants.

Immigration au secours des communautés francophones hors Québec

Ce ne sont pas les seuls constats qui font croire que ce programme ne suffira pas pour revitaliser les communautés francophones hors Québec.

Mario Polèse, économiste, et auteur du livre Le miracle québécois (Boréal), a publié une analyse pertinente de cette question dans la revue Options politiques, en janvier, intitulé « Le Canada a besoin de sa propre loi 101 ». Il affirme que « la langue plus faible (le français, en l’occurrence) doit être “imposée” sur le lieu de travail, dans l’affichage, dans des régions à forte présence francophone [3] choisies, comme le fait la loi 101 au Québec, si l’on veut que le français soit effectivement la langue habituelle dans les régions visées ».

Et la francophonie québécoise?

Cela étant dit, la vitalité de la langue française au Canada constitue un défi partout au pays, incluant le Québec. Le programme fédéral est en concurrence directe avec la politique d’immigration québécoise.

Il incite les francophones à statut temporaire au Québec à trouver un domicile ailleurs au Canada pour accélérer l’obtention de la résidence permanente. Il y a des reportages et plusieurs anecdotes concernant des personnes qui sont arrivées au Canada grâce à ce programme, mais qui s’installent plutôt au Québec, soit en arrivant, soit après s’être rendu compte qu’elles ne pouvaient vivre facilement en français dans leur province de destination. Avec la résidence permanente, elles ont un droit de mobilité au Canada, mais elles n’ont pas été sélectionnées par le Québec.

Presque la moitié des invitations faites dans le cadre du programme fédéral étaient des ressortissants d’un seul pays. Le gouvernement fédéral a ouvert deux nouveaux bureaux d’immigration au Cameroun et en Éthiopie, directement liés à ce programme. Le Québec a pris des mesures en 2024 pour restreindre à 25 % le nombre d’invitations aux personnes du même pays de provenance pour assurer une saine diversité dans l’immigration québécoise.

Ces considérations demeureront les mêmes dans un Québec indépendant, présumant une entente avec le Canada de libre circulation des personnes entre les deux pays.

Enfin, un rapport du Conference Board du Canada publié en novembre 2024 a noté que 35 % des personnes immigrantes de langue maternelle française quittent le Canada dans les 25 ans après avoir obtenu leur résidence permanente. Cela inclut celles du Québec ; le portrait est encore plus sombre pour les francophones établis en Ontario. Le pic des départs se fait après deux ans. Pour les immigrants en général, la proportion est de 22 %, avec le pic à cinq ans. Il ne suffit pas d’inviter et de sélectionner, il faut les retenir.

Des leçons à tirer

D’abord, l’immigration est rarement le seul facteur qui peut résoudre un problème. Lors de la conception d’une politique, il est crucial d’analyser tous les effets possibles, qu’ils soient bénéfiques ou préjudiciables, attendus ou imprévus, en visant l’équité maximale.

Les objectifs d’une politique d’immigration peuvent être contradictoires. C’est au gouvernement concerné d’être transparent concernant ses décisions. Veut-on prioriser les objectifs économiques ou culturels ou régionaux? Quel choix seront les plus gagnants gagnant-gagnant pour la communauté d’accueil, les personnes qui arrivent et les pays de provenance?

L’immigration et la langue française ; on n’en a pas fini d’en parler.

[1] Entrée Express est l’équivalent, dans le reste du Canada, du système Arrima au Québec. Il est une plateforme utilisée pour la sélection dans la catégorie économique. Des personnes qui aspirent à la résidence permanente au pays déclarent leur intérêt par un formulaire en ligne. Un système de points en lien avec les critères de capital humain (âge, langue, expérience de travail, niveau de scolarité, domaine de formation, etc.) permet de classer les candidatures selon les caractéristiques les plus prometteuses sur le plan de l’intégration socio-économique. Les candidatures avec un score plus élevé ont plus de chance d’être invitées par le gouvernement de soumettre une demande d’immigration permanente.

Les systèmes d’immigration canadien et québécois ont le même objectif pour cette catégorie, qui est priorisée par rapport à des catégories familiale et humanitaire, c’est-à-dire de sélectionner des personnes avec de meilleurs scores possibles. Cet objectif est positif tant pour la société d’accueil que pour la personne immigrante. Un score plus bas veut souvent dire un niveau d’éducation et une expérience de travail qui donnent lieu à des emplois moins payants.

[2] Il faut un niveau 7 (oral et écrit) sur une échelle de 12 pour qualifier.

[3] Un nouveau concept dans la Loi sur les langues officielles adoptées en 2023. Il n’est pas encore défini.