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L'aut'journal

443 - Le Québec au menu

Le Québec au menu

Édito

Par Pierre Dubuc

2026/01/26

Le Québec n’est pas à la table. Il est au menu qu’offre Mark Carney à ses partenaires économiques et politiques réunis à Davos. Dans son discours, il leur fait miroiter nos richesses naturelles : « Nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques, dans la mise en place de nouveaux corridors commerciaux et dans bien d’autres choses encore. »

Il aurait pu ajouter qu’avec la loi Bâtir le Canada, son gouvernement s’est donné l’autorisation de passer outre les lois existantes pour la réalisation de grands projets d’infrastructures jugés d’« intérêt national ». Le premier ministre Legault s’est empressé d’emboîter le pas avec une loi similaire.

Et ne croyez surtout pas que c’est pour faciliter la transition énergétique. Il n’en est nulle mention dans le discours de Davos. Par contre, il est beaucoup question de dépenses militaires. Carney se vante de les avoir doublées et d’adhérer « à l’initiative SAFE concernant les accords européens d’approvisionnement en matière de défense ».

L’exploitation promise des richesses minières et le développement de l’intelligence artificielle nécessitent beaucoup d’énergie. Et le gouvernement Legault, qui se comporte en véritable laquais du colonialiste Carney, prive de blocs d’électricité les entreprises qui veulent décarboner pour les réserver aux projets miniers et aux centres de données pour l’IA, en grande partie destinés à des usages militaires.

Des talibans canadiens

Cependant, pour justifier l’augmentation astronomique des dépenses militaires, il faut convaincre la population canadienne d’une menace crédible. Évidemment que la lointaine Chine ou la Russie – incapable de vaincre l’Ukraine – ne peuvent constituer une telle menace. Alors, les médias anglophones, porte-voix de la classe dirigeante, ont tourné leur regard vers le sud. Le Globe & Mail a publié un texte, très commenté, spéculant que Washington pourrait masser des troupes à la frontière de l’Alberta pour l’inviter à se joindre aux États-Unis dans le cas d’un référendum serré sur l’indépendance.

Puis, le 20 janvier, le Globe a titré à la une un article (« Military models Canadian response to hypothetical American invasion »), auquel, le lendemain, un article a donné une crédibilité éditoriale (« It is time to think the unthinkable »). Le journal s’est fait le relais d’un document des Forces armées canadiennes sur les réponses militaires possibles à « the unthinkable », « l’impensable », soit une invasion du Canada par l’armée américaine.

Le document reconnait que la disproportion des forces serait telle que l’armée canadienne se ferait culbuter en quelques jours, mais qu’elle pourrait avoir recours à des tactiques de guérilla en s’inspirant des talibans dans leur guerre contre la Russie et les États-Unis !

Des généraux à la retraite ont été mobilisés pour accorder des entrevues pour légitimer de telles balivernes et, surtout, pour plaider sur l’urgente nécessité – « l’ennemi est à nos portes » – d’une augmentation rapide et substantielle des budgets militaires à des journalistes qui boivent leurs propos comme du petit lait.

L’opération a été couronnée de succès. S’il faut en croire les sondages, une majorité de la population canadienne exprimerait sa crainte d’une invasion américaine. Déjà, en avril 2025, le même Globe & Mail publiait les résultats d’un sondage montrant que 43% des Canadiens croyaient une attaque par les États-Unis de Trump sur le Canada très plausible d’ici trois ans (fin théorique du mandat présidentiel de Trump) et 10% la jugeaient presque certaine.

Pour le plaisir, jouons le jeu. Il y a bien eu, dans les années 1960, des « guérilleros » québécois, qui tripaient sur Castro, le Che et la révolution cubaine, qui ont pris le maquis. Mais les mouches noires, l’hiver et le ridicule ont vite mis fin à leur « combat révolutionnaire ». Advenant une (invraisemblable) invasion américaine, la seule riposte possible serait une opposition pacifiste, non violente, à la Gandhi.

Des marchés de dupes

Dans son discours de Davos, Carney propose comme stratégie aux « puissances moyennes » de « s’unir pour créer une troisième voie qui aura du poids ». Il donne, comme exemple de commerce plurilatéral, les efforts du Canada « visant à établir un pont entre le Partenariat transpacifique et l’Union européenne, en vue de créer un nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes ».

Il cite aussi les efforts déployés par son gouvernement, au cours des six derniers mois, avec la signature de douze autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents, dont de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar. Auxquels s’ajoutent des négociations pour des accords de libre-échange avec l’Inde, l’ANASE, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur.

Fort bien, mais le Québec n’est pas à la table. Dans le cas du traité de libre-échange avec l’Europe et du Partenariat transpacifique, la gestion de l’offre en agriculture, d’une importance cruciale pour le Québec, a servi de monnaie d’échange pour des gains dans les autres provinces. Le Québec n’y a pas trouvé son compte.

Du déjà vu

Au cours des dernières années, une certaine gauche, encouragée par la création du « Sud global », a fait du retour au multilatéralisme l’essentiel de son combat sur la scène internationale. Se ralliera-t-elle aujourd’hui à l’élite financière, médiatique et politique canadienne pour appuyer la stratégie d’union des « puissances intermédiaires » contre les « puissances hégémoniques » de Mark Carney?

Avant de ce faire, elle devrait méditer sur le précédent des années 1970. Car la stratégie Carney n’est pas sans rappeler l’appui des groupes maoïstes – les « m-l » – à la « théorie des mondes » de Deng Xiaoping, qui plaidait pour l’alliance du tiers-monde et du second monde (les « puissances intermédiaires » de Carney), contre les deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS. Rapidement, la cible est devenue unique, l’URSS, qualifiée de « superpuissance la plus dangereuse » ! Cette théorie chinoise avait, en fait, pour objectif de préparer l’alliance de la Chine avec les États-Unis, symbolisée par la rencontre Nixon-Mao à Beijing.

Nous savons aujourd’hui, grâce au livre de Mme Yuxi Liu, Les Relations Québec-Chine, à l’heure de la Révolution tranquille (PUM, 2022) que des dirigeants maoïstes québécois s’étaient laissé convaincre, lors d’un voyage en Chine, d’abandonner la lutte pour l’indépendance du Québec pour un appui au Canada, pays du second monde, dans le cadre de la « théorie des trois mondes », ce qui les a conduits à promouvoir l’annulation lors du référendum de 1980. Par la suite, les autorités chinoises les ont largués pour une alliance ouverte avec les milieux d’affaires canadiens avec le financier Paul Desmarais comme figure de proue.

La « troisième voie » de Carney n’aura pas lieu. Dans l’affrontement entre les « puissances hégémoniques », les « puissances intermédiaires » seront contraintes de choisir leur camp. Pour le Canada, ce sera celui que sa géographie et ses relations économiques lui imposent.

La meilleure façon de s’opposer à la guerre en préparation est d’œuvrer à l’accession du Québec à l’indépendance. Elle affaiblira le Canada, un des principaux partenaires de la puissance hégémonique américaine, et un Québec, qui aura renoué avec sa tradition pacifiste, siègera à la table des nations et pourra collaborer avec d’autres nations pacifistes pour s’opposer à la guerre. C’est la thèse que nous défendons dans le carnet Cap sur l’indépendance. Ébauche d’une stratégie pour combattre l’extrême droit et le fascisme, disponible sur le site de L’aut’journal.