pub_Livre_Meggs_01042025_haut_site_v1
L'aut'journal

443 - Le Québec au menu

Entrevue avec Sophie Ferguson du SPGQ

Télétravail, gel d’embauche et surcharge de travail

Par Orian Dorais

2026/01/27

À moins de six mois du déclenchement des élections au Québec, il y a fort à parier que la CAQ va tenter de se présenter comme le « parti de l’économie » durant la campagne. Cette stratégie est notamment celle de Christine Fréchette, en bonne position pour devenir la prochaine première ministre, mais dont la longévité à ce poste ne risque pas de dépasser celle de Kim Campbell au fédéral.

L’idée que la CAQ serait la meilleure pour gérer les finances publiques était déjà douteuse quand cette dernière était dans l’opposition. Avoir un comptable comme chef et des membres provenant du milieu des affaires ne garantit en rien une bonne capacité à administrer un État, qui est différent d’une entreprise.

Mais il est carrément indécent d’entendre les caquistes revendiquer une quelconque aptitude économique après huit années calamiteuses au pouvoir, marquées par des déficits records et le gaspillage éhonté des deniers publics.

Ainsi, désespéré de prouver à la droite économique qu’il est « responsable », le gouvernement sortant multiplie les décisions spectaculaires – et inutiles – pour « couper dans le gras » de la fonction publique. C’est un échec, comme j’ai pu le constater en discutant avec Sophie Ferguson, deuxième vice-présidente du Syndicat des Professionnel.les du Gouvernement du Québec (SPGQ).

Orian Dorais : Quels impacts ont eu les gels d’embauche de la dernière année et demie sur vos conditions de travail ?

Sophie Ferguson : On calcule que, depuis le 1er novembre 2024, date à laquelle les restrictions à l’embauche ont été imposées, l’effectif de la fonction publique québécoise a fondu de 1567 personnes. On parle de gens sur des contrats temporaires qui ont été remerciés ou d’autres qui sont partis en retraite anticipée. Les postes laissés vacants n’ont bien entendu pas été renouvelés.

Résultat? On dénombre plus de bris des services, plus de délais de traitement (notamment à la CNESST) et une hausse de la charge de travail pour le personnel restant. Il faut savoir que le gouvernement essaie de dissimuler l’impact que ses mesures ont eu sur les services. En fait, nous sommes arrivés au nombre 1567 à partir de nos propres listes de membres et de nos bases de données, l’employeur refuse de dire qui a quitté, à quel moment, dans quel poste et dans quel bureau. Tout est nébuleux.

Fin 2025, nos membres ont été invités à répondre à un large sondage sur leurs conditions de travail et les réponses sont sans appel. 65% des personnes répondantes ont dit avoir vu une hausse de leur charge de travail, 48% parlent d’une hausse élevée et 19% disent avoir constaté au moins un bris des services touchant la population durant l’année 2025. Par ailleurs, un membre sur deux déclare, dans la consultation, une détérioration de sa santé psychologique au travail.

O. D. : Le SPGQ a eu des mots très durs pour décrire l’attitude du gouvernement : « micro-gestion », « toxique », « hostile », « vexatoire ». Diriez-vous que la nomination de la ministre France-Élaine « Cruella » Duranceau contribue à la dégradation du climat de travail ?

S. F. : Sans vouloir pointer du doigt un ou une ministre en particulier, on doit dire que les décisions récentes ont été vécues durement par nos membres. On parle de coupures sans préavis, donc des collègues qui rentrent le matin et qui ressortent le midi avec leurs boites. On parle d’une centralisation des décisions au niveau du Conseil du Trésor, avec une application mur-à-mur, jusque dans les organismes parapublics.

Le SPGQ préconise plutôt que les gestionnaires aient plus de latitude quant à l’organisation du travail. Par ailleurs, le Conseil du Trésor nous parle beaucoup d’efficacité… mais laisse des postes vacants et augmente les demandes de reddition de compte, ce qui alourdit tout le processus.

O. D. : L’employeur a récemment décrété que les fonctionnaires n’auraient droit qu’à deux jours de télétravail par semaine, alors que précédemment, c’était trois. Comment expliquez-vous cette obsession pour le présentiel ?

S. F. : Je dirais que le Conseil du Trésor prend des décisions douteuses et pas nécessairement fondées sur des réalités observables. Le gouvernement prétend que le télétravail amène des baisses de performances, mais son propre bilan sur la mise en place de cet outil stipule que les gestionnaires ont constaté une performance égale ou améliorée de leurs équipes qui travaillent de la maison.

On dit aussi que le présentiel diminuerait l’absentéisme, mais, encore une fois, les données publiques montrent qu’il n’y a pas de hausse significative des absences chez les gens en télétravail. Les données ne sont pas accessibles pour 2024 et 2025, années où on constatera peut-être une hausse des demandes de congé… à cause de la charge de travail excessive ! Encore une fois, le télétravail n’est pas en cause !

Enfin, le gouvernement dit qu’il veut éviter la fatigue numérique chez les fonctionnaires. Est-ce qu’il pense qu’au bureau, nos membres travaillent sur des dactylos ? On est encore à l’ordinateur. Le comble de l’ironie est de demander aux gens de se déplacer au bureau pour assister à des réunions TEAMS.

Il n’y a aucune plus-value au présentiel trois jours par semaine, mais il y a beaucoup d’inconvénients pour nos membres. La conciliation travail-famille en souffre, surtout pour les parents ou les proches aidants. Le présentiel allonge les déplacements – les membres doivent passer une heure, deux heures, parfois plus dans leur voiture ou dans les transports en commun – et contribue donc à la congestion routière. Ç’a un impact environnemental. Certains espaces de travail sont cacophoniques, ce qui diminue la capacité de concentration et donc la productivité.

La situation est particulièrement préoccupante pour les emplois régionalisés. Quelqu’un qui vit à Rimouski, mais travaille pour une direction basée à Québec va devoir aller au bureau dans sa ville de résidence. Ça va créer plusieurs enjeux logistiques. Aussi, des membres ont confié qu’ils songent peut-être à aller au privé pour conserver leur droit au télétravail. Ça veut dire plus de départs qui ne seront pas comblés, donc une plus grosse charge de travail, donc d’autres bris de services et plus de collègues qui vont vouloir prendre congé ou quitter, bref c’est un cercle vicieux.

Le SPGQ n’est pas contre le présentiel, sauf qu’il faut que l’employeur fasse preuve de flexibilité, ce n’est pas le cas en ce moment. Le syndicat croit aussi que le télétravail n’est pas un privilège, mais une condition de travail de base. Mais, avec l’approche des élections, on craint que le gouvernement essaie de marquer des points politiques faciles sur le dos du personnel public.