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L'aut'journal

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Qu’est-ce qu’on attend pour déguerpir?

L’emmerdification de « X »

Par Pierre Sormany

2026/01/19

L’information a choqué. Une nouvelle fonctionnalité de l’IA Grok, sur la plateforme X du multimilliardaire fasciste Elon Musk, permet aux usagers de modifier à leur guise toute photo ayant été diffusée sur cette plateforme. Résultat, les usagers se sont aussitôt amusés à dévêtir des stars ou des politiciens (surtout des starlettes et politiciennes, en fait) ou de leur faire prendre des poses dégradantes.

Cette fonction a même été utilisée pour déshabiller les victimes de l’incendie d’un bar suisse, ou les photos de Renée Nicole Good, assassinée froidement par un agent de la politique fédérale américaine de l’immigration (ICE). On a aussi produit de nombreuses mises en scène pédopornographiques à partir de vraies photos d’enfants.

Entre le 25 décembre et le 1er janvier, plus de la moitié des images générées par Grok représentaient des personnes légèrement vêtues, dont 81 % de femmes, selon une étude de l’ONG européenne AI Forensics.

Colère et dénonciations internationales, en Europe surtout. X a réagi en réservant la génération d’images aux seuls abonnés payants, ce qui devrait permettre, nous dit-on, de retracer les utilisateurs qui violent les lois et le droit à l’image, à partir de leurs données de cartes de crédit. Mince consolation quand on sait combien la liberté de tenir des propos odieux est sacrée pour Elon Musk. Et avec quel manque d’empressement les réseaux sociaux traitent les plaintes reçues.

Une fabrique de rage et de haine raciste

Ce n’est pas la première dérive de la plateforme X. Musk n’avait-il pas décidé, il y a quelques mois, de débarrasser son IA de ces restrictions langagières qui rendait les robots conversationnels trop « politiquement corrects ». Dès les premiers jours, les internautes ont diffusé des échanges avec Grok où l’IA tenait des propos racistes et identifiait Hitler comme un homme admirable.

Une dérive accidentelle? Pas du tout. La culture de la rage et de la haine est à la base du modèle d’affaires de X.

Chaque année, le dictionnaire Oxford choisit un terme qui, aux yeux de son équipe, décrit le mieux l’air du temps. Pour 2025, il a identifié l’expression « rage bait », qu’on pourrait définir comme un « appât par la colère », c.-à-d. la préférence accrue des réseaux sociaux d’afficher les contenus qui alimentent la rage des citoyens de façon à capturer leur attention. On privilégie la réaction émotive des gens plutôt que la réflexion.

Nulle part, cette propension n’est-elle aussi marquée que sur X. La mécanique de la plateforme est de favoriser les réactions immédiates, courtes et sans nuances. On y jette ses émotions en vrac, sur le coup. Pas grave s’il s’agit de commenter sur l’assiette qu’on vient de nous servir au resto ou la dernière « cuterie » de notre chat. Mais, dans le domaine politique ou social, cette mécanique est ferment de catastrophe.

Un piège pour politiciens

Le leader du Parti Québécois, Paul Saint-Pierre Plamondon, l’a vécu à ses dépens, en décembre, quand il a dénoncé sur X « la vacuité intellectuelle et l’aplaventrisme d’une partie substantielle du milieu culturel québécois », parce que certains porte-parole du secteur des arts avaient salué la nomination du Québécois Marc Miller comme ministre fédéral du Patrimoine.

Ce propos visait un milieu sur lequel le PQ doit compter s’il veut avoir la moindre chance de faire progresser l’idée de l’indépendance. On pourrait parler d’un geste typiquement « trumpiste », dans la mesure où PSPP s’attaquait de front… à ses meilleurs alliés.

Bien sûr, il s’est excusé deux jours plus tard de ces propos irréfléchis. Puis le lendemain, sur le plateau de « Tout le Monde en parle ». Et plus tard encore en participant avec humour à la revue de l’année de l’Infoman. Soit! Mais aura-t-il au moins compris qu’il lui faut désormais fuir le piège que représente l’outil de haine d’Elon Musk?

C’était avant l’affaire des photos dénudées. La journaliste française Marie Le Conte pose à nouveau la question dans le quotidien The Guardian du 12 janvier : qu’est-ce qu’on attend pour déguerpir ? « Les élus ne peuvent pas faire d’annonces politiques dans un espace qui héberge des photos de jeunes filles quasi nues produites par l’IA, » écrit-elle. Et plus loin : « Les journalistes ne peuvent partager leur travail sur un site qui promeut systématiquement la suprématie blanche. »

Mais non. François Legault a aussitôt répondu à la Presse canadienne qu’il continuerait de publier sur X. Heureusement qu’il s’en va : ses tweets n’intéresseront bientôt plus personne. Mais que feront les politiciens qui restent? Prédiction : ils continueront de fréquenter X et d’enrichir Elon Musk. « L’irresponsabilité de nos élus en matière de présence dans les médias sociaux me sidère. C’est comme s’ils ne comprenaient tout simplement pas que la polarisation et la dégradation du débat public est intimement liée au fonctionnement des plateformes privées et étrangères qu’ils valident chaque jour en s’y exprimant », écrit le chroniqueur Steve Proulx, un des promoteurs du futur réseau Sociable, conçu justement nous sortir de ce piège des algorithmes.

Les politiciens nous répondront qu’ils n’ont pas le choix, s’ils veulent rejoindre les journalistes et les électeurs. Foutaise! Selon les données récentes, seuls 15% des Québécois fréquentent X de façon régulière, ce qui le place au 8e rang des plateformes de partage de contenu.

Or, la grande majorité de ces internautes sont des fans qui utilisent X pour suivre leurs idoles, des journalistes qui traquent les propos des politiciens ou s’échangent des références (ce qu’ils peuvent déjà faire tout aussi bien sur LinkedIn) ou des individus qui carburent à la haine.

Le danger d’entretenir la rage

Dans sa chronique du 11 décembre dernier, Christopher Curtis, journaliste fondateur du média en ligne The Rover, rapporte le cas de 15 personnes (dont plusieurs anciens militants du PQ) ayant reçu un déluge d’attaques haineuses après avoir critiqué la politique identitaire de Paul St-Pierre Plamondon.

« Il y a une rage parmi les partisans du PQ que je ne vois pas dans les autres partis », dit la psychiatre et écrivaine Marie-Ève Cotton, une des victimes de ces attaques féroces.

Dans le débat public, cette rage est dangereuse. Les politiciens ne devraient surtout pas l’entretenir… surtout celui qui espère rallier le plus de monde à son projet d’indépendance. Mais sera-t-il capable de s’en passer? « Nombre de vieux milléniaux sont devenus dépendants d’un cocktail enivrant : les médias sociaux pour la dopamine, les disputes en ligne pour l’adrénaline. Il m’a fallu des années pour m’en sevrer. C’est une des raisons qui m’a motivé à cesser de boire, il y a 16 mois, et à dire adieu aux empoignades absurdes sur Twitter », avoue candidement Curtis, dans sa chronique.

PSPP n’est pas la seule victime de ce cocktail enivrant. Mais son entourage devrait lui conseiller fortement d’éviter les sautes d’humeur irréfléchies. Et de prendre ses distances avec les réseaux sociaux qui, comme X, carburent aux sautes d’humeur. Il y a tant d’autres façons de rejoindre le public et les journalistes.

En fait, il est encore temps en cette fin de janvier pour prendre une résolution de nouvelle année, et faire une promesse que les politiciens pourront tenir pour une fois : s’engager tous à quitter cette fabrique de haine. Ça urge.