Les puissances occidentales en cause
Haïti vit une crise programmée
Par Luc Allaire
2025/12/12
Lors de la Journée de réflexion organisée à l’occasion du 50e anniversaire du Centre international de solidarité ouvrière (CISO), Yvel Admettre, secrétaire général de la Confédération des travailleurs et travailleuses des secteurs publics et privés d’Haïti (CTSP), a dressé un tableau sans détour de la situation actuelle en Haïti. Un constat sombre, lourd, mais nécessaire.
Pour le syndicaliste, ce que traverse son pays ne relève ni du hasard ni d’un effondrement spontané : « La situation qu’Haïti connaît depuis un certain temps, c’est une situation programmée, planifiée par les puissances occidentales », lance-t-il dès les premières minutes. L’accusation est directe, mais elle s’appuie sur une série de faits et de déclarations qui, mis bout à bout, composent un fil narratif inquiétant.
Il rappelle notamment les propos tenus il y a deux ans par Helen La Lime, alors représentante spéciale des Nations unies en Haïti, qui affirmait que la coalition des gangs armés constituait « une bonne chose » pour le pays. « Imaginez-vous, insiste Yvel Admettre, saluer une coalition de gangs au moment même où ces groupes multiplient enlèvements, viols, pillages et destructions d’institutions. » Aujourd’hui, estime-t-il, 80 % de Port-au-Prince échappent à l’autorité publique et sont aux mains de ces gangs armés.
Ingérences étrangères et paralysie politique
La dernière année aurait encore accentué cette dérive. Yvel Admettre évoque les propos de l’ambassadeur américain reconnaissant entretenir des communications avec les gangs pour protéger les installations diplomatiques, geste qu’il juge « surréaliste, mais révélateur ».
Puis vient un échange troublant : une lettre de l’ambassadeur canadien, André-François Giroux, adressée à un conseiller du Conseil présidentiel de transition (CPT). Le diplomate y exprime le souhait que les tractations pour remplacer le premier ministre soient abandonnées, au nom de la stabilité et de la continuité. « Il a exprimé un ordre de ne pas changer de gouvernement », estime le syndicaliste, dénonçant une tutelle déguisée.
La réplique du conseiller haïtien, percutante, témoigne du malaise profond : il dit espérer qu’il s’agisse d’un piratage de son compte WhatsApp, tant l’injonction paraît inacceptable. Et il rappelle que des membres du CPT jugent légitime de remplacer un gouvernement « dont l’échec absolu » saute désormais aux yeux.
Pour Yvel Admettre, ces épisodes le prouvent : « Ce qui se passe là-bas, ce ne sont pas des événements isolés. » Il évoque le mois de novembre où des chefs de gangs ont ordonné deux semaines d’arrêt complet de la circulation dans les zones qu’ils contrôlent, décision appliquée sans que la police ne puisse intervenir. « Ce sont les gangs qui font la loi. »
Un État désarmé, des gangs suréquipés
À ce chaos sécuritaire s’ajoute une absurdité que souligne le leader syndical : « Haïti est sous un régime de sanctions qui l’empêche d’acheter des armes de calibre suffisant pour ses forces régulières, tandis que ces mêmes armes se retrouvent entre les mains des groupes armés ». Une asymétrie qui ne peut que conduire à l’effondrement de l’État.
Dans ce contexte, les activités syndicales se déroulent au prix d’efforts démesurés. Les organisations peinent à se déplacer, à planifier, à protéger leurs membres. « Malgré l’insécurité, nous continuons à mener des activités », insiste Yvel Admettre. Mais la CTSP a payé un lourd tribut : son siège social, construit grâce à l’appui de syndicats canadiens, a été vandalisé, pillé, incendié. Les locaux loués en urgence ont subi le même sort. Aujourd’hui, la centrale n’a plus de bureau fixe.
Le syndicaliste raconte aussi sa propre expérience : sa maison a été attaquée en pleine nuit, les assaillants l’y forçant à se cacher avec sa famille dans une petite chambre tandis qu’ils pillaient les lieux et incendiaient sa voiture. « Nous avons dû fuir, abandonner la maison. Nous ne savons même pas ce qu’elle est devenue. »
Résister en mouvement
Face à cette réalité, la CTSP a choisi de ne pas renoncer. Ses équipes multiplient les déplacements vers les sept départements du pays qui ne sont pas sous le contrôle des gangs. « Parfois, il faut prendre un avion ou un hélicoptère pour rencontrer les dirigeants syndicaux ou pour former les jeunes », explique-t-il. Les coûts explosent – « le prix des billets d’avion a quintuplé ».
Certaines zones, comme le nord-est, frontalier de la République dominicaine, deviennent des pôles de résistance syndicale. Là, la CTSP développe des réseaux de formation, structure la relève et assure une présence.
Mais ces efforts exigent des ressources accrues : pour maintenir des bureaux régionaux, soutenir les militants déplacés, renforcer les communications, maintenir la formation. Cette bataille pour la survie syndicale s’inscrit dans un contexte encore aggravé par un phénomène méconnu : l’arrivée hebdomadaire de déportés en provenance des États-Unis ou de la République dominicaine, dont plusieurs ont un passé criminel. « Ils sont livrés à eux-mêmes et recrutés par les gangs. Cela renforce encore leur puissance », ajoute Yvel Admettre.
« La solidarité n’est pas un luxe »
Malgré l’ampleur de la crise, le secrétaire général refuse la résignation. Il martèle la nécessité d’une solidarité internationale active, et pas seulement financière. « Accompagner le peuple haïtien, c’est aussi parler d’Haïti, faire entendre la voix des travailleurs, expliquer ce qui se passe pour que nous ne restions pas enclavés. »
Pour lui, la sortie de crise devra passer par un dialogue entre les forces progressistes, par une coordination syndicale renforcée et par le soutien d’organisations comme le CISO, dont l’approche intersyndicale inspire la CTSP.
Il conclut en rappelant l’essentiel : « Le combat est énorme, mais nous n’avons pas le choix. La solidarité est indispensable pour continuer à défendre les travailleurs, les jeunes, et un peuple qui refuse d’abandonner. »
Pour un résumé des autres interventions prononcées lors de la Journée de réflexion du CISO, cliquez ici.
